Ken Boothe : le retour du parrain inoxydable de la soul jamaïcaine

Rencontre avec la légende Ken Boothe à l’occasion de la sortie de son nouveau disque version Inna de Yard, enregistré en pleine nature dans les montagnes de Jamaïque.

Dans le firmament des albums jamaïcains, il y a peu de live. Peut-être parce qu’en Jamaïque, le disque reste lié aux studios et aux sound systems plus qu’aux concerts. Parmi les rares shows qui ont passé la postérité, deux ont été gravés en France : un live de Burning Spear et un signé Ken Boothe. Dans ce concert enregistré en 2004, à Paris au Cabaret Sauvage, Ken Boothe y dirigeait un backing band frenchie, qui (trans)portait ses morceaux bonifiés par des décennies de carrière au service du ska, du rocksteady, du reggae et de la soul. Ou plutôt au service de ce que Ken Boothe appelle « les chants de liberté ». « Tout vient de ce « blues » né dans les champs pour apaiser les âmes. La musique c’est l’amour ! Grâce à elle, on oublie la souffrance » explique le sexagénaire, qui signe un nouveau disque enregistré live (sans public) en pleine nature dans les montagnes de Jamaïque, avec Inna de Yard, un rasta gang acoustique formé par le producteur français Romain Germa.

« Tout a commencé comme ça, dans des yards (arrière-cours), c’est comme ça qu’on a écrit nos premières chansons, ensemble. »

Ken Boothe y revisite ses tubes en version piano-guitare-basse et percussions rastas Nyabinghis. De quoi faire vibrer au mieux son timbre de voix exceptionnel et prouver que la justesse de son chant n’a pas pris une ride, juste quelques octaves dans les graves. L’auteur du fameux Everything I Own (repris par Boy George en 1987) a signé plus d’une trentaine d’albums, il a fréquenté les charts autant que les rastas, en gardant cette aura soul qui lui vaut le surnom de « Wilson Pickett jamaïcain ». « On me compare aussi à Otis Redding » corrige Mr Boothe qui le prouve aussi sec avec un émouvant « Try a Little Tenderness » a cappella. « Et encore je chante assis » s’excuse le coquet chanteur qui ponctue ses phrases de chants crus. Mr Rocksteady n’avait pourtant jamais osé faire un disque dans un contexte aussi roots, aussi dépouillé. Aux chœurs et aux percussions, il est accompagné par des étoiles du reggae, comme Cédric Myton des Congos, Winston McAnuff, Kiddus I, ou les Viceroys, et des jeunes talents comme Var ou Derajah. Tous ont leur carrière solo, mais ils viennent humblement servir son chant. Sans égo trip, juste par amour de la musique. « Tout a commencé comme ça, dans des yards (des arrière-cours), c’est comme ça qu’on a écrit nos premières chansons, ensemble » rappelle Boothe en montant, en octobre dernier, sur la scène du Trianon accompagné par ses « frères » de yard (et une section cuivre tricolore).

Émotion palpable, public enthousiaste et une mise en scène joyeuse suffisent à importer sur scène la puissance des groundations, ces cérémonies rastas en plein air qui ont vu naître le reggae, dans des espaces de liberté où coulent encore les rythmes hantés par la sueur poisseuse de ceux qui en fuyant l’oppression ont inventé une musique qui vibre encore.

Boothe arrive sur scène sagement cintré dans un élégant smoking noir, nœud pap’ et chemise blanche, sans détonner avec la bande de rastas qui joue derrière lui. « C’est la vibration qui nous rassemble, et sa majesté Hailé Selassié » souffle le crooner, qui nous reçoit chez lui sous le portrait de l’Empereur d’Ethiopie après l’enregistrement de son nouveau disque. Son yard, sa maison bleue et blanche de Sandy Park, renferme un véritable musée, avec des disques, des articles et des objets qui racontent le feu des différentes ères que Ken Boothe a traversé sans se brûler les ailes. « J’ai gagné ma vie avec l’art très jeune, je dansais sur du boogie dans un show télévisé » raconte Ken Boothe. Sa mère l’avait baptisé Balam Balam, parce qu’il organisait des marching band avec les gamins du yard de sa cité jardin à Trenchtown. « Je prenais des boites de lait que je transformais en tambours et je menais tous les enfants à la baguette :  balam balam balalalam ! » rigole papy Booth, qui vit toujours entouré de gamins, dans un quartier plus cossu de la ville.

« Notre musique est comme le miel ou le Tinky Toe, ce haricot jamaïcain qui pousse dans une écorce dure : elle ne se gâte jamais malgré les années ! »

Dans sa jeunesse modeste passée à Kingston Ouest, Ken Boothe rêvait d’Amérique. Comme beaucoup, il écoutait de la soul en captant les radios yankees. A 19 ans, en 1967, il quitte son île pour l’Angleterre. « Avec Alton Ellis, on était les premiers Jamaïcains à jouer là-bas. On découvrait un public Blanc, c’était merveilleux » souffle Boothe. Il s’installera finalement au pays de ses idoles, aux Etats-Unis, dans les années 80 : « la période la plus sombre de ma vie » glisse Boothe, avant d’évoquer, le racisme, la drogue, et la glissade… « Quand je suis revenu vivre en Jamaïque, j’ai fait un concert, c’était Noël pour moi : je revivais ! Notre musique est comme le miel ou le « Tinky Toe », ce haricot jamaïcain qui pousse dans une écorce dure : elle ne se gâte jamais malgré les années ! ».

La conversation continue, on quitte son musée et Boothe égraine encore ses souvenirs en nous invitant dans son yard, sa cour extérieure, pour boire un jus d’hisbiscus et mastiquer des graines de Moringa. On prête des vertus étonnantes à cet arbre qui pousse dans son jardin : lutter contre le vieillissement et améliorer la mémoire. L’essence de l’âme de la musique jamaïcaine se trouve peut-être là dans la volupté et ce calme de cette enclave de nature au milieu de la ville. Dans un espace de liberté et quelques graines de Moringa qui font durer une vie d’aventures. D’ailleurs, la trajectoire de Ken Boothe et celle de ses compagnons de yard musical va faire l’objet d’un film tourné par un réalisateur de fiction, l’américain Peter Webber (on lui doit notamment La jeune Fille à la Perle). Il ne s’agit pas d’un film passéiste façon Buena Vista, mais d’une plongée en pleine nature au cœur de ce « rasta social club » encore bien actif, dans un écrin de chlorophylle, sous effet de graines de Moringa et autres plantes magiques…

Ken Boothe, Inna de Yard, disponible maintenant sur Chapter Two Records.

Écoutez l’album sur Spotify ou Deezer.

Photographies : Bernard Benant

Lire ensuite : La musique des Yards, le reggae côté cours et jardins