Juma Nature, l’âme du Bongo Flava

Le Bongo flava, né au milieu des années 80 en Tanzanie, est un mélange rugueux issu de l’asphalte de Dar es Salaam. Juma Nature fait partie des pionniers du mouvement. Julien le Gros l’a rencontré pour PAM.

En évitant les embouteillages, direction la péninsule de Msasani, face à l’Océan Indien. Sur la célèbre plage de Coco beach pour quelques shillings tanzaniens on peut déguster du manioc, avec du sel et du piment. À quelques encablures, dans une zone résidentielle se trouve l’Alliance française de Dar es Salaam avec son petit jardin tranquille. C’est là que je rencontre Juma Kassim Ally Kiroboto alias Juma Nature ou Sir Nature. Né en 1980, Juma Nature est un parfait autodidacte issu de Mbagala, un bidonville de Temeke, dans la banlieue de Dar es Salam. Diamond Platnumz – un des petits nouveaux du Bongo Flava qui a le vent en poupe – y a tourné un clip en 2013, au milieu des ordures. Son aîné Juma Nature, rasta coiffé d’un bonnet, a fait l’école de la rue à Mbagala plutôt que les bancs de l’école. C’est presque un « sociologue de gouttière », pour reprendre l’expression du documentariste Saïd Bahij.


Juma de Mbagala

De sa voix éraillée bien connue en Tanzanie, Juma Nature préfère s’exprimer dans son swahili argotique, celui des trottoirs non-bitumés de Temeke qu’il a arpentés toute sa jeunesse. Car il n’est pas à l’aise avec l’anglais. Derrière son flow percutant le rappeur dissimule une grande timidité. Ça n’empêche pas Juma d’être un pro du majuu bongo, le freestyle, l’egotrip des rappeurs à la tanzanienne : « J’ai commencé la musique en 1992 avec mon crew à Temeke : TMK Wanaume. » raconte t-il « J’ai été marqué par Nas et son titre « Escobar » de 1997. Dans les années 90 il y avait quelques artistes importants de Bongo Flava et j’en faisais partie. »

Le goût du Bongo (Bongo flava) est le fruit d’une recette toute tanzanienne : du hip hop, du rnb, de l’afropop mixés avec des rythmes du terroi comme la muziki wa dansi, la musique à danser, cousine de la rumba congolaise. Ou encore la jagwa music jouée dans les daladala, les minibus tanzaniens. Cette danse traditionnelle est généralement accompagnée par des percussions et des synthés « cheap ».

Mais revenons à Juma Nature, qui quitte rapidement la TMK Wanaume family pour voler de ses propres ailes. Sa première K7 « Nini chanzo» sort en 2001. Le titre éponyme, engagé, veut dire en swahili : « ce qu’ils ont provoqué » : « C’est une chanson de colère qui m’a été soufflée par l’instabilité politique en Tanzanie en l’an 2000. » analyse l’artiste. À cette époque, suite aux élections législatives entachées d’irrégularités à Zanzibar, une vingtaine de manifestants sont tués par les forces de l’ordre, principalement sur l’île de Pemba. Juma Nature, qui sait d’où il vient, n’évacue pas non plus la question sociale dans sa musique : « Je dénonce le manque d’hôpitaux, d’infrastructures dans le pays. » déplore t-il. L’explicite « Kiguettoghetto » évoque les conditions de misère qu’endurent les siens: « Quand vous allez n’importe où dans le district de Temeke vous pouvez constater que la majorité des gens est très pauvre. C’est la base de fans que j’ai depuis le TMK Wanaume. C’est à eux que je m’adresse en particulier dans mes chansons. »

Nini chanzo, K7 iconique, n’a pas échappé à l’oreille attentive des diggers. Brian Shimkowitz, créateur du label Awesome tapes from Africa en 2006, à l’origine (entre autres) de la réédition du ghanéen Ata Kak ou de l’éthiopien Hailu Mergia, a « exhumé » la K7 en question sur son site. Nini chanzo est suivi en 2003 par l’album Ugali, du nom de cette farine de maïs cuite à l’eau qui est l’aliment de base en Afrique de l’Est.

La production efficace d’ Ugali doit beaucoup à Paul « P Funk » Matthysse, aussi surnommé Majani, qui a lancé le label Bongo Records en 1995. Dans la chanson Inaniuma sana (littéralement « ça fait très mal »), il aborde le problème du sida : « Dans le couplet mshikaji wangu qui signifie  « bon amant» je dis que je ne suis pas positif au test du sida grâce à mes efforts pour me protéger. J’incite les gens à faire de même ! ».

Sur un autre titre enfin « Umoja wa Tanzania » il appelle à l’unité nationale. Uhuru na umoja, « liberté et unité » étaient des slogans scandés par le Père de l’Indépendance Julius Nyerere. Avant son décès en 1999, cette unité s’est fissurée au grès des divisions politiques, notamment sur la question de l’autonomie du gouvernement de Zanzibar (l’île dépend toujours du gouvernement central tanzanien). Sur ce titre figure d’ailleurs un autre cacique du Bongo Flava en invité : Profesa Jay.


L’être humain et la nature

Pour Juma Nature le carton plein avec le public survient en 2005 avec Ubidanamu kazi qui a été nommé meilleur album hip-hop de l’année en Tanzanie. « Ubidamu kazi signifie qu’être humain, c’est très compliqué. C’est difficile d’avoir des relations avec les autres. C’est comme dans la nature. Si tu vas dans la forêt et que tu tombes nez à nez avec un lion, il vaut mieux être aussi un lion. Si tu es un être humain tu ne vas pas faire le poids ! » Le titre emblématique de cet album c’est Hakuna kulala : « Cette chanson s’appuie sur une rythmique qui reflète la musique qu’on fait ici en Tanzanie.» explique Juma Nature. « Les paroles montrent aussi la vie nocturne en Afrique. Hakuna kulala veut dire « il n’y a pas de temps pour dormir ! »

Avec son beat electro lancinant qui rappelle le kwaito sud-africain et ses sous-entendus sexuels, Hakuna kulala est toujours joué dans les clubs en Afrique de l’Est aujourd’hui. Son succès continue de coller à la peau de Juma Nature. Dans le même esprit festif, il sort en 2009 Mugambo, produit par DJ Steve. Le terme mugambo désigne les déserteurs de l’armée tanzanienne. Dans le clip on voit des danseurs portant des shorts et treillis militaires se trémoussant comme dans une parade militaire. La même année avec « Africa number one » issu de l’album Tugawane Umaskini Juma Nature rend hommage au continent à travers un clip filmé au nord du pays où figurent les guerriers maasai de Ngorongoro et le mont Kilimandjaro en arrière-plan : « Je parle aussi de Mandela, de Kwamé Nkrumah, de Julius Nyerere parce qu’ils ont été des pionniers, des leaders importants en Afrique. »

Depuis, Juma Nature n’a pas tout à fait retrouvé la même inspiration, un peu oublié par la jeunesse tanzanienne au profit de rappeurs à la mode, comme Ali Kiba: « Il y a eu des changements depuis mes débuts dans la musique. » concède-t-il. « Les jeunes qui débutent ont beaucoup d’attentes pour que ça marche tout de suite. Mais entre ce que tu fais et ce que tu reçois, il y a un fossé. Il faut apprendre à gérer sa carrière avec un bon management. » Le rappeur tanzanien a enregistré quatre chansons en vue de son prochain album. Il espère ainsi trouver de nouveaux débouchés en dehors de l’Afrique de l’Est: «J’espère toucher l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique du Sud. Et pourquoi pas l’Europe. J’ai déjà joué en Angleterre il y a quelques années. » Souhaitons-lui bonne chance ! Asante kaka ! merci grand-frère, en swahili.

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