Jazzmen fous d’Afrique : Hank Jones rencontre Cheick Tidiane Seck

Épisode 1. Une fois par mois, on vous propose de revenir sur l’expérience singulière de jazzmen revenus aux sources africaines.

À l’été 1993, lorsque l’Américain Hank Jones, pianiste qui du haut de ses soixante-quinze ans fait autorité dans la grande tradition du jazz, émet le désir d’enregistrer un album de musique d’Afrique de l’Ouest, il en est plus d’un qui pouvaient légitimement juger cette demande improbable. Il s’agissait pourtant d’« une priorité absolue » pour celui qui, à l’automne de sa carrière, savait que le temps lui était désormais compté. Jean-Philippe Allard et Daniel Richard, les producteurs du label Polygram Jazz, se plieront donc à sa volonté, organisant vite un rendez-vous avec Cheick Tidiane Seck. Pour avoir plus d’une fois fréquenté les terres de la musique noire-américaine, le claviériste malien paraissait tout indiqué afin de faire le lien avec ce grand pair américain persuadé que le pays dogon était celui de ses ancêtres. « En fait, je ne connaissais que de nom Hank Jones. J’ai donc appelé Joe Zawinul, mon grand frère, qui m’a tout de suite dit que c’était une super opportunité ! », se rappelait voici une dizaine d’années Cheick. Dès le premier rendez-vous, il eut le coup de foudre pour Hank. « La grande classe. Il inspirait le respect et respirait la vie. Dans le hall de l’hôtel où nous nous étions rencontrés, il y avait un piano à queue : il m’a proposé de jouer un titre. J’ai pris “Kaira”, un classique mandingue où j’ai transposé le jeu de kora aux claviers. Hank a bondi et a dit : “Je n’ai jamais rien entendu de tel. C’est exactement ce que je veux faire !” » Il ne restait plus qu’à s’y mettre. 
 


Installé à Paris depuis 1985, le natif de Ségou présente un double avantage pour mener cette histoire à son bon terme : il a dans les doigts une large part du spectre musical de la sous-région, aussi à sa main sur les traditionnels, dont le biberonnait sa mère, que sur les évolutions plus funky, auxquelles ce disciple de Jimmy Smith a largement contribué depuis les années 70, avec notamment le Super Rail Band. Autant dire que celui que l’on surnomme Guerrier – ou Black Buddha, c’est selon – va vite s’imposer comme l’homme de la situation, avec pour double mission de recruter des musiciens d’Afrique de l’Ouest, sa « garde noire » (Moriba Koïta, Kassé Mady Diabaté, Djeli Moussa Condé, Lansiné Kouyaté, Tom Diakité, Mama Keita… et même la chanteuse Amina), mais aussi de tailler un répertoire sur-mesure pour que l’Américain s’y glisse en toute prestance. Et dans la foulée d’enregistrer des maquettes, sur lesquelles le vieux lion de Détroit va pouvoir affûter sa patte à distance, huit mois durant. « Il m’appelait des quatre coins de la planète où il jouait pour me dire qu’il venait de prendre ses leçons ! Et puis il est arrivé à Paris, pour enregistrer. Pendant les séances, il n’arrêtait pas de blaguer, de jouer à la main droite les parties de n’goni ou de balafon qui le captivaient. Il me montrait des trucs au piano, je lui filais des idées à l’orgue Hammond : c’était un échange palpitant qui m’a donné la confiance dont je manquais alors. Tout ce processus a été une grande leçon d’humanité et d’authenticité. A la fin, il m’a serré dans ses bras. Il était très ému, comme nous tous ! On sentait qu’on venait de poser un disque d’anthologie, juste pour le plaisir de ce monsieur d’une classe folle. » Et d’un immense talent, caractéristique des plus grands (la pléthorique discographie de cet héritier d’Art Tatum est un véritable who’s who du jazz) qui savent s’effacer derrière la musique en majesté, la servant plus que s’en servant quand l’heur l’exige.

Pas question pour Mr Jones de faire de cette histoire mémorielle une simple affaire d’ego-trip. Dans cet environnement total mandingue, il choisira plutôt d’entrer sans effractions, procédant par délicates touches, appliquant avec parcimonie sa science harmonique comme pour souligner la beauté mélodique de chaque pièce, sans la pervertir par des improvisations dénuées de fondement. Là, il suggère d’un accord des développements aux balafon, guitares et kora, ici il prend un chorus, toujours au diapason de l’ensemble. Jamais devant, pas moins en retrait, juste à côté, ou plutôt avec les autres. Plus que leader, Hank Jones occupera en fait la position qui lui revenait, celle de l’invité d’honneur. L’endroit idoine pour recevoir des tonnes de vibrations, et offrir à ces cadets une part de sa longue expérience. C’est ce sens du partage, qui consacrera l’évidente grâce de cette complice communion entre le natif du delta du Mississippi et son lointain cousin, bercé par le fleuve Niger. Sitôt les questions de préséances évacuées, la musique ne pouvait plus qu’occuper toute la place qu’il lui revenait. Et c’est ainsi que ces retrouvailles, fantasmées, sonneront comme un juste retour des choses, comme si les siècles et l’océan, l’oppression et la colonisation n’avaient jamais pu effacer la mémoire d’une langue commune, ce blues d’avant la déportation, cette gamme pentatonique qui a tant irrigué. 


Sur la couverture, Hank Jones répond d’ailleurs d’un large sourire qui en dit long au jovial Cheick Tidiane Seck. Difficile de trouver meilleure illustration pour qualifier l’évidente relation qui convertit ce qui n’aurait pu n’être qu’un projet en un précieux objet. « 
Mamadou le charmant, quelles sont les coutumes de ces lieux ? Peux-tu me renseigner car je suis étranger ? Guide nos pas car nous sommes des aventuriers… » Après une courte introduction à la flûte peule feulée par le totémique Aly Wagué, les mots de Cheick Tidiane Seck guident Hank Jones dans cet empire de sons et de sens qu’est le Mali. « Sarala », le choix de cette mélodie bambara qui essaima dans tout le Mandé, réadaptée de fond en comble aux goûts du jour afro-jazz, n’est bien entendu pas fortuit pour introniser cette session placée sous les augures de la rencontre : outre qu’il donnera son titre à l’album, ce thème en fournit le cap et la clef d’écoute. Sarala, comme saravah en brésilien, doit s’entendre comme un salut, une bénédiction. « C’est comme un conseil de prudence et de respect pour éviter les pièges de celui qui arrive dans un nouvel univers. Cela résume l’esprit d’Hank, un musicien qui avait tout connu du jazz, plus de 800 disques au compteur, mais qui arrivait chez nous avec sagesse et humilité », se souvenait en juillet 2010 le Malien, les yeux encore humides. Un mois et demi plus tôt, l’ainé de la fratrie Jones (Elvin était notamment le batteur de Coltrane, et Thad fut un grand directeur d’orchestre) s’en était allé à 91 ans, et avec lui la possibilité de réaliser une suite à ce disque né un peu par hasard, devenu comme par enchantement un classique, dont il parlait régulièrement à Cheick. Les deux amis avaient eu juste le temps de se retrouver enfin sur scène, en septembre 2009 à Jazz à La Villette. Las, ce fut la dernière fois.

Même s’il avait pu réaliser avec cet album son rêve, le pianiste n’aura jamais foulé le pays de ses ancêtres. « Tout le monde l’y attendait pourtant depuis des années », se remémorait Cheick Tidiane Seck en référence à l’écho qu’avait connu ce disque, sans jamais pourtant y être officiellement sorti. « Radio Mali n’arrête pas de le jouer depuis. Cet album est plus connu que moi, guerrier ! Même ceux qui n’y ont pas participé, comme Oumou Sangaré ou Toumani Diabaté, l’ont plébiscité. Ce disque, c’est un miracle, un don du ciel. »

Écoutez l’album Sarala sur SpotifyDeezer ou Apple Music.

 
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Jazzmen fous d’Afrique par Jacques Denis.

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