L’écrivain Jean Bofane aux platines de son dernier roman

Installé à Bruxelles, In Koli Jean Bofane est originaire de RD Congo. Passionné de musiques, l’écrivain nous livre la B.O de son dernier roman : La Belle de Casa (Actes Sud).

Ne vous fiez pas à sa couverture rose aux accents pop, à son style truculent et à son humour mordant. La Belle de Casa est une tragédie. Et commence d’ailleurs par un meurtre : celui de la belle Ichrak, retrouvée assassinée dans un quartier populaire de Casablanca. Le lecteur va progressivement découvrir sa figure rayonnante, sa quête d’identité et son amour des mots à travers ceux qui l’ont côtoyée. Et souvent adorée. L’auteur de Mathématiques congolaises (2008) et de Congo Inc., le testament de Bismarck (2014), exporte sa prose hors de son pays natal et la soumet au bouillonnement d’une ville-monde en pleine mutation. Sous l’apparence d’une enquête policière, racontée par Sese Seko Tshimanga, un jeune Congolais récemment arrivé au Maroc, In Koli Jean Bofane dénonce la cohabitation tendue entre Marocains et candidats à l’émigration, la corruption immobilière et le statut de la femme au pays de Mohamed VI.

La Belle de Casa est truffé de « lancements » comme au dit au Congo, de dédicaces. À des amis, romanciers et poètes marocains de Bruxelles comme Taha Adnan, mais aussi à de grandes de voix de la littérature, Kaoutar Harchi et Assia Djebar en tête : « C’est la migration qui a fait que je suis riche de ce roman. Je vis entouré de Marocains. C’est la 1re communauté africaine de Bruxelles. Mes frères africains – qui parfois ignorent qu’ils sont mes frères africains — sont là, je les porte dans mon cœur. En écrivant ce livre, je voulais rendre hommage à un peuple, à une partie de l’Afrique. Et quoi de plus grand qu’à travers sa littérature ? ».

Si les références littéraires sont nombreuses dans le troisième roman de celui qui arrivé à la littérature sur le tard — Jean Bofane a 53 ans lorsque son premier roman, Mathématiques congolaises, est publié chez Actes Sud, La Belle de Casa a bel et bien sa bande-son.

Car chez Jean Bofane, littérature et musique sont intrinsèquement liées : « Quand on parle de la littérature du Congo Kinhasa de ces dernières décennies, on a l’impression qu’il n’y a que Mwanza Mujila, Blaise Ndala, Bofane et c’est tout. Les autres d’avant, on les un peu oublié, sauf certains comme Valentin-Yves Mudimbe. Mais il y avait la dictature. Je ne pouvais pas écrire un roman comme Mathématiques congolaises du temps de Mobutu, par exemple. Pourtant la littérature a toujours existé car ce sont les musiciens qui prenaient la parole. Quand ils chantaient : “Je m’appelle Joséphine, mon mari me fait souffrir, il me traite comme un animal, je n’en peux plus…”, tout le monde savait qu’il était question du président. Joséphine c’était le peuple et le salopard qui la maltraitait, le pouvoir. La musique a autant de poids que la littérature. On avait rien d’autre. »

D’autant que, comme Jupiter ou Fally Ipupa, Jean Bofane est Mongo et « chez les Mongo, la première juridiction c’est la parole et le chant. Il n’y a pas de castes de griots. Tout le monde a la parole. C’est pour ça qu’on a parmi les plus grands chanteurs. Les Mongo sont mal perçus au Congo. D’abord ils pratiquent la polyandrie (forme de régime matrimonial qui permet l’union légitime d’une femme avec plusieurs hommes NDRL) : ça craint pour le commun des mortels, mais nous on est des costauds, des titans ! (Rires) Et puis, chez nous, on dit toujours les vérités, on ne passe pas par quatre chemins. Donc avec moi, vous aurez toujours droit à de la littérature-vérité ! »

Dans Congo Inc, Jean Bofane citait les paroles d’« Orgasy » de Fally Ipupa, celui que l’on nomme le « prince de la rumba ». Ici, son nom apparaît au même titre que celui Samuel Eto’o pour « évoquer le nivellement de la mondialisation, par l’argent. Ce sont des idoles africaines. Ils transcendent tout. Sur la valeur de la sape, de leurs bagnoles et de leur compte en banque. À ce propos, il y a une chanson de Fally Ipupa que j’adore par ce que c’est le terroir, c’est une chanson Mongo, « Eloko Oyo ». Cela veut dire « cette chose ». Fally Ipupa dit : « cette chose qui m’a amené l’argent — j’ai acheté des terrains, des bagnoles… — c’est la musique. »

Avec ce roman, « je voulais sortir de la géopolitique et rentrer dans l’intime. Pour ce faire, j’ai travaillé sur le concept de la fêlure. La fêlure ne m’intéresse pas en tant que telle, ce qui m’intéresse ce sont les conséquences. Et donc forcément je suis arrivé aux relations entre les femmes et les hommes dans cet univers qu’on appelle l’Afrique du Nord, le monde musulman. C’est une approche de la femme très différente par rapport à moi qui suis congolais. Au début du roman, quand Sese approche Ichrak, il y va carrément. Je n’ai pas vu ça à Casa, ça n’existe pas. Lui il ose, car on a une liberté très grande entre les hommes et les femmes chez moi. Et pour Sese, pas besoin de faire de long discours. Le tube du Camerounais Franko suffit. C’est de la poésie ! » s’amuse Jean Bofane.

Le personnage de l’inspecteur Lahcen Choukri, lui, doit la puissance de sa réflexion à son idole, son « maître à penser » : le rappeur Booba. Il puise toute sa philosophie, son look et de son attitude dans les chansons du « duc de Boulogne ».

« Quand j’ai créé ce personnage, je ne savais pas ce que j’allais en faire. Créer un physique, une gestuelle et un passé pour définir une psychologie, c’est du boulot ! Il était 3/4h du matin, j’étais K.O., mais je voulais le faire, là. Et puis je vois Booba, mais un peu plus petit. Tout le monde connaît Booba, donc tout était réglé d’un coup. Je ne pouvais pas lui faire sortir des tirades du l’écrivain marocain Mohammed Choukri, dont il raconte à tout le monde qu’il est le neveu, mais des punchlines de Booba, si ! »

« Booba a fait son esclandre à l’aéroport d’Orly le 10 août et le 22 je sortais mon roman. On a fait une espèce de rentrée littéraire à deux. Actes Sud lui a envoyé un exemplaire que j’ai signé en Service Presse, là on connaissait son adresse ! (celle de la maison d’arrêt Fleury-Mérogis NDRL)”, raconte Jean Bofane dans un grand éclat de rire.

Pour donner corps à ce personnage dont la « street, ou la rue était la raison de vivre », Jean Bofane s’est plongé dans la discographie de Booba mais aussi dans celle de MC Jean Gab 1 : « Au-delà de Booba, il y a tout un univers. Alors, évidemment, quand l’inspecteur est en voiture, il se prend pour Dr Dre ! » 

Autant de références qui ne sont pas complètement étrangères à l’auteur né il y a 64 ans en République démocratique du Congo : « Je connaissais un peu Booba , c’est une idole contemporaine. Et puis j’ai un fils fait de la musique sous le nom de Yahya Cash. Il collabore avec le rappeur belge Jones Cruipy qui a fait la 1re partie de Booba à Bercy (en 2015 NDRL) et là ils viennent de sortir un album, Trapistan. »

Jean Bofane qui du temps où il vivait à Kinshasa avait pour amis Papa Wemba, Stervos Niarcos ou encore Bozi Boziana, n’écoute pas de musique pendant qu’il écrit. Seulement avant ou après. La diva égyptienne Oum Khaltoum, elle, était là, tout le temps : « Oum Khaltoum chante l’amour, la nostalgie. C’est triste. Dans le roman, c’est associé au personnage de Zahira, la mère d’Ichrak, une femme rendue folle par la vie. J’écoute Oum Khaltoum depuis que je suis petit. J’ai connu Nasser, le panarabisme en même temps que le panafricanisme. On espérait beaucoup à cette époque. On croyait qu’on allait changer le monde et sauver la terre. On a rien réussi à sauver : ni nous-mêmes, ni la démocratie, ni la Terre. »

Bien qu’il apparaisse en couverture, vous ne trouvez pas Keziah Jones dans cette playlist.

Le choix de cette photo est davantage liée à son auteur, l’artiste marocain basé à Londres Hassan Hajjaj : « son travail se joue de préjugés et ses fonds rappellent ceux du photographe malien Malick Sidibé ou du Congolais Jean Depara, je nous trouvais pas mal d’affinités. Quand on m’a envoyé la photo, j’ai éclaté de rire car je trouvais qu’il ressemblait au personnage de Dramé, un petit malin. C’était bon, c’était ça ! Avec les lunettes, je n’avais pas reconnu Keziah. Ce n’est donc pas un clin d’œil au musicien en tant que tel. Pour moi c’est une énergie. Il est élégant, il est intègre, bien dans sa peau. Et en plus il va souvent à Casa. Lui aussi veut abolir cette frontière imaginaire entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord que l’on nomme le Sahara. »

Écoutez la playlist de La Belle de Casa sur YouTube.

Tracklist :

Fally IpupaEloko Eyo
FrankoColler la petite
BoobaGarde la Pêche
MC Jean Gab 1J’T’emmerde
Booba — Lunatic
Snoop Dogg , 2Pac , Ice Cube , Dr. Dre , The Game – Street Life
Jones CruipyPharmacie
Stervos Niarcos feat Papa Wemba & Bozi Boziana :  Dernier coup de sifflet
Oum Kalthoum – Seret el hob

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