Heroes Are Gang Leaders, magnifique hommage à l’écrivain Amiri Baraka

Le festival parisien Sons d’hiver s’ouvrait sur un concert de Heroes Are Gang Leaders. Entre jazz et spoken word, douze musiciens emmenés par le poète Thomas Sayer Ellis et le saxophoniste James Brandon Lewis rendent hommage au défunt poète engagé dans les luttes des Noirs américains.

James Brandon Lewis, 36 ans, et Thomas Sayers Ellis, 55 ans, sont l’ossature de Heroes Are Gang LeadersLe nom, qui signifie littéralement « les héros sont des chefs de gang », fleure la révolte sociale, la provocation, et les droits civiques, à l’ère du mouvement Black Live Matters. L’ensemble sonne comme une résurgence réactualisée de groupes de spoken word, ces textes déclamés sur des rythmes dans les années 60-70 par les Last Poets à New York ou par The Watts Prophets sur la côte ouest-américaine. Un titre à rallonge de Heroes Are Gang Leaders intitulé « The Tender Arrival of Outsane Midget Booker (Ts Who Kill Drums Runnin’ da Voodoo Down) » illustre parfaitement cette tradition africaine-américaine du protest, c’est-à-dire de la dénonciation.


Poésie et socialisme

Ex-professeur associé à l’Université de Cleveland, Thomas Sayers Ellis, l’homme du verbe, poète, photographe, rimeur et bretteur, comme Cyrano, a rencontré le saxophoniste James Brandon Lewis en 2011, à l’Atlantic Center for the Arts de New Smyrna Beach en Floride. L’un était prof et l’autre étudiant en musique. Ils ont échangé dans la foulée d’un colloque artistique intitulé : « poésie et socialisme ». Sur ces bonnes bases le courant musical et philosophique est tout de suite passé entre les deux hommes : « On s’est échangé des livres et des disques », explique Thomas Sayers Ellis, « On avait des œuvres en commun d’Amiri Baraka et d’autres personnes issues d’une certaine tradition. » Amiri Baraka, c’était Leroi Jones (avant sa conversion à l’Islam), l’auteur de l’essai de référence Le Peuple du Blues, essayiste, écrivain, enseignant, et un infatigable défenseur de la cause noire aux États-Unis. À New York, les deux acolytes ont la chance de faire la première partie de leur héros, Amiri Baraka : « Ça nous a fait flipper ! », avoue Thomas Sayers Ellis. « C’est comme si la tradition nous disait : “Faisons un essai et ayons un échange !” Amiri Baraka a eu l’air d’apprécier. Il y avait une connexion entre nous. On voulait faire évoluer notre collaboration. » Mais celle-ci s’interrompt en janvier 2014, avec le décès d’Amiri Baraka : « Son départ nous a été pénible. On s’est dit que ça ne pouvait pas se finir ainsi. Peut-être Baraka n’était-il pas la fin mais le commencement ? Depuis ce jour on a décidé d’explorer et voir où ça pouvait nous mener. »




Les Amiri Baraka sessions

Le résultat de ce travail, enregistré entre 2014 et 2015, s’appelle les Amiri Baraka sessions. Naturellement, l’ombre du poète Baraka plane en permanence sur le projet. Pour James Brandon Lewis, avoir côtoyé Baraka en chair et en os a donné de la force et l’influx nécessaire au collectif des Heroes : « Ça n’a rien à voir avec le fait de juste écouter des disques et d’essayer de recréer quelque chose. On reçoit beaucoup plus de nourriture et de substance quand elles proviennent directement de la source. » Le titre « Amina », qui fonctionne comme un interlude sur l’album, se réfère à la femme de l’auteur : « Baraka voyage à travers tant d’idiomes, de médiums, d’humeurs, de modes », analyse Thomas Sayers Ellis. « Il embrasse tout ce que j’ai personnellement expérimenté dans ce qu’on appelle “la condition humaine”. Étudier et écouter quelqu’un comme lui fait réaliser que la politique n’est qu’une branche de l’arbre. » En tout cas, la politique n’est pas, tant s’en faut, exempte de l’univers des Heroes of gang leaders : « On ne se réveille pas en décidant d’être politique. Il suffit de marcher sur votre palier et le monde vous frappe ! » souligne James Brandon Lewis. Les sessions ont été enregistrées dans un climat de violences policières aux États-Unis : « En 2012, il y a eu la mort de Trayvon Martin. » rappelle Thomas Sayers Ellis. « On lève notre poing fermement en essayant de renouveler la vision d’Amiri Baraka. » Par exemple, le titre « Sad dictator »qui semble si actuel, renvoie à un poème publié en 1963 par Amiri Baraka alias LeRoi Jones dans le magazine Poetry : « Valéry as dictator » : « ça critiquait la popularité dans le Village du poète français Paul Valéry. C’était une façon de s’insurger contre tout diktat de l’esprit qu’il soit intellectuel ou non », analyse Thomas Sayer Ellis.


Free jazz et black power 2.0

Une des pièces maîtresses de l’album, habitée par le groove, se nomme LeautoRoibiography, un clin d’œil au livre « The autobiography of LeRoi Jones » écrit par Amiri Baraka en 1983 : « C’est une autopsie sur la façon dont son œuvre est disséquée », décortique Thomas Sayers Ellis. « Certains parlent de lui en tant que LeRoi Jones, son état civil. D’autres ne le connaissent qu’en tant qu’Amiri Baraka. Je voulais un titre qui décline ses différentes identités. Qu’on le dépeigne comme un démon ou un Dieu, un incroyable essayiste et activiste. On mélange tout ça dans un ragoût dont les éléments sont indissociables. »

James Brandon Lewis est pour beaucoup dans la couleur volontairement hétérogène et hétérodoxe de l’ensemble : « Nos influences premières sont les musiciens qui ont collaboré avec Baraka comme le tromboniste Roswell Rudd, le batteur et percussionniste Milford Graves, les saxophonistes David Murray et Archie Shepp… C’est une vaste lignée, avec des sous-genres comme le free jazz. D’ailleurs, au sein du groupe on n’a pas tous la même définition de ce qu’est le free jazz. » Pour autant, si les Heroes, à l’instar d’autres jazzmen, comme Makaya McRaven, Kamasi Washington ou Ambrose Akinmusire, s’inspirent des années 60-70 ils n’en font pas un « copier-collé » : « On ne doit pas être référentiels pour s’attirer des auditeurs car on ne s’approchera jamais de l’original » pointe Thomas Sayers Ellis. « De notre côté, on essaie de distiller auprès de l’auditeur le fait d’apprécier de nouvelles formes. » James Brandon Lewis décrit le joyeux patchwork scénique et sonore des Heroes, à la Sun Râ, comme un mariage musical : « Parfois c’est un divorce dans le sens où les modes musicaux et poétiques sont mis en confrontation par les différents freejazzers. Parfois la poésie, les improvisations marchent ensemble, et parfois non. Ça dépend du flow, de l’énergie. On ne sait jamais à quoi ça ressemblera jusqu’à ce qu’on le joue. » Vous voilà avertis ! Thomas Sayers Ellis se fend d’une boutade de conclusion : « Fermez les yeux, ouvrez la bouche et écoutez ! »

Plus d’infos ci-dessous sur le site de Heroes Are Gang Leaders.

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