Lafawndah, férocement créative, farouchement indépendante

Alors que paraît Ancestor Boy, son premier album, la révélation basée à Londres répond à PAM et esquisse le portrait d’une artiste complète, secrète et indépendante. Diablement créative.

C’est indéniable, Ancestor Boy est un objet à la fois audacieux et accessible qui passe haut la main le cap délicat du premier album, confirmant un potentiel créatif déjà entendu dans ses deux premiers EPs autoproduits. Sans pays d’adoption fixe, cette chanteuse française aux racines égyptienne et iranienne change régulièrement de décor et s’inspire de cette liberté pour raconter des histoires en façonnant une musique hybride qu’il serait insultant de rattacher à un seul genre. En effet, si le raccourci RnB est vite emprunté à l’écoute de ses premiers singles, les treize chansons de l’album évoquent davantage Björk ou M.I.A. que Mary J. Blidge ou Aaliyah. Entre chansons pop et expérimentations à deux vitesses, Lafawndah crée ici un remarquable premier essai en totale indépendance, s’entourant d’une équipe d’amis aussi talentueux qu’elle. Dans la discussion qui suit, elle nous parle aussi de son aptitude à jouer avec la caméra, de l’importance du langage et de sa volonté de faire voler en éclat les pensées trop formatées dictées par l’industrie musicale…


Tu sors aujourd’hui ton tout premier album, après Tan, un second EP remarqué. Comment te sens-tu et comment appréhendes-tu l’accueil du public ? 

Ce sont des choses pour lesquelles tu te prépares toute la vie, et quand ça arrive, c’est difficile de réaliser le moment. J’ai une vision abstraite entre le fait de faire de la musique et celui de la rendre publique. Je ne vis pas dans un endroit spécifique, ça n’est pas comme si j’avais grandi quelque part, entourée d’une communauté de gens. Lorsque c’est le cas, ta musique devient comme une réalité dans ta vie par rapport aux collaborations ou aux concerts que tu fais, tu deviens lié à un lieu. Je n’ai pas encore rencontré les gens qui m’écoutent, et à vrai dire, je ne sais même pas s’ils écoutent ! Quand tu as déjà un rapport avec tes auditeurs, ils t’attendent, te demandent ce que tu as fait, c’est plus concret. Pour moi, c’est l’inconnu. 
 


J’imagine que tu as déjà quelques retours, au moins via la presse ?

Il y a pour l’instant des retours de la presse écrite, et je suis surprise par la qualité d’écoute. J’ai l’impression que les gens qui ont écrit jusqu’à maintenant m’ont vraiment entendue, ce qui est nouveau pour moi, car ça n’est pas une évidence. Quand tu as passé du temps sur un projet, c’est plaisant d’avoir autre chose qu’une écoute superficielle. 


Ton premier EP est sorti chez Warp et a sans doute marqué le début de la reconnaissance. Pourquoi avoir choisi de sortir Ancestor Boy sur ton propre label, Concordia ?

Je pense qu’il était important de démarrer mon aventure selon mes propres termes. Avec un label comme Warp, ça pourrait fonctionner. Il y a des affiliations possibles, mais pas forcément nécessaires. Le monde de la musique est constamment en train de changer. Aujourd’hui il est tout à fait possible d’être vu et entendu sous tes propres conditions. Aucune des personnes qui travaillent avec moi n’a un travail de bureau. Personne ne travaille uniquement de 9 h à 17 h, ce ne sont que des gens que j’ai choisis et réciproquement. Il n’y a eu aucune routine dans la manière dont on a fait cet album, ils n’étaient pas là pour travailler sur mon disque comme ils le font pour 200 autres disques par an. Il y a quelque chose de précieux, et cette indépendance me plaît beaucoup.

Mon EP, je l’ai fait et n’ai été en contact avec Warp qu’après l’avoir fini ! Le label n’a eu aucune influence sur le processus.
 


Lorsqu’une femme — qui plus est métis — sort un disque de musique moderne, on est souvent confronté au raccourci conventionnel du RnB, alors que l’album est expérimental, organique, parfois même un peu hardcore. Est-ce que ce genre d’étiquette t’énerve ?

Il y a une pensée très française qu’il est important de déconstruire, c’est la supposée contradiction entre le RnB et l’expérimentation, entre le modernisme et des choses plus dures. Il ne devrait pas y avoir de contradiction entre le RnB et les concepts que tu évoques, mais c’est malheureusement ce que pensent beaucoup de gens. 

Je ne me considère pas aujourd’hui comme une artiste RnB. Je n’ai pas grandi avec Missy Elliott, Timbaland ou Aaliyah, c’est arrivé beaucoup plus tard pour moi. Ça reste des références pour n’importe qui, et pour lesquelles j’ai énormément de respect, mais culturellement, c’est une musique qui ne m’appartient pas. Elle appartient plutôt aux gens qui sont arrivés d’Afrique et qui ont créé leur propre culture aux États-Unis. C’est important pour moi, en musique, de me situer dans des choses qui m’appartiennent culturellement, où j’ai l’impression de pouvoir contribuer de façon confortable. La technicité, le savoir et l’histoire du RnB sont des choses auxquelles je peux me frotter, mais pas m’identifier, ça sonnerait faux ! Ce n’est juste pas mon histoire. Je ne peux pas me définir en tant que telle, mais je peux absolument dire que cette musique m’a influencée et donné de la confiance. 
 


De mon point de vue, les meilleurs morceaux de l’album démarrent calmement avant de prendre des virages plus sauvages. On pense presque à Die Antwoord sur « Substancia » ou à Björk sur « Parallel ». Essaies-tu de secouer l’auditeur, de le sortir de sa zone de confort ?

Je sais que je n’aime pas le confort, et j’y pense souvent musicalement. Je ne pense pas que toutes les chansons du monde doivent secouer. Mais ça n’est pas un principe conceptuel, il y a juste quelque chose qui se passe dans le fait d’être dévié de ce à quoi on s’attend. Quand les choses ne se passent pas comme tu penses, ça ouvre des portes et ça permet d’imaginer et ressentir des émotions inattendues. C’est ça qui m’attire, je ne cherche pas l’effet « je t’ai bien eu, tu ne t’y attendais pas ! ». L’absence de confort a des conséquences émotionnelles et physiques qui m’intéressent. Dans l’album, il y a aussi des chansons comme « Daddy », « Joseph » ou « Tourist » qui respectent le format couplet/refrain, et le fait de suivre une structure qui est connue de tous est aussi intéressant. À l’intérieur d’une structure connue, il y a en fait aussi beaucoup de liberté, tu peux prendre des chemins déroutants, justement parce que tu offres quelque chose qui paraît reconnaissable !


Quel est ton titre fétiche ?

« Parallel », c’est un morceau que j’ai écrit avec Emily King et Bonnie Banane, qui sont des femmes très chères à mon cœur. Aussi, Jon Hassell a pu y jouer de la trompette, ce qui est très important pour moi, car c’est quelqu’un qui a conceptualisé l’idée de « Fourth World » avec Brian Eno. J’ai l’impression d’une filiation avec ses idées musicales. C’est un peu comme si mon grand-père jouait dans ce morceau, que j’ai écrit avec des amis du présent, et qui parle du deuil et de sa signification, de ce qui se passe quand on apprend un décès, de la période qui suit, jusqu’à l’acceptation… En l’écrivant, nous avons toutes les trois apporté nos expériences par rapport à des pertes que l’on a vécues. J’avais envie de créer mon propre langage à l’aide de mes amies autour de cette expérience, de créer quelque chose qui ne soit pas forcément sombre ou triste, et différent de l’émotion que l’on pourrait directement y associer. Il y a eu une grande recherche de mots autour de ces sensations, et il y a beaucoup d’émotion. Souvent, je pleure quand je la chante. 
 


Il y a un morceau en français, « Vous et nous », dans lequel tu fais des rimes assez ludiques. Si tu avais fait cet album entièrement en français, aurais-tu raconté les mêmes choses ?

Non, je pense que la langue est extrêmement importante. C’est comme si tu m’avais donné une boîte à outils différente, je n’aurais pas construit la même maison, c’est impossible. Les mêmes choses ne peuvent pas être exprimées de la même manière dans les deux langues. Je n’ai pas vraiment habité en France en tant qu’adulte. La formulation de mes rêves et de mes idées se fait plus naturellement en anglais, tout comme ma vie amoureuse, amicale, mon travail. C’est aussi la langue que ma mère me parle. De plus, j’ai rarement vécu une expérience de musicalité avec la musique française. Bonnie Banane est importante pour cette raison, car elle me donne envie de m’exprimer et d’écrire en français. Elle arrive à créer une alliance entre la musicalité et cette langue, et c’est quelque chose que je n’ai pas vécu. L’amour des mots m’a beaucoup influencée en français, il y a beaucoup plus de jeu, c’est une langue plus ludique. En revanche, jusqu’à aujourd’hui, je n’en avais jamais réellement fait l’expérience en la liant à la musique. Je suis trop attachée à la mélodie et je n’avais pas assez d’exemples prouvant que cette association était possible. Il y a clairement une nouvelle génération en France, et Bonnie Banane en fait partie, ça me permet de me tester. « Vous et nous » est comme un premier pas timide, et je suis excitée à l’idée d’essayer. Néanmoins, je ne pense pas faire un album complet en français, ça me paraît loin de la structure de mon cerveau ! (rires) Je veux essayer de m’y attacher comme une expérience. 
 


Ta musique te permet d’exploiter tes talents de réalisatrice. Tu mets en scène tes propres clips de façon esthétique et métaphorique ; dans « Substancia », on voit deux femmes s’échanger un jaune d’œuf avec la bouche. Quelle est donc la métaphore derrière le clip ? 

J’adore raconter des histoires, mettre en scène des gestes évocateurs de rapports entre les êtres humains. Un jaune d’œuf, c’est très fragile. Il y a une membrane infiniment fine qui le recouvre, et il y a quelque chose de spécial et dangereux dans l’acte, de physiquement presque impossible. Se passer un jaune d’œuf d’une bouche à l’autre, c’est comme défier la physique ! Quelque chose peut se rompre à tout instant et pourtant, on continue de se le passer avec énormément d’attention et d’intention. 

Si tu es intéressé, j’ai écrit une histoire au sujet du clip dans le communiqué de presse, j’y ai tout dit (voir plus bas, NDLR).


Question bonus pour terminer… Dans chaque clip voire sur chaque plan, on te voit avec des cheveux différents, d’où te vient cet amour pour les coiffures ?

Les cheveux et les costumes font partie des histoires que l’on raconte… Ce sont des personnages et des narrateurs dans différentes histoires. C’est important d’en raconter, sinon on s’ennuie !

Ancestor Boy de Lafawndah, disponible en écoute et téléchargement sur Bandcamp
 


Substancia, note de Lafawndah

L’histoire de l’accouchement est indissociable de celle de la musique.

Peu de gens ont compris cela et ont insisté là-dessus avec autant d’insistance que le groupe encore largement opaque connu sous le nom d’Artemis Response Coalition, ou ARC.

Qu’est-ce que l’ARC ?

On en sait peu pour l’instant.

Des communiqués récemment traduits entre les membres de l’ARC décrivent un collectif de soins exclusivement féminin, extra-étatique et non institutionnel.

L’ARC est décentralisé, mais maintient cependant un réseau mondial de maisons de naissance secrètes.

Ces maisons de naissance sont dédiées aux personnes à venir ; aux enfants pas encore nés, et à une communauté en train de prendre vie.

Engagé dans une biopolitique anarchiste, l’ARC et ses membres se sont risqués d’innombrables fois à contrer les systèmes médicaux privés ou contrôlés par les états.

Comme écrit dans une lettre de Tanit Siman, médecin et sage-femme de l’ARC :

Nous appartenons à un espace-temps qui débute avant la naissance et se poursuit au-delà de celle-ci.

L’un des piliers de la pratique de l’ARC semble être le renouveau du rôle de la musique dans les soins nataux et dans l’acte même de l’accouchement ; en plus des diverses compétences médicales, presque tous ses membres sont des chanteurs qualifiés.

De ce que nous pouvons tirer de leurs méthodes, ils ne font pas de séparation claire entre l’ensemble vocal et l’unité médicale.

Ce mélange de sages-femmes et de musique peut être retracée historiquement au moins jusqu’à l’Égypte ancienne, mais comme Siman le proclame plus tard dans la même correspondance :

Notre histoire est d’un genre différent. La nôtre n’est pas l’histoire de la médecine, mais de l’eau, de la terre, de la gravité, de la durée, des secrets, de la patience.

Photographie : Mathilde Agius
Coiffure : Sara Mathiasson
Style : Sharifa Morris

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