La playlist des oubliés : la BO du premier roman de Sofia Aouine

Enfant de l’immigration, Parisienne et amoureuse de son quartier (le 18e), la journaliste Sofia Aouine y campe Rhapsodie des oubliés. Un roman d’apprentissage bourré d’humour, doublé d’une édifiante fresque sociale. Le tout, accompagné d’une playlist qu’elle commente pour PAM.

De musique, dans ce premier roman, il est question dès le titre : « Rhapsodie » vient du grec ancien et signifie littéralement « couture de chants ». À travers les yeux d’Abad, 13 ans, Sofia Aouine coud ensemble les vies des différents personnages qui, entre joies et errances, traversent la vie de ce « primo-arrivant » bien vite assimilé à un « primo-délinquant ». Tous ont été, comme lui, des gamins. Tous ont « une histoire de valise à raconter ». Tous se sont fracassés sur le « boulevard des rêves brisés » et sont désormais relégués au rang des oubliés. Ensemble, Abad, ses parents, Odette, Gervaise, Ethel Futtermann ou « la fille d’en face » dressent le portrait de la rue Léon et plus largement d’un quartier : « Ici c’est Barbès, Goutte d’or, Paris 18e, une planète de martiens, un refuge d’éclopés, de « cassos », d’âmes fragiles, de « ceux qui ont réussi à dépasser Lampedusa », de vieux Arabes d’avant avec des turbans sur la tête et des têtes d’avant, de grosses mamans avec leurs gros culs et leurs gros chariots qui te bloquent le passage quand tu veux traverser le boulevard (….) Une ville dans la ville, monstrueuse et géante, une verrue pourrie sur la carte. »

Dans « Rhapsodie », on entend « rap » aussi. Une langue de la rue, tout en rythme et poésie. Une langue qui emprunte au français d’Afrique, mais aussi au vocabulaire des réseaux sociaux (de Youporn à Snapchat en passant par les sites de fan fiction comme Wattpad). Une langue qui frappe aussi fort qu’une punchline pour dire la réalité d’un quartier, les questions identitaires, la tentation de l’islam radical et la précarité de ceux « qu’on ne voit pas, qu’on chasse souvent, qu’on ostracise dans tous les cas dans le débat putride sur l’immigration » précise Sofia Aouine. Une langue pleine d’humour aussi, riche de mots inventés comme « barbapapas » : « c’est comme ça qu’on appelle les pseudo-imams façon 2.0 de l’ »entente cordiale », rue Léon » explique Abad. Une langue qui chante surtout pour dire « ce qui nous lie et pas ce qui nous délite », comme le rappellera à plusieurs reprises Sofia Aouine lors de notre entretien.


Gil Scott-Heron – Home Is Where the Hatred Is

Le rap, décidément, tient dans le roman une place de choix : dans les épigraphes signées Gil Scott-Héron ou La Rumeur et dans la « Playlist des Oubliés » placée en fin d’ouvrage. De Bobby Womack à Nina Hagen en passant par Alain Bashung, Grace Jones ou le Wu-Tang Clan, celle-ci reflète les influences de l’auteure, née en France au milieu des années 70, et l’ambiance qui a présidée à l’écriture de son premier roman

« J’ai grandi entre l’Aide Sociale à l’Enfance et la famille dans les cités du 93. À Stains, en Seine-Saint-Denis, mon collège était en face de la cité du groupe NTM. À l’époque, on écoutait le rap sur des cassettes ! Ce ne sont pas les musiques de mes ancêtres algériens kabyles qui m’ont construites, mais les musiques afro-américaines : la soul, le funk, le hip-hop puis la new jack. Ces musiques parlaient des marges, elles racontaient la manière dont je me sentais dans un pays qui n’était pas celui de mes parents. Quand j’écoute Donny Hathaway, par exemple, la voix de l’Amérique noire des années 60/70, celle qui était prise entre les droits civiques, la violence et le génie de la revendication, ça me donne des frissons. Ça décrit le ghetto. Et quand tu te promènes à Barbès, ça reste un ghetto dans la ville comme l’était Harlem. »


Donny Hathaway – Little Ghetto Boy

« On se cherche tous quand on est issu de l’immigration. On cherche à se loger dans une certaine mémoire, on cherche une alcôve dans la société, on cherche des modèles. À 17 ans, mes modèles en matière de féminisme avaient pour nom Aretha Franklin, Pam Grier (icône de la Blaxploitation NDLR) et Queen Latifah qui, pour moi, est la reine du hip-hop. »


Queen Latifah – U.N.I.T.Y.

Comme dans le rap, Sofia Aouine a, selon son expression, « samplé » Émile Zola et plus précisément le décor et les personnages de L’Assommoir (1877). Sa Gervaise vient du Cameroun où elle a dû laisser sa petite fille, Nana. Comme l’héroïne du roman naturaliste, elle rêve de devenir blanchisseuse. Mais, tenue par la dette et la sorcellerie, elle arpente les rues de la Goutte d’Or pour « donner de l’amour et s’en prendre plein le cul et l’âme ». À Gervaise, Sofia Aouine dédie plusieurs morceaux de la « Playlist des Oubliés » : U.N.I.T.Y de Queen Latifa, Lady de Fela Kuti, mais aussi « Moussolou«  de Oumou Sangaré, « l’un des plus beaux morceaux qui ait été écrit sur les femmes d’Afrique » selon elle.

Pour Abad, né au Liban d’un père syro-libanais originaire de Tripoli et débarqué rue Léon à l’âge de 10 ans, la musique du générique des Quatre cents Coups. Car celui qui incarne aux yeux de l’auteure « cette mémoire rasée par tous ces conflits au Proche Orient » rêve, comme Antoine Doinel dans le film de Truffaut, d’un avenir meilleur. 

Pour Abad aussi « Never Catch Me », sortit en 2014 sur l’album You’re dead de l’américain Flying Lotus : « Ce morceau parle des jeunes afro-américains morts sous les balles de la police. Les paroles sont magnifiques : ils ne nous attraperont jamais, ils ne nous tueront jamais. En d’autres termes : on aura beau les shooter un par un, on ne les effacera pas de nos mémoires. Ils continueront de vivre dans la musique, par la création. C’est un morceau à la fois rap, electro et lo-fi, comme un rêve (ou un cauchemar) éveillé. »


Flying Lotus – Never Catch Me (feat. Kendrick Lamar)

Rap toujours avec le titre « B.E.Z.B.A.R. » (2008) pour dire, en musique, l’autre personnage principal du roman, la rue Léon : « Les membres de Scred Connexion sont nés dans la Goutte d’or, certains y habitent toujours. Ce morceau est vraiment un hymne au quartier. Dans les années 20, Aristide Bruant, l’un des précurseurs de la chanson contestataire, raconte presque la même chose dans« À la Goutte d’or ». À l’époque on parlait d’Apaches, pas du « marché des voleurs » ou des « dealers de bédos ». Mais ça a toujours été le quartier des boiteux ou, comme le dit la chanson de la Scred, des « âmes du-per, des langues de vipères, des mecs sincères. »


Scred Connexion – B.E.Z.B.A.R.

Le groupe FFF – qui ne figure pas dans la playlist, a lui aussi chanté Barbès. Sofia Aouine se souvient du refrain : « Barbès me monte à la tête ». Et ajoute : « Barbès c’est une ivresse et ça passe aussi par la musique. Il suffit de fermer les yeux dans la rue du Marché Dejean, elle est partout : dans les accents, les cris du poissonnier, chez le boucher qui écoute du chaabi marocain et juste après dans une boutique de cassettes dites ‘ghetto’ qui passe le dernier morceau du Congolais Fally Ipupa. Et puis, de nombreux musiciens ont chanté l’immigration et l’exil dans les bars de Barbès. Dans les années 70, pour les artistes exclus du circuit des salles, c’était quasiment le seul lieu de concert possible. Beaucoup de chanteurs étaient même patrons de café : Dahmane el-Harrachi, auteur de l’immortel Ya Rayah, avait le sien. Barbes a été une terre d’inspiration pour la musique et le cinéma et je souhaitais transmettre cette dimension au livre. »

Rap, toujours, avec le titre qui relie tous les personnages du roman : Le cuir usé d’une valise (La Rumeur). Sofia Aouine s’en explique : « Comme ‘Demain c’est loin d’IAM, c’est un chef d’œuvre. Ce n’est pas du Brassens, mais ça se rapproche de la poésie engagée. Ça décrit tellement bien les mauvaises odeurs, la peinture écaillée, les ventres creux, le ghetto quoi. C’est un très bel hommage à l’immigration, un morceau qui raconte la place dans la mémoire française de ces fils d’immigrés et de tous ces parents qui ont pris un jour une valise. »


La Rumeur – Le cuir usé d’une valise

« Le plus important pour moi c’était de parler de la réconciliation des mémoires à l’intérieur d’un quartier et c’est aussi pour cette raison que j’ai choisi Barbès. Terre de musiques, Barbès est aussi depuis des décennies une terre d’espérance. Aujourd’hui, la rue Léon condense les crispations identitaires de la France en même temps qu’est-elle pleine d’histoires d’immigrations centenaires. Je voulais montrer qu’un gamin comme Abad, un ‘primo-arrivant » de parents musulmans, pouvait être proche d’une petite fille d’enfant cachée pendant la rafle du Vél’d’Hiv, et donc d’une femme de confession juive originaire de Russie. Aux yeux de certains polémistes et médias, ce n’est pas possible dans la vraie vie. Pourtant, le quotidien fait naître des amitiés très inattendues. Il faut savoir faire confiance à l’intelligence des Français. »

Les 30 morceaux de la Playlist des Oubliés ont un point commun selon Sofia Aouine : « raconter ce qu’on vit, avec le ventre ». À la lecture de son roman, aussi, on a été pris aux tripes. Son art maîtrisé du portrait, son style incisif et la tendresse de son regard nous ont fait passer du rire aux larmes. On s’est attaché à tous ces personnages et on se réjouit de sa confidence : une suite à Rhapsodies des oubliés est d’ores et déjà prévue.

Retrouvez Sofia Aouine lors de sa tournée des librairies en France :

  • Jeudi 12/09: Paris, fête de lancement, rencontre à la Librairie La Régulière, à partir de 18h
  • Vendredi 13/09: Nancy,  Livre sur la Place, Halles des Livres
  • Samedi 14/09: Paris, Forum du Centre Pompidou – 19h – 3e édition du Festival Extra 
  • Dimanche 15/09: La Courneuve,  Fête de l’Huma – Table ronde entre 13h45 et 14h45
  • Vendredi 20 et samedi 21/09: Besançon, Livre dans la Boucle 
  • Dimanche 22/09: Paris, Salon Fnac Livres , Halle des Blancs Manteaux