La transe organique de Nihiloxica

Rencontre équitable entre les rythmes traditionnels de l’ancien royaume du Buganda, et la pulsation électronique de deux jeunes musiciens anglais de Leeds, Nihiloxica est l’une des révélations des dernières Transmusicales de Rennes.

Photographie de João Pedro V. Cardoso

Avec Nihiloxica, on est loin des clichés d’une électro vaguement afro où le kick de la grosse caisse domine chaque temps et écrase tout sur son passage. Chez eux, les rythmes complexes des percussions traditionnelles et de la batterie se combinent aux accords et effets électroniques ambients ou bruitistes. Le tout est organique et transcendant. Une vrai rencontre donc, qui a débuté il y a moins de deux ans.


De Leeds à Kampala et vice-versa

Naturellement attiré par les rythmes afros, le batteur et producteur Jacob Maskell-Key alias Spooky J a saisi l’opportunité d’une invitation faite par le festival et label ougandais Nyege Nyege Tapes pour venir à Kampala rencontrer les percussionnistes du Nilotica Cultural Ensemble, une organisation rastafari, dont les membres sont à la fois tailleurs et dépositaires de rythmes ancestraux. Après un mois d’échanges et un concert commun, la symbiose est nette et le projet, baptisé Nihiloxica, si convaincant qu’une résidence de six mois est organisée afin de produire un EP et de consolider le groupe. Lorsqu’il arrive en août 2017, Spooky J est accompagné de Peter Jones, un ami clavier et percussionniste rencontré à l’école de musique de l’université de Leeds. Deux jours plus tard les répétitions démarrent avec Aineomugisha Alimansi dit Spyda en charge du long tambour engalabi, des shakers ensasi et aussi MC, Mwanje Jamiru dit Jally au djembé, l’inépuisable Kasooma Henry dit Prince qui avec son namunjduba (ensemble de 4 petits tambours) ne s’arrête jamais de jouer, Isabirye Henry dit Isa au baksimba, un set des 3 percussions graves traditionnellement utilisé pour apporter la joie au roi.

Depuis la fin de cette résidence en mai 2018, les six hommes, devenus amis, ne se sont guère quittés, passant l’été en Europe (on a pu les applaudir au Roskilde Festival en juillet dernier), avant de retourner quatre mois en Ouganda pour enfin revenir en Europe où une série de concerts les attendait. Et notamment au festival des Transmusicales de Rennes, où nous les avons rencontrés. 
 


Quelle est l’importance des tambours en Ouganda ?

Spyda : Elle est très grande. C’est notre moyen de communication le plus rapide, comme un téléphone, et c’est un langage. Si tu veux prévenir d’un retard à un rendez-vous, il y a un rythme spécifique, il y en a d’autres pour aller à la guerre ou pour appeler les gens à venir travailler. Pour une cérémonie de mariage ou annoncer un décès, il y a des rythmes dédiés. Le tambour est le symbole d’unification entre les gens du Buganda (ancien royaume situé dans la partie centrale de l’actuel Ouganda, NDLR), mais il est aussi très respecté dans d’autres régions, qui chacune possède ses propres rythmes.


Y a-t-il des rythmes sacrés ?

Spyda : Les tambours sont les clés du dialogue avec nos esprits. Ils doivent être joués le plus fort possible pour appeler les ancêtres. Ils sont très loin, alors nous devons jouer de façon très énergique pour ne pas les rater. Sinon chaque cérémonie requiert différents types de tambours.

Prince : Et certains rythmes ne peuvent pas être joués en dehors de leur contexte rituel. 


Comment s’est déroulé le travail en commun ?

Spooky : Prince m’a dit que la plupart du temps, la façon de combiner entre elles les percussions est liée aux mouvements des danseurs. Nous sommes arrivés avec l’idée de structurer les morceaux comme des chansons avec introduction, couplet refrains…

Peter : Nous avons travaillé selon deux méthodes. Certaines idées venaient de nous, avec des structures plus européennes et nous leur demandions de jouer des choses précises. Et dans l’autre sens nous les écoutions jouer, puis on en parlait des rythmes avec eux et prenions les décisions ensemble. Là c’est Spooky et moi qui devions nous adapter et trouver quelque chose qui fonctionnait avec les rythmes traditionnels.

Spook J : Les premiers rythmes que nous avons appris sont le ding ding du peuple Acholi du nord et le kadodi.

Spyda : C’est le rythme du rituel de circoncision du peuple bamasaba de l’Est.

Peter : C’est un rythme intense qui doit mener l’adolescent à l’étourdissement afin de le préparer à la circoncision. Mais nous n’avons jamais circoncis qui que ce soit sur scène !

Spyda : On n’en a même pas le droit. On a corrompu ce rythme. 
 

© Rita J. Cruz


Comment s’est passée la première répétition ?

Jally : La première fois c’était vraiment un challenge, ce qu’ils jouaient était très rapide et pour le faire correctement, il a fallu accélérer et beaucoup s’entraîner.

Spooky J : Sur certains morceaux nous avions laissé un clic (son synthétique donnant le tempo, NDLR), mais ils ne nous ont jamais dit « on ne fait pas ça » et ils ont essayé.

Spyda : Ils souhaitaient que l’on suive le clic, mais nous notre rythme principal est celui du battement du cœur. Il n’est pas constant, il est fluctuant.

Peter : Une chose que j’ai appris à faire dans ce groupe c’est d’ajuster le tempo pendant que nous jouons.  Et quand je sens que l’ambiance monte pendant un concert, alors je peux ajuster la vitesse afin d’obtenir quelque chose de plus vivant.

Spooky J : Pour mener ce projet correctement on devait vraiment venir vivre en Ouganda. On ne pouvait pas rester seulement un mois, repartir faire les shows et passer à autre chose. Nous avons vécu ensemble. On a sympathisé avec les gens. On a tourné les pages de cette histoire ensemble. Nous avons vécu comme des amis, comme une famille. Nous leur avons montré notre culture et eux nous ont présenté la leur.


(Aux percussionnistes) Vous aimiez la musique électronique avant de rencontrer ces deux Anglais ?

Prince : Je n’étais pas spécialement attiré par la musique électronique, je trouvais ça bizarre. En écoutant ces gars, en jammant avec eux j’ai commencé à leur faire confiance et en expérimentant avec eux j’ai commencé à aimer ça. Ils m’ont corrompu.

Spyda : Avant de rencontrer ces frères, j’avais joué avec différents DJs techno comme Moroto, qui est l’un des organisateurs du festival Nyege Nyege. En Ouganda, la techno n’est pas une musique qui parle au gens, mais la première fois que Nihiloxica a joué au Nyege Nyege Festival, le public était vraiment surpris par la connexion que nous avions tous ensemble. Ce n’était plus de la techno et des percussions mais de la magie.

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© Grace Holyoake-Ward
© Grace Holyoake-Ward