Gaël Faye : l’homme plein d’exils

Le chanteur et auteur du roman Petit Pays, qui vit aujourd’hui entre Paris et Kigali, nous évoque cette nouvelle étape dans sa vie, et dans son travail artistique. Rencontre.

Gaël Faye est né et a grandi à Bujumbura au Burundi, avant de fuir la guerre pour arriver en France adolescent, en 1995. Il a d’abord choisi un hip-hop métissé pour raconter son exil, son histoire et la France. Quand une éditrice découvre son premier album Pili Pili Sur Un Croissant au Beurre grâce à son fils qui l’écoute en boucle, elle propose à Gaël Faye d’écrire son premier roman. Depuis Petit Pays est devenu un best-seller, vendu à plus de 700. 000 exemplaires en France et traduit dans 35 pays. Gaël Faye a repris la route, il sera tout l’été en tournée.


Dans votre livre Petit Pays, votre héros dit « je n’habite plus nulle part, ma cité est dortoir et fonctionnelle », et vous, où vivez-vous aujourd’hui ?

Je vis entre deux rives, entre la région des grands lacs et Paris, entre Kigali et la France. J’en rêvais depuis longtemps et c’est devenu concret. J’ai réussi à faire en sorte d’avoir une vie entre ces deux régions du monde. Pendant des années, en vivant en France, j’avais l’impression d’être un exilé. C’est ce que j’étais au départ puisqu’on avait fui le Burundi à cause de la guerre avec ma famille.

Le Rwanda c’était un pays que je ne connaissais pas, sauf à travers les vacances que j’y passais, pour rendre visite à ma famille après le génocide. C’était un pays que je fantasmais, y vivre avec ma famille m’a permis de m’ancrer dans ce que j’appelle le pays réel, le pays dans son quotidien, sa banalité, sa routine et parfois même dans sa monotonie. Loin des fantasmes. Pour moi le Rwanda, c’était le pays de la souffrance, du génocide et un pays idéalisé par mes grands-mère et arrière grand-mère, qui parlaient de ce pays de lait et de miel. En ayant grandi avec cette mythologie, j’avais du mal à appréhender le pays lorsque j’y retournais. Retourner vivre dans la région de mon enfance, et d’y élever mes enfants ça m’a permis de tourner la page de l’exil, car l’exil c’est d’abord un exil de son enfance.

J’ai eu l’impression que je reviendrai un jour et que la vie reprendrait là où elle s’était arrêtée. Ce qui est beau et cruel à la fois, c’est qu’aucun pays n’attend personne…

Je me sens désormais apaisé de pourvoir habiter toutes ces régions qui sont en moi, le paradoxe c’est que je n’ai l’impression de ne pas avoir de chez moi. C’est comme si être exilé une fois c’est être exilé pour toujours.


Cet entre-deux permet de ne pas avoir à choisir : pas d’attache, ça permet de moins souffrir ?

Il y a peut-être une peur de tout perdre, je n’ai peut-être pas envie de revivre ce que j’ai vécu en quittant le Burundi précipitamment. Cette vie entre deux rives me permet de m’attacher aux personnes et d’habiter le temps plus que l’espace ou les lieux. C’est peut-être une forme d’attachement plus symbolique, plus intime.

Dans mes voyages entre Rwanda et la France, les seules choses que j’emporte ce sont des livres et des disques. A Paris, par exemple, j’ai des vinyles « classiques », parce que la musique a quelque chose d’un peu nostalgique pour moi : Harry Belafonte, Michael Jackson, Marley, Nina Simone, des vieux disques de rumba congolaise, des musiques cap-verdiennes. Ces albums côtoient ceux de copains artistes que je croise sur la route et avec qui on échange nos disques. Il y a celui de Baloji par exemple. Baloji a perdu au change parce que son disque est très très très beau ! (rires)


Avec Baloji, vous faites partie d’une nouvelle génération d’artistes qui vit entre l’Afrique et l’Europe, et vous racontez une Afrique et une Europe sans compromis ni fantasmes ?

Oui je crois. On parle aussi d’une Afrique qui est fière et ancrée dans ses traditions, dans son passé et dans l’avenir. On est autant des enfants d’ici et que de de là-bas. La musique que l’on fait nous permet d’incarner cette passerelle, elle permet de créer le lieu de la synthèse de nos identités éparses. On partage ça avec d’autres artistes comme Blitz Ambassador, Fadda Freddy ou le slameur américain Saul Williams qui est venu au Rwanda plusieurs mois pour écrire sur des questions liées à l’Amérique, à travers un projet de comédie musicale qui se déroulerait au Burundi. Ces voyages, ces rencontres nous nourrissent et permettent de créer l’inattendu.


Le lieu de la création a-t-il encore une importance ?

C’est très important, car cela apporte la distance nécessaire à l’écriture, un regard en contrepoint. Écrire sur Paris depuis Gisenyi à la frontière du Congo quand on est au Rwanda, ce n’est pas la même chose que d’écrire sur Paris quand on y vit, ça infuse les textes et la musique. Au Burundi et au Rwanda, on est encore aux balbutiements de ce qu’on a dire sur nous-mêmes. Ce sont les observateurs extérieurs et les artistes étrangers qui ont parlé de nous jusqu’à présent, nous on ne s’est pas encore assez racontés.

Je sens comme une sorte de devoir de nous raconter.

La banlieue comme la région des Grands Lacs, ce sont des régions à la marge du monde dont on entend parler que lorsqu’il y a des violences extrêmes, on n’a pas le luxe d’être triste ou de raconter la banalité. Par pudeur, on ne va pas raconter la vie de tous les jours, on va pas raconter les petits riens. C’est le rôle des artistes et des auteurs de réussir à déconstruire tout ça et d’y apporter simplement le réel tel qu’il est.

La musique ne peut pas se limiter à copier ce qui se fait à l’étranger ou à rester dans le traditionnel. J’ai envie de mélanger les points de vue, parce que ça ressemble aussi à la société d’aujourd’hui, une forme de regard réaliste de ce que c’est que d’être un jeune Burundais ou Rwandais aujourd’hui. C’est l’histoire de la mondialisation. Un enfant de Bujumbura aura a plus en commun avec un enfant de New York ou de Paris qu’avec un enfant qui vit à 30 km dans une campagne du Burundi.

Aujourd’hui la plus grande différence ne se fait pas entre l’Afrique et l’Occident, mais plutôt entre les villes et les campagnes africaines. Et c’est ça aussi que j’ai envie de raconter.



Est-ce que l’on peut dire que vous faites de la musique africaine ?

Hmmm, oui je fais de la musique africaine, mais je fais aussi de la musique française. Je dirai que je fais une musique créole, une musique qui me ressemble faite de plein d’ingrédients.

Quand j’ai sorti mon premier album Pili Pili sur un Croissant au Beurre, des professionnels m’ont dit : tu t’égares, c’est trop ethnique. Depuis, il y a eu Stromae et le succès des musiques nigérianes. Aujourd’hui, on est plus dans l’exotisme, j’ai l’impression que ces sonorités font désormais partie de notre monde moderne, et qu’elles sont enfin acceptées.


Petit Pays était d’ailleurs une chanson de votre premier album avant de devenir un best-seller et prochainement un film…

Je travaille actuellement sur l’adaptation du roman avec un réalisateur français dont je dois taire le nom. C’est passionnant ! En ce moment on travaille sur le casting, et ça me pose de multiples questions. On essaye de trouver des enfants qui ont la même gestuelle et le même vocabulaire que des enfants de Bujumbura dans les années 90. Je dois appeler des copains qui sont à l’autre bout du monde pour leur demander ce qu’on disait si on cassait un verre. On disait pas merde, mais : yeaaaa pffff papa weeeeah ! Tout ça, c’est de la mémoire qui s’efface et que j’essaye de retrouver.

Je travaille également sur un roman qui parlera de musique, plus précisément d’une rock star africaine fictive.


Une star nigériane ?

Non je ne pense pas, elle viendra d’Afrique de l’Est…


Vous envisagez d’autres voyages en dehors des tournées à venir ?

Je prépare un EP qui va sortir à la rentrée, et un album qui sortira l’année prochaine, avec des collaborations, notamment avec la Brésilienne Flavia Coehlo. Comme j’aime vivre avec les artistes avec qui je travaille, passer un peu de temps à glander et comprendre ce qui nous lie, je prévois de partir en Afrique du Sud, au Sénégal, et Portugal et peut-être ailleurs…

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Photographies de Chris Schwagga