JuJu Rogers, un indien dans la ville

Sur fond de rap visionnaire, le nouvel album de JuJu Rogers questionne la place d’un Afro-Américain dans la jungle urbaine de la capitale allemande. Lors d’une discussion passionnée avec le rappeur berlinois, nous sommes entrés dans le détail des fondements de ce chef d’œuvre de hip-hop engagé et mûrement réfléchi. 

40 ares et une mule. C’est ce que le gouvernement américain d’Abraham Lincoln promit en guise de réparation aux anciens esclaves africains après l’abolition. JuJu Rogers déterre et détourne ce libellé historique pour revendiquer justice et égalité dans le monde moderne. Il remplace alors le mot « mule » par « mula », terme d’argot désignant l’argent, pour donner d’emblée une première idée des grands thèmes qui habitent son troisième album qui sort chez Jakarta.

JuJu Rogers est né dans le petit village de Schweinfurt au centre de l’Allemagne, d’une mère allemande aux racines autrichiennes et d’un père membre des troupes de l’armée américaine, alors exilé sur une base locale. Sans pour autant s’identifier à cette page de l’Histoire, celui dont l’imminent trentième anniversaire coïncide presque avec celui de la chute du mur de Berlin délivre un discours puissant et inspiré, enclin à démolir les barrières entravant l’égalité. D’un point de vue musical, ce fantastique colloque hip-hop pour la justice fait donc l’effet d’une masse dans les mains d’un rebelle de la RDA sur le point d’en découdre avec les briques, s’inscrivant dans l’air du temps sans jamais tomber dans les clichés traps autotunés. Pour conter son histoire, 40 Acres N Sum Mula puise avant tout sa source dans la propre vie de l’artiste qui, comme toute génération issue de la diaspora, s’intéresse aux vibrations et à la culture africaines de ses origines.


« C’est important de comprendre qu’il y a une question très politique liée à notre héritage en tant qu’Afro-Américains,
nous dit-il. Je pense qu’il y a un mouvement en ce moment, de plus en plus de gens essaient de comprendre leurs racines ». À ce titre, deux ans plus tôt, la famille Rogers offrit au père de famille l’un de ces fameux tests ADN qui permettent de cartographier ses racines à partir d’un échantillon de salive : « nous étions tous à la fois surpris et heureux de voir que le Nigéria était le pays le plus probable d’où mon père tirait son héritage, se souvient-il. J’ai souvent eu le sentiment que le lieu exact de nos origines sur le continent n’avait pas vraiment d’importance. Il s’agit plus de la manière dont nous sommes connectés entre nous, et je trouve que faire partie de la diaspora en vivant dans une ville comme Berlin est très sain. »

Son propos se retrouve indirectement illustré dans l’album lorsqu’il se met à rapper en allemand, une fois n’est pas coutume, l’anglais étant clairement son langage artistique de prédilection. Si le rappeur avait déjà lâché quelques couplets ici et là au détour de ses collaborations, il était donc important pour lui d’afficher plus sérieusement cette complémentarité sur le morceau « Identity » : « je n’avais encore jamais rappé en allemand à cette échelle, mais j’ai pensé que ça avait beaucoup de sens sur ce morceau qui parle de ma situation et des sujets que je veux évoquer. Je voulais parler avec les deux publics et aussi m’adresser directement à la société allemande. J’ai senti que rapper un couplet dans cette langue avait un réel intérêt pour montrer cette double perspective ». 


Embrasser la nature et les traditions

Avant même d’écouter l’album, la surprise provient du côté anti-conventionnel de la pochette, qui affiche un chef indien, symbole charismatique d’une tradition ancrée dans les mœurs de La Nouvelle-Orléans, d’où vient également son père. L’artiste nous en dit plus sur cette photographie, dont le concept rappelle étrangement celui de l’album de Dawn Richard sorti plus tôt cette année, elle aussi en quête de ses racines : « il s’agit de Big Chief Demond Melancon, de la tribu indienne noire des Young Seminole Hunters. À La Nouvelle-Orléans, il y a de nombreuses tribus similaires, parfois issues de situations historiques liées à l’oppression européenne. En tant qu’indigènes et noirs connectés à l’esclavagisme, ils ont fondé des familles et formé leurs propres tribus ». Lors d’évènements comme le carnaval, les gens descendent dans la rue pour rendre hommage à ces tribus, entonnant de vieilles chansons traditionnelles et arborant ces imposants et magnifiques costumes. JuJu y voit là une branche de son arbre à laquelle se raccrocher : « même si on est dans un contexte américain, c’est clairement une tradition de La Nouvelle-Orléans qui me rapproche de mes racines et de mon identité africaine dans ses formes diverses ». 
 


De plus, cette image représente à elle seule l’essence de l’album. D’un côté, une scène clairement urbaine et de l’autre, une forme d’expression traditionnelle africaine très profonde, une combinaison dans laquelle il reconnaît le fil conducteur de l’album :
« c’est un parfait symbole, nous explique-t-il, quand j’ai vu cette image, le fait qu’elle allait me servir de pochette ne faisait aucun doute. J’ai personnellement appelé le Chef, on a discuté et il a trouvé l’idée parfaite. Être en mesure d’apporter un élément de La Nouvelle-Orléans ici et présenter ce type de culture noire est aussi une chose très positive qui m’a poussé à prendre cette décision. De plus, ça m’a beaucoup évoqué les pochettes afrofuturistes qui m’impressionnaient tant quand j’étais petit. »

Contrastes, miroir sur la vie et évasion de l’esprit sont donc des idées-clés de l’album, à l’image du premier single « Babylon », complainte subtilement reggae qui clôture l’album comme une décision claire et personnelle de tourner le dos à un monde impérialiste, capitaliste et résolument urbain, pour mieux vivre avec la nature et la comprendre. C’est avec la voix de l’homme frappé par une prise de conscience qu’il nous explique la métaphore mise en scène dans le clip : « je donne une opinion subjective que bouger mon corps vers la nature va de pair avec le fait de devenir plus spirituel, plus conscient. Même la connaissance de soi en est une conséquence. Cela joue un grand rôle dans l’album entier. Je ne me suis pas assis, en me disant que j’allais parler de choses et d’autres, l’album reflète tout ce qui tourne autour de ma vie et de mon style de vie, les gens qui m’entourent et mes pairs, en comparaison avec mes voyages au Soudan, au Maroc ou en Tunisie. J’ai vu des concepts de vie, et des perceptions sur la planète très différents ». 

Être dans les montagnes de l’atlas marocain plutôt que dans la capitale allemande entouré de quatre millions d’habitants, telle est donc l’alternative soulevée par un artiste lucide, qui se sert de son rap pour constater, dénoncer et proposer des solutions, même utopiques.


La spiritualité comme idéal politique

Sur le second morceau de l’album intitulé « 89 » — son année de naissance —, JuJu chante avec ses tripes et accueille son audience à cœur ouvert, annonçant aussi que l’album que nous écoutons entend bien rester intemporel et laisser une trace, aussi modeste soit-elle, dans l’histoire de l’éternel combat contre l’oppression :

Peace and blessings,
I’d like to welcome everybody to 40 Acres N Sum Mula,
I give thanks for each and every person taking the time to listen to this record,
Wherever you are on this planet, I give thanks for you,
This is the year 2019 and I’ve recorded this loud and clear demand for justice and equality,
To make sure that, whatever happens in the struggle for just that,
People will remember me, feel me, and accept me as a small part of the long history of resistance against oppression,
To those fights and the daily fights, I see you, I feel you, I love you.
You will win. 
 


Si le germanique avait déjà sorti un album engagé avec Blustaeb sur « Lost in translation », il nous avoue que son nouvel opus est l’œuvre la plus politique qu’il ait jamais écrite, en plus d’être extrêmement personnelle. JuJu parle de dépression, de capitalisme ou d’argent, mais aussi de spiritualité, un état d’esprit cher à son mode de vie, malheureusement jamais représenté en politique, au profit du matérialisme. Son plaidoyer s’inscrit dans son vécu, lui donnant alors plus de relief, comme lorsqu’il évoque la problématique du racisme dans « Identity », entre autres histoires palpables :
« dans la partie introspective de l’album, développe-t-il, des questions politiques sont soulevées, car je suis un homme noir faisant partie de la diaspora africaine qui évolue dans la société blanche prédominante d’Allemagne et d’Europe. Je crois que l’album est rempli de déclarations et de références politiques. Je parle de beaucoup de femmes et d’hommes qui ont contribué au mouvement de libération africain, je parle aussi d’un poète afro-allemand, ou du 13e amendement dans une chanson au sujet de l’un de mes cousins qui a été emprisonné à cause des lois américaines. »

Alors que « From the life of a good-for-nothing » était clairement imprégné du son des années 90, JuJu voit ce nouveau pilier discographique plus sombre et mélancolique comme une évolution personnelle naturellement orientée par son nouveau style de vie. Il nous fait son auto-analyse : « beaucoup de chansons de mon premier album étaient déjà écrites ou même enregistrées avant d’arriver à Berlin. Depuis, j’ai vécu dans cette énorme capitale européenne, avec des gens qui viennent de partout dans le monde. La musique m’a permis de voyager sur le continent africain et dans des endroits que je n’avais jamais vus avant. Je pense que lorsque tu atteins le milieu de la vingtaine, tu ouvres ton esprit et remets certaines choses en question. Je pense que je suis un chemin logique à travers mes trois albums. Je décrirais celui-ci comme plus spirituel, plus mystique. On y ressent parfois une certaine tristesse, car c’est un portrait réel de notre société. Je ne pense pas que nous vivons dans une époque positive. »

JuJu absorbe donc toute cette grisaille ambiante pour la recracher sous forme d’une giclée d’émotions aussi transcendante qu’authentique, nous avouant qu’il s’agit là sans conteste du disque le plus intense de sa jeune carrière. « Je chante un peu plus, et je joue aussi un peu de trompettes sur cet album, ajoute-t-il, c’est juste du développement. Je continue d’exprimer ma vraie nature et mon identité. Dans ce disque, tu peux ressentir la douleur, l’espoir, la tristesse, la dépression, les doutes… »

Pour concrétiser ses idées et enrober ses pensées avec une matière sonore dense et moderne, JuJu Rogers fait appel à des beatmakers et musiciens finement sélectionnés. Côté allemand, on retrouve ainsi le batteur jazz Dhanya du duo Modha à la production, Sanó qui chante sur le lancinant « Black Thursday » ou DJ Fahrot qui, fort de ses expériences avec Nneka ou Talib Kweli, offre une production à la fois roots et internationale sur « Babylon ». Percussions, basse, clavier, saxophone et flûte prennent aussi une place de choix au sein d’un album où d’autres contributeurs apportent leur propre interprétation, à l’image du producteur Crada (Drake, Kid Cudi) sur le tubesque « Follow me », Like (Kendrick Lamar) sur « Black Thursday » ou la rappeuse Sampa the Great sur le magique « GOD », pour ne citer que les plus gros. En studio ou à distance, tous ces talents convergent alors vers le bouillon artistique de Berlin pour donner de la cohésion et de l’énergie à ce disque absolument saisissant…


40 Acres N Sum Mula
, sortie le 27 septembre 2019 chez Jakarta Records.

JuJu Rogers