Kokoko! Quand les ghettos de Kinshasa réinventent l’électro

Kokoko!

Quand on n’a pas de moyens, que le courant fout le camp, la seule solution c’est de s’inventer des instruments. Et de laisser place au génie créatif dont les artistes de Kinshasa ont le secret. Associez-les à un producteur français d’électro, et voici qu’explose Kokoko!

Le 28 mai dernier, pour le premier concert en Europe, ils faisaient chavirer le public du festival Villette Sonique à Paris. Peu de gens les connaissaient. Et encore, ceux là n’avaient vu que le teaser vidéo qui quelques mois avant s’était mis à faire le tour des réseaux sociaux. On y découvre l’univers totalement surréaliste – et en même temps parfaitement kinois – que véhiculent les Kokoko! et leur musique.

Depuis quelques années, Kinshasa voit fleurir à ses carrefours de nouveaux visages, de nouvelles scènes hallucinantes offertes par des performers qui ont décidé de faire parler leur corps à la place de leur bouche, dans un contexte politique tendu ou la parole est de plus en plus verrouillée. Kokoko!, à sa manière, accompagne la même vague. Chacun de leurs instruments du groupe, bricolé avec des matériaux de récupération, est à lui seul une œuvre plastique originale, avec son nom, ou son titre, c’est selon. Comme ici, la harpe Jésus-Crise. Marcel Duchamp peut aller se rhabiller !

La harpe de Jésus-crise
La harpe Jésus-Crise ©Florent de la Tullaye

Dido, Boms, Bovic, les trois instrumentistes du groupe, ont été à bonne école. Celle de Bebson de la Rue, toaster fantasque, bricoleur invétéré et génial inventeur. C’est dans son sillage et avec lui qu’ils ont appris à sublimer la débrouille, à faire de déchets des trésors qui accouchent d’œuvres sonores. Car tous ces instruments sonnent ! Ils ont été mis au point pour en tirer un son bien particulier, un son inventé dont seules les machines ont habituellement le secret. Les voici sur les chemins de l’électro, combinant leurs instruments acoustiques à des boucles répétitives crachées par le son mécanique d’appareils hors d’âge. Les innombrables rythmes tribaux qui s’entrechoquent dans la capitale de RDC, enviés et parfois copiés par les producteurs d’électro) sont aussi une évidente et quotidienne source d’inspiration. C’est dans leur fief, la rue Kato (autrefois chantée par le Grand Kalle) que Florent de la Tullaye et Renaud Barret les ont rencontrés il y a une dizaine d’années.

Les deux réalisateurs (Staff Benda Bililii !, la Danse de Jupiter) sont devenus avec le temps des kinois d’adoption, attirés par l’extraordinaire créativité de la ville et de ses ghettos. Non contents de faire des films, ils sont à l’origine des premiers enregistrements du Staff Benda Bilili comme de Jupiter & Okwess qui ont explosé sur les scènes du monde entier quand, dans leur propre pays, ils étaient négligés. Au pays où la rumba fait sa loi, ce sont les dissidents musicaux qui intéressent ces deux Français-là.

Bovic et sa batterie © Florent de la Tullaye

C’est ainsi qu’aidés par le festival danois Roskilde, ils ont réuni à l’été 2016 les instrumentistes qui forment aujourd’hui le noyau dur de Kokoko!, et ont invité le Dj et producteur Xavier Thomas, alias Débruit. L’idée, propulser le génial orchestre de fortune vers de nouvelles dimensions, en lui associant la patte électronique d’un explorateur musical qui aime se frotter à d’autres sons et d’autres cultures.

Avec eux, les deux réalisateurs devenus producteurs ont aussi convié le chanteur Makara Bianko (photo), qui anime, six nuits sur sept, les soirées du Couloir de Bercy, un club où il se produit avec des danseurs polymorphes.

Makara Bianko au Couloir de Bercy, capable d’improviser des paroles sur des beats 5 h durant sans s’arrêter !!! – crédit photo : Florent de la Tullaye.

Pendant plus d’un mois, ceux qui allaient devenir les Kokoko! habitent une sorte de salle des mariages dans laquelle ils travaillent, mangent et dorment… et enregistrent ! L’espace studio est aménagé en utlisant les matelas qui sont sur place, et qu’on récupère le soir pour dormir. Les performers de rue eux aussi viennent s’y installer, imaginant sur place de nouvelles images, de nouveaux tableaux participant au bouillonnement créatif. Dans ce pays où les artistes jonglent avec la survie quotidienne, la parcelle (la maison et sa cour) deviennent un havre. C’est là que s’invente le son du groupe, et son nom : Kokoko! (l’équivalent de toc-toc-toc, on frappe à la porte).

De ces sessions kinoises, complétées par quelques séances complémentaires en février 2017, est issu le premier EP, Tokoliana, dont le clip est paru récemment.

Kokoko! prévoit de sortir son premier album en 2018, mais en attendant, vient de faire paraître deux nouveaux titres dans un nouvel EP, Tongos’a à écouter dans notre playlist ‘afro + electro‘ sur Spotify et Deezer.

Ils démarrent une nouvelle tournée. S’ils passent près de chez vous, inutile de dire qu’il serait dommage de les rater !