La musique cap-verdienne made in (Tito) Paris

Tito Paris, qui écrivit pour Cesária Évora, est un infatigable brodeur de mornas et coladeiras cap-verdiennes. Il sort un nouveau disque, et joue demain à Paris.

Tito Paris fait partie des rénovateurs de la morna, ce style « bluesy » cap-verdien qui n’en finit pas de se réinterpréter et de se réinventer surtout depuis le succès de Cesária Évora. Tito Paris a d’ailleurs écrit et travaillé avec la diva aux pieds nus dans les années 80, mais aussi avec toute la galaxie cap-verdienne d’Europe. Il jouera à la Cigale le 27 avril prochain. Un show unique qui devrait brancher la saudade autant que le déhancher collé-serré.

Sa carrure frêle disparaîtrait presque dans les fauteuils en cuir de son hôtel de Pigalle. Dans ce lobby peuplé de touristes en shorts, sa voix grave retient tout de suite l’attention. Juste quelques mots en portugais créolisé du Cap-Vert, et très vite, derrière sa tessiture profonde et un peu cassée, on devine la discrétion et l’humilité sensible des enchanteurs discrets, ceux que le panthéon de la musique n’a pas forcément retenu au premier plan des victoires de la musiques, mais qui ont pourtant ferraillé sur les grandes batailles. Tito Paris est de ceux-là. Lancé dans le circuit professionnel dès l’âge à 9 ans, il a réinventé les standards de la morna, ce blues déchirant popularisé par Cesária Évora. « On dit souvent que c’est du blues, explique le chanteur, c’est vrai qu’il y a une nostalgie et un vague à l’âme comparable, mais les esclaves américains ont beaucoup plus souffert que nous. Notre morna du Cap-Vert raconte notre désespoir face à la mer. C’est un sentiment proche de ce qui est exprimé dans le blues, car il y a de la souffrance, de la nostalgie, cette saudade, et globalement une histoire de manque et de migrations. Et c’est Cesária Évora qui a permis d’exporter ce sentiment indéfinissable dans le monde entier ».

« Notre morna du Cap-Vert raconte notre désespoir face à la mer. »


Paris a d’ailleurs écrit et composé pour la diva et pieds nus, tout en naviguant dans les affaires très collées serrées des coladeiras — ces cousines cap-verdiennes du zouk —, en arrivant dans l’un des ports les plus africains d’Europe en 1981. À Lisbonne, Tito Paris rejoint son compatriote Bana, leader de Voz Di Cabo Verde qui l’embarque jouer rue de Poços do Negros, dans le quartier historique, ou dans les nuits afro branchées du club B.leza. Il en a vu, entendu, écrit et chanté… D’ailleurs, Tito Paris préfère prendre sa guitare plutôt que causer pour ne rien dire.

Paris c’est son vrai nom, et lorsqu’il débarque dans la capitale française, après pas mal d’années d’absence, c’est qu’une fête cap-verdienne se prépare… Cette fois à la Cigale, avec un nouvel album Mim Ê Bô (Ruela Music/Sony). Paris a fait son premier New Morning en solo en 1996. Avant ça, Tito Aristides Paris avait monté son premier groupe à l’âge de 12 ans au Cap-Vert, histoire d’animer les bars de Mindelo, la capitale de Sao Vincente qu’on appelait « le petit Brésil » à la belle époque, quand ce confetti dans l’océan Atlantique attirait les regards et les bourses du monde entier et qu’on venait guincher à Mindelo.

C’est la musique qui va envoyer Paris de l’autre côté de la mer, au Portugal. « S’il y avait eu des studios et des infrastructures comme aujourd’hui, je serais resté dans mon pays » analyse le chanteur, intronisé officiellement par Monsieur le Premier Ministre « ambassadeur culturel du Cap-Vert ».

« S’il y avait eu des studios et des infrastructures comme aujourd’hui, je serais resté dans mon pays »


En arrivant au Portugal, où il est « très bien accueilli », Tito Paris se retrouve à jouer de la batterie alors qu’il est guitariste parce qu’on le confond avec un autre musicien. Il y croise ses compagnons de route de la scène lusophone locale : des musiciens portugais, Angolais ou Mozambicains qu’il accompagne au gré des opportunités. Et c’est finalement Paulino Vieira (compositeur pour Cesária Évora) qui lui demande de chanter. En 1987, il commence à composer et même à écrire pour Cesaria. Petit à petit les cassettes pirates des prestations live de Tito Paris dans les nuits lisboètes circulent dans le milieu cap-verdien. Paris se fait un nom et en 1994, son premier album « officiel » se classe 2e meilleure vente cap-verdienne, derrière le fameux Miss Perfumado d’Evora. « C’est en passant par Paris que Césaria s’est offert son véritable passeport culturel, et c’est elle qui a ouvert le chemin pour nous autres artistes cap-verdiens, alors pour moi jouer aujourd’hui à Paris cela reste une expérience unique, car la France a un rôle particulier dans la promotion de la musique cap-verdienne. C’est un pays pétri de culture qui valorise celles du monde entier », explique Tito Paris.

Certes, Cesária Évora reste une figure tutélaire encore aujourd’hui pour tous les artistes cap-verdiens qui réinterprètent la morna, « chaque jour de façon différente, avec des façons de placer sa voix, de respirer et de faire durer les notes. Césaria faisait durer les notes plus longtemps que des jeunes artistes actuelles comme Maya Andrade. Comme l’humanité, la musique évolue. » explique Paris.

La richesse des constructions harmoniques laisse une place immense à la création et à l’interprétation, si bien que la source morna semble intarissable, même si peu de chanteurs composent. « Moi j’écris toujours, tout m’inspire, je viens d’écrire une chanson pendant un vol de Shanghaï. Écoute ça, je viens de le composer » confie Tito, en empoignant sa guitare pour jouer et rappeler qu’il fut un des premiers à composer spécialement pour Evora, qui ne composait pas. « Franck Sinatra non plus n’écrivait pas ses chansons, mais ça ne l’a pas empêché d’être un grand chanteur, défend Tito Paris. Césaria reste une interprète fantastique. L’âme de Césaria était immense, et avec sa façon unique de chanter, elle a réussi à conquérir le monde ». Paris pourrait bien être lui aussi être en partance pour le grand large…

Avant qu’il ne largue les amarres, on peut l’entendre demain samedi à la Cigale de (Tito) Paris.

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