Kassav’ fête ses 40 ans : Jocelyne Béroard se souvient… 

Le mythique groupe Kassav’ fêtera ses 40 ans le 11 mai à Paris (U Arena). PAM revient sur ses premières années avec l’égérie et pilier féminin du groupe, Jocelyne Béroard.

Photo : Jacob Desvarieux et Jocelyne Béroard par Jimi Kelly.

L’histoire du groupe Kassav‘ est une véritable épopée qui mériterait bien des pages. Fondé en 1979 par Pierre-Édouard Décimus, Freddy Marshall et Jacob Desvarieux, le groupe s’est imposé aux Antilles, en France et dans le monde comme la référence d’un genre que Kassav’ a fini par incarner, le zouk. Quant à Jocelyne Béroard, chanteuse devenue pilier du band, son histoire kassavienne commence en 1980, à Paris. 

Avant cela, elle avait abandonné ses études de pharmacie à Caen pour faire les Beaux Arts dans la capitale, mais ses talents de chanteuse dans les soirées antillaises l’ont propulsée sur scène. D’abord comme choriste (elle participe notamment à l’enregistrement d’un disque de Lee Scratch Perry en Jamaïque), puis avec les Gibson Brothers. Elle interprétera même un single sous le nom (non choisi) de Shane Gould. 
C’est alors que les fondateurs de Kassav’ l’appellent pour faire les chœurs sur leur second disque, Lagué mwen (1980).


Quelle était l’idée fondatrice de Kassav’ ? 

Neuf fois sur dix, les musiciens de chez nous avaient un manque d’identité. Mis à part le groupe Malavoi (nom d’une canne à sucre), tous les groupes de musique avaient des noms étrangers : à consonance espagnole comme La Perfecta, la Selecta, ou des noms d’animaux qui n’existent pas chez nous (les Leopards, les Jaguars). Le groupe de Pierre-Édouard Décimus, c’était les Vikings ! Et Pierre-Édouard a eu cette idée parce qu’à chaque fois qu’il jouait dans l’hôtel où les Vikings se produisaient, il avait toujours peur à la fin des concerts qu’un touriste ne vienne lui demander le nom du groupe : huit fois sur dix, quand il répondait, les gens rigolaient. Alors il s’est posé plein de questions : pourquoi on a choisi ce nom-là ? Et si on a quelque chose à donner à l’extérieur, qu’est-ce que c’est ? Musicalement, on ne va pas partir de ce que les autres nous ont offert, on va partir de qui on est… jusqu’à la langue, choisie pour aller avec la musique, le créole : c’est celle de la rue, et ce sera un groupe populaire, pas élitiste. 

On ne doit pas avoir honte de nous même… donc il faut repartir en arrière pour trouver un nouveau style : repartir dans les racines, et les racines c’était le gwoka !

Pierre-Édouard Décimus est reparti en arrière pour trouver de rythmes qui conviendraient afin de créer cette nouvelle musique. Tout a été revu, repensé, la manière de réaliser les disques aussi… Dans les premiers textes, il s’est mis à parler de nous, de notre histoire, de notre manière de vivre et on a continué ce travail tout en représentant ces choses de manière universelle, pour tout le monde. Mais les messages s’adressaient d’abord aux gens de nos régions. Le travail de Kassav’ est un travail identitaire au départ. 

Au début, à la Martinique, pas à la Guadeloupe, les gens s’interrogeaient et même dénigraient notre travail : c’est de la musique de bal ! Les gens ne comprenaient pas tous le sens de notre musique. À partir du moment où les gens ont appelé ça « zouk », Kassav’ a fait le titre « Zouk-La-Sé Medikaman Nou Ni » pour confirmer le nom de cette musique… 


Le nom « zouk », ça vient d’où ? 

Le zouk chez nous c’était la soirée dansante, le bal, la surprise partie. On allait à un zouk, quand tu dis tu vas un zouk ça veut dire que tu vas danser quelque part. La musique de Kassav’ est devenue majoritaire dans les zouk, alors c’est devenu de la musique de zouk, puis tout simplement « le zouk ». Et tout le monde a fini par reconnaître le travail, les arrangements sophistiqués, les gens nous ont tous suivis. Et ça a même fédéré les enfants des Antillais qui étaient venus en métropole avec le Bumidom (organisme étatique chargé du recrutement et du transfert en métropole de familles venues des DOM, NDLR). Beaucoup avaient été coupés de leurs racines, ou bien en avaient une image folklorique (boudin, accra, madras, etc.), et Kasssav offrait une vision plus moderne de leur identité, sans renier les racines. Et ça a permis à ces enfants-là de ne pas se perdre complètement. 

D’ailleurs, le premier Zenith (Paris) qu’on a fait en 1985, les gens disent qu’ils ont autant regardé la scène qu’autour d’eux, car ça fédérait les gens, au-delà même de ce qu’on pouvait imaginer. 1985, c’était aussi notre premier concert en Afrique (à Abidjan, NDLR), et on servait de trait d’union entre l’Afrique et les Antilles. Parce qu’entre l’Afrique et les Antilles, les relations étaient un peu cassées, elles étaient ambiguës. Kassav’ servait de pont et inondait toute l’Afrique, un peu moins l’Afrique anglophone, mais en Afrique francophone c’était en masse ! 
 

Concert à l’hôtel Sebroko d’Abidjan, 1985


Comment expliquez-vous un tel succès en Afrique ? 

C’est une musique gaie, par moments c’est vrai on jouait en mineur, mais la plupart du temps on a envie de se lever sur cette musique-là. Des fois, les paroles disaient des choses plus tristes, comme « Mwen Alé », qui raconte le désespoir des jeunes qui doivent s’exiler pour trouver du boulot et promettent tous de revenir… Et puis, côté musique, il y avait une tournerie qui bien sûr identifiait le zouk, mais il y avait des mélanges : et souvent les gens en Afrique retrouvaient dans tel ou tel morceau des rythmes de chez eux…


Bien sûr, les Caraïbes ont cet héritage africain en partage…

Quand on cherche des points communs entre les gens, c’est l’histoire qui ramène les gens à leur socle commun, et dans les Caraïbes, l’histoire commune c’est l’esclavage avec des déclinaisons différentes, mais il y a une mentalité, une culture qui naît de ça et on se comprend. Quand on entend du calypso tout de suite on rentre dedans, la salsa idem, c’est une évolution de la musique africaine avec tous les mélanges possibles dus à l’histoire. 
 

Aéroport de Port-au-Prince, Haïti, 1985


Kassav’ est né en 1979, à la fin d’une décennie riche en prise de conscience

Pierre-Édouard était à l’origine de Kassav’, mais c’était aussi l’époque des indépendantistes. Moi je suis parti en France en 1972, et ce n’est que peu avant mon départ qu’on a parlé du 22 mai 1848, des révoltes d’esclaves (dans la ville de Saint-Pierre en Martinique notamment, NDLR), parce que jusqu’en 1970 on ne parlait que du 27 avril 1848 comme la date où Victor Schœlcher nous avait libérés de l’esclavage. Mais peu à peu, on a compris que s’il y avait eu l’abolition, c’était aussi parce qu’il y avait eu des révoltes et que l’abolition avait été acquise (dès le 27 mai) avant même qu’un papier n’arrive de Paris pour le dire (le décret arrive le 5 juin, et devait entrer en vigueur deux mois plus tard, NDLR). On ne peut pas minimiser le combat de tous ceux qui de tout temps se sont élevés contre l’exploitation de l’homme par l’homme, beaucoup se sont battus… il y a même un village en France (Champagney, NDLR) où tous les habitants avaient demandé l’abolition (dans leurs cahiers de doléances, à l’époque de la Révolution française, NDLR). Mais comme l’esclavage n’avait pas lieu sur le sol français, la plupart des gens ne se sentent pas concernés, parce que ça se passait à 8000 km de là. 

Les esclaves n’ont jamais été dédommagés, alors que les propriétaires d’esclaves, oui. Ça met les gens en colère, et c’est normal. 

Pendant la déportation les gens arrivaient traumatisés, puis quand on tuait devant eux pour l’exemple, ça a fait des séquelles que les gens ont conservées. Quand je parle de réparation, je parle de réparer cela, le racisme s’est développé pendant cette époque-là. Quand je parle de réparer, je ne parle pas forcément d’argent (parce que comment chiffrer cela ?!).

Au fur et à mesure, on en parle plus, mais il y a toujours un moment où quelqu’un vous dit : « vous les Antillais, vous revenez toujours à l’esclavage ! » Ben oui, c’est mon histoire ! Je suis pas débarquée comme ça, je traîne ça… 
 

Gorée, visite de la maison des esclaves, les frères Georges et Pierre-Édouard Décimus (de g. à d.)


En 1986, vous sortiez
Siwo, votre premier album solo, mais vous gardiez la même philosophie que Kassav’.

En fait c’était la stratégie de Kassav’ : on ne pouvait pas faire deux albums par an, et on avait tous les capacités de faire une carrière solo, alors pour envahir le marché, on faisait un roulement entre nous… chacun son tour ! D’abord je suis une femme dans un groupe de mecs, et j’étais choriste au départ, bien que capable de chanter en solo et d’être devant… donc ils avaient pas imaginé que je voudrais faire un album solo. Mais j’avais déjà chanté des tubes comme « Mové Jou » et « Pa bizwen palé« . En juillet 1986, les Zouk machine sortent leur album… là, ils pouvaient plus attendre et on a sorti le mien en décembre 1986. C’est encore les Kassav’ qui m’accompagnaient dans la création de mes albums, mais c’est moi qui écrivais, je racontais mes histoires. Le titre « Siwo », par exemple : Jacob essayait un séquenceur et moi je passe à côté de lui, j’entends et je dis « je veux ça, et lui :
– mais c’est pas un morceau ! 
– si si je veux ça… »

Il l’a retravaillé, et « Siwo » est devenu un méga tube !

« Siwo » (sirop) ça disait : « je veux un homme doux comme du sirop » (d’habitude c’étaient les hommes qui disaient ça : « je veux une femme douce comme du sirop »), et là c’était la réciproque. 

Dans « Siwo », il y avait aussi cet aspect : j’avais vu un reportage sur les Antillais, où ils avaient mis en avant que la maman voulait marier sa fille avec un français bien blanc parce que quand on est noir, on a moins de chance de réussir. Donc il fallait « éclaircir la race », ça m’énervait. Pour moi, on parle de la personne : noire ou blanche, si on aime on aime. Mais attention, si tu connais pas la culture de l’autre tu peux avoir des surprises. Mais deux personnes qui se comprennent, on s’en fout de la couleur. 
Moi je dis à la fin du morceau que c’est chez moi que je vais aller le chercher, c’était pour revaloriser l’homme de chez moi. 
 

Patrick Saint-Éloi, Jocelyne Beroard et JJean-Philippe Marthély lors du second Zenith de Paris, 1986


Le succès de Kassav’ en France, ça a été une reconnaissance de la place des Antilles dans la culture du pays ?

À partit de ce moment-là, moins de gens ont demandé combien d’heures de train il fallait pour arriver chez nous (rires). 


Kassav’ sera en concert à l’U Arena de Paris, avec Le Grand Méchant Zouk en première partie. Sorti il y a 40 ans, le premier album de Kassav 
Love and Ka Dance est réédité chez Heavenly Sweetness.
 

Piste aéroport Bobo Dioulasso(Burkina Faso), Jean-Claude Naimro et Pierre-Édouard Décimus, 1985


Dates à venir

– 11 mai Paris (U-Arena)
– 25 mai Guadeloupe
– 31Mai Martinique
– 1er Juin Martinique
– 06 juillet Amsterdam
– 07 juillet Jazz à Vienne
– 21 juillet Brive-la-Gaillarde
– 25 juillet Beaulieu sur Mer
– 26 juillet Vic-Fezensac
– 27 juillet Seignosse
– 09 août Belgique
– 11 août Martinique
– 17 août Guyane
– 23 août Surinam
– 24 août Trinidad
– 31 août Mozambique
– 15 septembre Fête de l’Humanité
– Novembre : Tournée aux USA + Canada

Crédits autres photos : fonds d’archives Kassav’

Lire ensuite : Jacob Desvarieux : le pilier de Kassav’ a le blues et le revendique !