Karol Conka, l’électron libre de Curitiba

Karol Conka est un phénomène. Jeune femme de Curitiba, elle n’est pas issue des mégapoles brésiliennes où le hip-hop a grandi. Mais son talent, son énergie et sa liberté de ton font de son rap festif une exception.

Contrairement à ses voisines du sud du Brésil, São Paulo et Rio de Janeiro, Curitiba n’est pas connue pour être un bastion du hip-hop. Surnommée la cidade de vidro — la ville de verre — en raison de son architecture moderne, Curitiba est connue pour son taux d’éducation élevé et sa politique de développement durable. C’est dans cet environnement qu’a grandi Conka, rappeuse, animatrice, mannequin survitaminée et hyperdouée. Son deuxième album Ambulante est sorti cette année chez Universal music Brazil.

Karoline dos Santos Oliveira se fait surnommer Conka pour « Carol avec un k », com ka en portugais. À 31 ans, elle est la plus jeune artiste de notre sélection. Conka a grandi dans une famille modeste de Curitiba, dans l’état du Paraná. Son quotidien a assez peu à voir avec la violence des favelas cariocas décrite par Marcelo D2 ou l’âpreté de l’urbanisme paulista des clips d’Emicida ou de Criolo. Conka n’est pas non plus porteuse des messages sociaux véhiculés par les rappeurs pré-cités : « Je me suis intéressée au rap protestataire, mais ce que je fais est à l’opposé. » précisait t-elle lors de l’interview qu’elle nous avait accordée avant son concert au Petit bain. C’était en 2014, et les Parisiens ont pu découvrir ce petit bout de femme à l’énergie intarissable ao vivo (en live). « Je suis en lutte contre le manque de confiance en soi, le pessimisme » poursuit-elle « J’ai envie d’apporter la joie, le bonheur à travers mes textes. »


La dingue de la Batucada

À treize ans, elle suit des cours de danse contemporaine, mais Conka se révèle rappeuse quatre ans plus tard : « J’ai pris le micro pendant des fêtes à Curitiba. J’étais influencée à l’époque par Erykah Badu, Lauryn Hill, Missy Elliott… » Elle commence par réaliser deux mixtapes avec le collectif local Upground, chapeauté par MC Cadelis. Son premier EP promo de 2011 n’a que peu d’échos, en dehors du milieu underground. En 2012, lors de son concert au Master Hall de Curitiba, Projota, un rappeur de São Paulo l’invite sur l’un de ses morceaux : « Não falem« .

C’est là qu’elle fait la rencontre déterminante du beatmaker Nave, qui aboutit à son premier album Batuk Freak un an plus tard : « Je lui ai demandé de puiser en moi. De trouver des beats avec des influences brésiliennes qui correspondent à ma personnalité. J’ai donné mon avis sur les différents samples. Je suis très satisfaite du résultat final. » Nous aussi ! Ce Batuk Freak est un véritable bijou baile funk avec des percussions atabaque qui rappellent la capoeira ou la batucada, d’où le Batuk du titre : « Cette couleur est importante parce que je veux montrer que je suis brésilienne et que le Brésil possède de grandes richesses musicales et rythmiques. Mon beatmaker, c’est le batuk. Moi je suis la “freak” parce que je suis un peu déjantée parfois. Nave m’a dit : ‘Tu es tellement folle. On devrait appeler ça Batuk Freak… ça sonnait bien !' » Ce n’est sans doute pas un hasard si Conka la « foldingue » revendique l’influence de la chanteuse islandaise Björk, une autre femme aussi libre qu’hors-norme dont elle aime parler : « Elle est éclectique dans sa musique. J’aime son originalité. Elle a une imagination débordante. Il y a quelque chose de complètement dérangé dans sa tête qui me plaît. »


L’égérie de Mr Bongo

Sur le plan esthétique, Conka crève les yeux sur la pochette rose fluo de Batuk Freak, avec ses cheveux courts teints en blond. Les Inrocks l’appellent alors la M.I.A du Brésil, en référence à la célèbre rappeuse sri-lankaise. Le clip a également tapé dans l’œil de David Buttle, du label britannique Mr Bongo records : « Il cherchait de nouveaux talents du Hip Hop brésilien. » raconte Conka. « Sur Youtube, il a visionné ma vidéo ‘Boa noite’, qu’il a adoré. Il m’a contacté sur Facebook. Quand le disque a été prêt, Mr Bongo l’a sorti en Europe. » Single dopé aux amphétamines, « Boa noite » (bonne nuit) est tout le contraire d’une invitation à dormir : un véritable hymne aux insomniaques ! Dans la plus pure tradition hip-hop, on y voit des jeunes avec un ghetto blaster breaker sur un tapis en damier : « J’ai voulu montrer la diversité raciale au Brésil dans ce clip tourné dans un club à Curitiba. On voit des blancs, des noirs, des japonais, qui dansent, qui s’amusent. C’est aussi une chanson dans laquelle je clame dès la première phrase que je suis là pour rester. Il y a aussi l’idée que je veux montrer ma musique au monde entier. »

Cette chanson a aussi représenté le Brésil dans la bande-son du jeu vidéo de football Fifa 2014 : « Je suis très fière parce que ce n’est pas facile d’avoir une telle reconnaissance pour pouvoir défendre nos couleurs. » Sur ce même thème du futebol si cher aux Brésiliens, on la voit enfiler le maillot national sur le morceau du rappeur de São Paulo Rincon Sapiencia, le bien nommé « Resenha de futebol » qu’on peut traduire par « examen de football ».


100 % feminista

Pas facile de s’affirmer dans le milieu macho du rap ? Conka a y trouver sa place sans se renier : « ça n’a pas été dur pour moi de m’imposer. J’ai pris ça comme un challenge. Je n’ai pas vraiment été inspirée par des rappeuses féminines de chez moi. Au Brésil les MC filles s’habillent comme des hommes. Leurs voix sont masculines. Ce n’est pas mon modèle. » Dans le même temps, Conka, qui affiche ouvertement sa bisexualité, prône la tolérance et défend le mouvement féministe. En 2016, une autre rappeuse brésilienne de 24 ans, MC Carol, originaire de Niterói, dans l’état de Rio de Janeiro, l’a conviée sur le titre explicite « 100 % feminista » de son album Bandida (voir en live fin 2016 à Florianopolis ici).

Les Brésiliens ont également vu Conka animer de façon délurée l’émission de télévision Superbonita l’an dernier sur la chaîne GNT. Le prochain album de Conka, Ambulante, offre une nouvelle transformation en terme de look. Elle y est teintée de colorations capillaires roses à la Nicki Minaj, se couvre de franfreluches et aborde crûment le sexe dans le clip très “floral” de la chanson « Lala« , sur une prod du duo électro paulista Tropkillaz. Surtout, elle y revendique son identité noire brésilienne dans le très bon « Cabeça de nego », littéralement « tête de noir », en duo avec Sabotage. Le clip a été tourné à Boqueirao, une favela de la fameuse Zona Sul de São Paulo. Vous l’avez compris, l’univers hybride de Conka n’a pas fini de nous dérouter ! Com prazer ! Pour notre plus grand plaisir.

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Découvrez nos deux autres portraits de rappeurs brésiliens : Marcelo D2, le digger skateur carioca et Criolo, l’enfant conscient de la Zona Sul.