Jazz à Vienne : 39 ans, et toujours flamboyant

Pour PAM, Benjamin Tanguy, directeur artistique du festival Jazz à Vienne, revient sur l’esprit d’un festival bientôt quarantenaire, et sur ses choix de programmateur. Interview.

Pour tout mélomane lyonnais, parcourir les 30 kilomètres qui séparent Vienne de la capitale des Gaules est un excitant (et court) périple vers l’Eldorado musical. Au fil des ans, on ne compte plus les légendes ou les concerts inoubliables vécus dans l’écrin unique du Théâtre antique. Cette année, on arrive quelques heures avant l’ouverture officielle pour discuter avec l’un des hommes de l’ombre, mais ô combien précieux du festival, son jeune et talentueux programmateur Benjamin Tanguy.

Depuis sa création en 1981, JAV est un festival qui a conservé une identité forte, peux-tu nous l’expliquer ?

Le festival a été créé par des bénévoles, des passionnés de jazz, qui ont travaillé gratuitement pendant des années au sein de l’association. C’est un festival qui n’a jamais voulu dépendre des subventions publiques, le festival est autofinancé à 80% sur un budget de 6 millions, ce qui est rare. C’est devenu une grosse machine, mais on essaye de garder un esprit authentique et familial. Un côté “on se sent comme à la maison” pour les artistes, pour le public, à tous les niveaux du festival. Ce sont souvent les mêmes bénévoles d’une année sur l’autre, ça aide à garder cet esprit.

Une autre spécificité est que JAV a toujours souhaité avoir une exigence dans la programmation, ne pas tomber dans la facilité. Et se battre pour rester un festival de jazz, ce qui n’est pas forcément très simple quand on voit la jauge de 7 500 places payantes du théâtre antique.

Mais 75% de la programmation de concert est en accès libre, gratuitement, sur les différentes scènes (le Club de Minuit, le Jazzmix, la Scène de Cybèle, véritable cœur du festival et enfin la scène du Kiosque). Ça vient de l’envie de défendre tous les jazz, de ne pas rester bloquer dans une école ou une famille musicale. Une véritable ouverture à tous les jazz et les artistes, avec un accent sur la scène régionale.

Le Théâtre antique participe aussi grandement à l’identité de notre festival. J’espère qu’on verra ce soir, du théâtre, le coucher de soleil, qui tombe dans le Rhône, une expérience dont on ne se lasse pas.

Le Théâtre antique

Pour finir, il y a le lien avec la bande dessinée, une passion commune avec le directeur du festival. Pendant plus de 30 ans, il y a eu le même illustrateur (Bruno Thery) qui signait le visuel de Jazz à Vienne, cela a créé une vraie identité visuelle pour le festival. On a eu envie de changement et nous avons contacté le festival d’Angoulême pour collaborer avec eux. Ils sont aussi fans de jazz donc nous travaillons ensemble sur une co-direction artistique pour choisir le dessinateur chaque année (Jacques de Loustal cette année). On fait aussi un concert dessiné à Vienne et à Angoulême, et une exposition.

Les soirées thématiques sont aussi très présentes dans la programmation, d’où vient ce choix ?

C’est historique, dès la deuxième édition il y a eu une nuit du blues et c’est resté sur toutes les éditions !

Les modalités d’écoutes ont beaucoup changé ces dernières années et les gens ne sont plus enfermés dans un même style. Ces soirées à thème permettent de raconter une histoire, mais aussi de donner des repères au public.

Cette année, il y a la traditionnelle soirée blues, une soirée hip-hop (pour la troisième année), une soirée Caraïbes, qu’on fait ponctuellement car il y a moins de têtes d’affiche que dans le blues ou d’autres styles, malgré la diversité des productions. Une soirée cubaine avec un hommage à Roy Hargrove, et comme chaque année la “All night jazz” qui clôture le festival de 20h30 à 6h du matin dans le théâtre antique (avec PAPATEF comme bouquet final). Voilà, c’est très varié dans les styles.

Dans la programmation il y a une place assez large pour les musiques du monde, mais vous continuez à défendre le jazz, alors que de nombreux festivals de jazz tendent à devenir plus “mainstream” ?

Nous c’est un combat pour défendre le jazz, ce n’est pas facile !

On essaye d’avoir au moins 6 ou 7 soirées vraiment jazz sur les 16, quasiment la moitié. Ce n’est pas évident, car il y a des questions sur le renouvellement du public qui vieillit, c’est primordial. Il faut réinventer les choses. Certaines personnes venaient les 15 soirs, mais forcément ils vieillissent et il faut aller chercher d’autres publics.

 

Benjamin Tanguy

On ne veut pas faire du “jeunisme”, mais plutôt des croisements entre différentes esthétiques, avec la BD, le cinéma, la littérature… d’autres arts que la musique.

Aussi continuer à défricher, à faire faire des découvertes aux gens ! Présenter la nouvelle génération du jazz africain, des nouveaux artistes, mais aussi des artistes plus âgés, mais peu connus en France ou en Europe.

On sent depuis deux ou 3 ans un renouveau du jazz, qui redevient « trendy » et branché. En Angleterre, mais aussi en France, est-ce que tu l’as aussi ressenti ?

Oui, complètement ! Par exemple, on avait l’année dernière 5 groupes anglais programmés (Ill Considered, The Comet Is coming… ), cette année il y a Kokoroko, GoGo Penguin.

Ces nouveaux groupes réconcilient un public qui peut-être tournait le dos au jazz, qui reviennent au jazz et se disent “cette musique peut être cool”. Ça peut être un jazz dancefloor aussi, pour danser. On a programmé Shabaka Hutchings de nombreuses fois, c’est un habitué du festival depuis de longues années, avant qu’il explose. Il y a de vrais phénomènes liés au web comme Kokoroko qui joue cette année.

 

Kokoroko

 

Quelles sont les tendances pour les prochaines années ?

Le travail sur la singularité de la programmation, il y a de plus en plus de festivals, de concurrence. C’est la course pour le remplissage.

Très souvent les festivals ont la même programmation. Nous avons quelques têtes d’affiche qu’on retrouve ailleurs, mais sur l’ensemble de la programmation, sur les différentes scènes du festival, on a vraiment une programmation à part.

Pour intéresser un nouveau public et aussi parler aux “fidèles”, il faut les surprendre, grâce à des créations, des rencontres, des projets spéciaux comme pour l’ouverture, la soirée “Up above my head” avec Camille, Sandra Nkaké, Raphaël Lemonnier… la rencontre entre Ibeyi et Truffaz… l’hommage à Roy Hargrove…

Également délocaliser le festival pendant l’année, comme à l’Apollo Theater (NY) pour les 35 ans, ou à Val Thorens depuis 2 ans, ce qui aide à internationaliser le festival, mais aussi amener l’esprit Jazz à Vienne dans d’autres lieux. On commence déjà à préparer le 40e anniversaire l’année prochaine, avec plein de nouveaux projets.

Lire ensuite : Jazz et musiques du monde : la playlist de Patrick Duval, pour une sieste musicale