La jungle de Malca

Rencontre avec le jeune producteur Malca, nouveau visage de la pop marocaine, à l’occasion de la sortie de son EP Casablanca Jungle disponible depuis le 17 novembre.

Paris, un soir de novembre. Le rendez-vous est donné au salon de thé de la Grande Mosquée dans le quartier latin. Malca est déjà là, le bonjour rieur, installé à l’entrée de la terrasse chauffée. Son après-midi a été rythmé par les interviews pour la promo de Casablanca Jungle. Un EP à la musique dansante, dialogue entre l’Orient et l’Occident, pensé par un Malca en activité Youtube depuis deux ans, avec ses machines et ses claviers.

Quel a été ton premier instrument ?

La guitare. Comme tous les gamins de douze ans qui s’imaginent dans un groupe de rock. J’en ai joué durant dix ans et le piano est venu juste après. Aujourd’hui ma lubie ce sont les synthétiseurs. Je les empile dans mon studio et ça me coûte un certain budget. Donc je mange des pâtes pour acheter des claviers ! Un style de vie que je partage avec de nombreux parisiens.

Est-ce qu’il y a eu un musicien qui t’as donné envie de jouer du synthé’ ?

Dans les débuts il y a eu M83, le premier album de MGMT. J’ai ensuite commencé à m’intéresser au raï, entre 1985 et 1995, et j’ai découvert que cette musique c’était du Do It Yourself. Les artistes avaient leur petit home studio, faisaient trois titres dans la journée. Quand on regarde Cheb Hasni, c’était très immédiat et contemporain.

« CHEB HASNI C’EST UN PEU LE 2PAC DU RAÏ GAME. J’AVAIS 6 ANS QUAND IL EST MORT EN 1994 MAIS TOUS LES MAGHRÉBINS DE MA GÉNÉRATION ONT GRANDI AVEC SA MUSIQUE. »

Tu as interprété son morceau “Souvenir” lors de la première édition du Hasni Day en 2016.

Cheb Hasni c’est un peu le 2Pac du raï game. J’avais 6 ans quand il est mort en 1994 mais tous les maghrébins de ma génération ont grandi avec sa musique. Il avait ce truc très enfantin. Une certaine naïveté, propre à cette écriture très frontale en derija (arabe dialectal) que l’on retrouve dans le raï sentimental. J’appréhendais un peu parce qu’il a des fans assez extrêmes. Mais j’ai été tellement bien reçu. Ça m’a beaucoup rassuré sur le fait de reprendre des classiques en arabe, ça me paraissait interdit avant.

Comment as-tu appris à jouer de la musique orientale ?

En arrivant à Paris, j’ai fait une école de jazz mais pour la musique orientale j’ai appris seul. J’ai travaillé un peu comme un universitaire. J’ai écouté tellement de morceaux, étudié leur composition. Je suis même allé à des fêtes pour prendre du son. Il m’a fallu du temps pour trouver mon propre style et Casablanca Jungle a été une prise de tête monumentale ! Je voulais réussir à faire une musique pop, dansante et surtout, compréhensible pour un occidental qui n’a pas les codes de la musique orientale. C’est mon projet de référence aujourd’hui.

Dans la vidéo de ton morceau “Casablanca Jungle”, on peut notamment apercevoir le rappeur marocain Issam Harris. Tu connais bien la scène rap de Casablanca ?

C’est la scène dont nous sommes les plus proches avec mon directeur artistique Mohamed Sqalli. Mon entourage est très urbain à Casablanca et Issam Harris est l’un de ceux que j’aime tout particulièrement. Il a un flow unique et je dirais même un coup d’avance dans sa façon de rapper, de s’habiller. C’est un gars authentique, un ould derb (gars du quartier, ndlr) comme on dit. 

J’ai la sensation que vous faites partie de cette même mouvance. Ces musiciens qui arrivent avec ce message, « Maroc, regarde ta jeunesse ».

C’est une jeunesse urbaine. On la voit rarement à l’image et les gens la connaissent très mal au pays comme à l’étranger. C’était important de la montrer dans la vidéo de “Casablanca Jungle” sans aller dans la caricature.

Au Maroc on a cette culture qu’on appelle tcharmill. Ce sont des gars aux coupes de cheveux assez spéciales avec des couteaux, qui portent des maillots de foot. On parle beaucoup de la violence et de la criminalité de ce mouvement, beaucoup moins de leur quotidien. Pourtant ce sont des gamins comme les autres et ça on oublie de le dire. On m’a beaucoup parlé du clip de The Blaze, “Territory”, je pense que c’est juste très nouveau de filmer de jeunes arabes, urbains, avec leurs sentiments et leurs complexités.

Il y a cette génération toute neuve. Elle n’existait pas il y a encore dix ans, elle s’éduque avec Internet et elle a d’autres codes. La plupart des rappeurs aujourd’hui ne parlent pas bien le français et pourtant ils utilisent tous l’anglais.

© Marvin Leuvrey

La France ne représente plus un eldorado ?

On parle d’une jeunesse qui a grandi avec les séries U.S. Après, et je ne valide pas forcément cette idée, cette langue pour eux c’est post-colonialisme. Même si je suis marocain, que je parle bien l’arabe et l’anglais, le français ça reste ma langue. Peut-être que si mon pays avait été colonisé par les hollandais, je parlerais cette langue ? Mais il faut toutefois relativiser sur toutes les formes de colonialisme qu’on a eu au Maroc. L’arabe khaliji (arabe du Golfe, ndlr), cette culture du panarabisme, les gens en ont curieusement moins conscience, et pourtant elle est partout. Sauf qu’à la base, le Maroc est un peuple juif et berbère puis musulman. C’est un pays complexe socialement, c’est une richesse dont il faut prendre conscience.

C’est ce que raconte Casablanca Jungle ?

Oui, parce que je viens d’une minorité sociale qui n’est pas simple. Tous mes amis au Maroc sont musulmans, ils savent tous que je suis juif. Mais on ne s’est jamais posés de questions. Après c’est clair qu’avec tout ce qui se passe à l’échelle politique mondiale, ce n’est pas évident à comprendre. Donc c’est important de le dire parce qu’au Maroc, on est peut-être l’un des seuls modèles de cohabitation intelligente et paisible qui existe encore.

Dans tes références musicales, il y a Haïm Botbol, grand nom de la chanson populaire judéo-marocaine. Une personnalité iconique au Maroc.

C’est l’histoire de notre pays. À l’époque, l’islam était beaucoup plus stricte sur la musique et les musulmans faisaient appel à des juifs pour les célébrations. C’est comme ça que la musique judéo-arabe est née. Il y a des icônes qui ont traversé le 20ème siècle. Ils sont pour la plupart morts, grand-pères ou arrières grand-pères. Moi, j’ai grandi avec cette musique. Botbol, je le connais bien. C’est un vieux monsieur de 85 ans et je suis un peu l’un de ses héritiers.

© Marvin Leuvrey

Chanter en derija sur tout un titre c’était difficile ?

Je ne suis pas très à l’aise avec cette langue lorsqu’il s’agit de chanter, surtout du RnB parce que ce n’est pas facile. Mais sur “Wham” (illusion, ndlr), morceau qui raconte les amourettes nées sur Internet, j’avais envie que ça soit frontal et naïf, un peu à l’instar du raï. C’est peut-être la langue qui se prêtait le mieux au sujet. À vrai dire, je ne me suis pas vraiment posé la question, c’est venu très naturellement. Je pense qu’à l’avenir je ferai plus de chansons en derija.

Tu vis à Paris depuis huit ans. Comment regardes-tu cette ville, Casablanca ?

Comme une jungle urbaine complètement folle. C’est du grand n’importe quoi et en même temps, c’est génial ! Il y a 100 ans, Casablanca était encore un village. Aujourd’hui, c’est l’une des grandes mégalopoles du Royaume avec plus de 5 millions d’habitants. Il y a des publicités tous les cinquante mètres parce que ce n’est pas réglementé, des grosses bagnoles, des bidonvilles…

SI TU VEUX EN SAVOIR UN PEU PLUS SUR LE CAPITALISME DE DEMAIN, IL FAUT VENIR À CASABLANCA.

C’est une monarchie aussi.

C’est ce qui en fait un modèle assez unique, un laboratoire pour comprendre le monde dans 20 ou 30 ans. Si tu veux en savoir un peu plus sur le capitalisme de demain, il faut venir à Casablanca.

Surtout avec le retour du Maroc dans l’Union Africaine…

Complètement. Aujourd’hui, il y a des diasporas africaines visibles à Casablanca. Je pense notamment aux congolais et aux ivoiriens. Il y a ce club très cool, le Bao, qui joue de la musique africaine. Le vrai problème, c’est le racisme. Je vois qu’il y a des campagnes qui se mettent en place et c’est essentiel. Casablanca va devenir l’une des plus grandes villes africaines dans 15 ou 20 ans donc c’est un enjeu énorme. Il faut que les mentalités évoluent.

Cette ville est comme avalée par le progrès aussi.

Carrément ! Le problème est que le progrès ne répare pas les vices d’une population. Le meilleur exemple pour illustrer mon propos ce sont les jeunes sur Tinder et sur Snapchat. Quand tu sais les tabous qu’il y a dans la société et à quel point ils sont actifs sur ces réseaux. C’est vrai qu’ils peuvent ainsi se donner rendez-vous, vivre une sorte de sexualité mais ça ne répare pas le fond du problème. La société a bien du mal à se libérer de cette tradition où, l’homme domine et la femme a un certain attrait pour le matériel.

IL Y A UNE VRAIE ÉMULATION À CASABLANCA DANS TOUS LES DOMAINES ARTISTIQUES MAIS CE QU’IL FAUDRAIT À PRÉSENT, CE SONT DES SYNERGIES.

Tu voudrais montrer une autre image de la femme arabe ?  

J’ai envie de la raconter avec érotisme. Les musiques où l’on parle de la femme au Maroc comme le chaâbi sont très codées. On va dire : « Pourquoi chérie tu m’as quitté ? », peut-être parler un peu d’alcool :« J’ai trop bu hier pour t’oublier », mais ça reste très limité.

Là, je suis sur l’album. Je vais proposer quelque chose d’un peu plus couillu dans les thématiques, d’encore plus sexuel. Il y a un truc un peu plus « gay friendly » assumé aussi.

Est-ce que tu envisages une carrière entre le Maroc et la France ?

Je suis plutôt dans l’optique de me construire ici et de voir ce qui pourrait se passer là-bas. C’est dur à dire mais je ne peux pas vivre de ma musique dans mon pays. Mes titres sont joués à la radio sauf que je n’ai jamais touché un euro, contrairement aux rappeurs je ne fais pas de millions de vues sur Youtube donc ma seule façon de gagner ma vie est de jouer sur scène et de vendre des disques. Ce qui paraît compliqué au Maroc car on manque cruellement d’une scène alternative. Il y a une vraie émulation à Casablanca dans tous les domaines artistiques mais ce qu’il faudrait à présent, ce sont des synergies.

Malca sera en concert à Paris, le 14 décembre au Point Ephémère.

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