L’expo Al Musiqa racontée par un passionné : Mounir Kabbaj de Ginger Sounds

La Philharmonie de Paris propose l’exposition Al Musiqa, consacrée aux musiques du monde arabe. On l’a visitée en compagnie d’un guide de choix, Mounir Kabbaj, cofondateur de l’agence Ginger Sounds.

Les « voix et musiques du monde arabe » que la nouvelle exposition de la Philharmonie ambitionne de porter à nos oreilles, bercent Mounir Kabbaj depuis l’enfance. Né à Trappes il y a 33 ans, il a grandi à Casablanca, capitale économique du Maroc, dans une famille amoureuse de musique : « à la maison, il y avait du son tous les jours ! À commencer par Oum Kalthoum, une artiste iconique ! C’est le visage de l’exposition, et c’est justifié. Si on ne devait n’en retenir qu’une, ce serait elle ! »

Mounir Kabbaj reconnaît que, petit, il avait « un peu du mal avec ce répertoire ou celui du groupe marocain Nass El Ghiwane qu’affectionne tout particulièrement mes parents ». Il y revient pourtant à l’adolescence après avoir fondé un groupe de heavy metal oriental, The Naked monkeys : « on chantait en anglais et en arabe, accompagné d’un oud, d’un violon, de percussions et puis bien sûr aussi du combo classique du metal : basse, guitare, batterie. C’est là que j’ai commencé à prendre conscience de mon identité, de mes identités. »

Les identités culturelles au pluriel sont au cœur de l’exposition que nous nous apprêtons à visiter. Et pour cause, Al Musiqa explore, sur une période de plus de quinze siècles, les courants musicaux du monde arabe, ou plutôt des mondes arabes : « on pense que tout le monde partage la même langue et la même culture, mais ce n’est pas le cas. Il s’agit d’un territoire immense qui compte 22 pays et s’étend de l’Afrique du Nord au Moyen-Orient en passant par l’Afrique de l’Est et l’Océan Indien. Mettre en lumière la richesse et la diversité musicale de ce vaste espace géographique sur une telle temporalité est un sacré pari ! Je suis curieux de voir à quoi ça ressemble. » Celui qui a travaillé pour le label Accords Croisés et le Festival Au Fil des Voix avant de fonder, en 2014, sa propre agence culturelle spécialisée dans les musiques actuelles africaines et de la grande méditerranée, promet : « Je vais essayer de voir ça comme un visiteur lambda. »

Mounir Kabbaj, Al Musiqa © Hortense Volle

Mounir Kabbaj ne tiendra pas sa promesse et c’est tant mieux. Conteur passionné et passionnant, Il nous inondera tout au long de la visite de détails précieux à la compréhension des œuvres présentées. Sans lui, par exemple, impossible de savoir que l’écran posté à l’entrée de l’exposition diffuse le clip d’un « artiste YouTube » aux millions de vues : « Alaa Wardi vit en Arabie saoudite, mais il est d’origine iranienne. Il fait beaucoup de reprises et quelques compositions en utilisant plusieurs techniques vocales samplées. Il fait tous les instruments tout seul. Cette vidéo est l’une de ses plus récentes, c’est un medley des grands tubes de la musique arabe et surtout moyen-orientale. »



À peine rentré dans la première salle, consacrée « aux sources poétiques de la musique préislamique », Mounir Kabbaj enchaîne : « 
il ne faut pas oublier que dans les musiques arabes de façon générale, le texte et la musique sont profondément liés. Et c’est d’ailleurs pour ça qu’Oum Kalthoum avait un succès fou, elle magnifiait la poésie arabe. Elle était capable de répéter 4 , 5 ou 6 fois le même vers en montant à chaque fois d’octave, jusqu’à l’extase. Dans le monde arabe, cette culture de la répétition est très importante. »

Son regard se porte ensuite sur l’œuvre de la plasticienne libanaise Randa Mirza, un diorama en hommage à une tribu préislamique : « c’est une artiste que je connais à travers son travail de VeeJaying sur le projet Love and Revenge. Elle fait un travail de recherche incroyable sur l’iconographie arabe. Je trouve ça formidable qu’on donne une place à la culture préislamique. On oublie souvent qu’il y eut un avant l’Islam et surtout qu’il n’y a pas que l’Islam dans le monde arabe et ça c’est très important. »

Fort de cette précision nous rentrons dans la deuxième salle justement consacrée à « L’Islam et la Musique ». Deux photos datées de 2018 et prises en Haute Égypte par Khaled Hafez ornent les murs. Elles représentent des façades de maisons dont le propriétaire a fait le pèlerinage à la Mecque. Pendant son absence, son entourage a peint des scènes librement inspirées par son voyage : moyen de transport utilisé, paysages parcourus, lieux saints visités, fêtes de départ et de retour en compagnie de musiciens : « Le choix des instruments est particulièrement intéressant. On a ici des tambours, mais surtout des mizmar : une sorte de hautbois arabe souvent considéré par les intégristes et les extrémistes religieux comme l’instrument du diable lui-même qui en jouerait pour détourner le croyant de sa foi ! »

Mounir Kabbaj, Al Musiqa © Hortense Volle

Le chant du muezzin enveloppe alors la salle et nous conduit vers l’imposante installation de l’artiste saoudienne Maha Malluh, Food for Thought 11 000 (2013), empruntée au Centre Pompidou. Au mur, des cassettes de récitation coranique sont disposées sur neuf planches de cuisson à pain traditionnel : « la cassette de récitation coranique est un élément très important dans le monde musulman. On en écoute partout : dans les cafés, les taxis, les maisons. Même ma mère en écoute parfois ! Pour beaucoup de gens, cela permet d’avoir accès au chant sans culpabilité puisque ce sont des textes sacrés. La récitation coranique fait l’objet de gros enjeux, les pays se font de la concurrence : il y a des petits prodiges, des concours internationaux, ça peut devenir un métier. Et c’est drôle qu’ils mettent cette œuvre dans la même salle que celle où on peut écouter des chants bédouins, ça montre les deux pans d’une culture qui a toujours été tiraillée entre sa piété et son côté profane. »

Mystic Dance © Najia Mehdaji

Les salles suivantes rendent Mounir Kabbaj intarissable. Sur Zyriab notamment, l’une des principales figures de l’histoire de la musique arabo-andalouse au IXe siècle, dont le personnage nous accueille dans l’espace réservé à la « la musique au temps des califats » : « c’est un peu le Léonard de Vinci du monde arabe ! Un artiste qui a marqué son temps, qui était aimé des grandes cours d’Andalousie et qui était un véritable touche à tout : père de la codification de la musique arabe, c’est lui qui a introduit l’oud en Andalousie. Musicien, interprète de génie, poète, il a composé des milliers de chants. C’était également un Maitre ès élégance, on dit qu’il a inventé le défilé de mode ! »

À l’entrée de la cinquième salle consacrée à l’Égypte « mère du monde », Mounir Kabbaj  ne peut s’empêcher de souligner cette « arrogance égypto-égyptienne. C’est vrai que l’Égypte a eu une énorme influence sur la culture mondiale de façon générale et sur les cultures arabes en particulier, mais enfin « mère du monde » c’est un peu cavalier ! »

Affiches de cinéma égyptien, Cinémathèque Française © DR

Sa moue se dissipe vite à la vue d’une œuvre de l’artiste libanaise Lamia Ziadé : Oum Kalthoum entourée des imminents instrumentistes qui composent son Takht (formation typique de musique savante : oud, quanoun, percussions, kamanjeh voire flûte nay). Une illustration tirée de Ô Nuit Ô mes Yeux (2017), un roman graphique sur la scène musicale et culturelle arabe du début du siècle aux années 70, dont Mounir Kabbaj nous recommande absolument la lecture (et le magnifique site qui l’accompagne, NDLR).

L’enthousiasme de notre guide nous ferait presque oublier que si chaque salle d’Al Musiqa propose des ambiances sonores immersives « typiques » (une polyphonie d’appels à la prière, un jardin andalou ou un café de Barbès), la musique, elle, fait largement défaut. Le parti pris, qui peut surprendre de la part de la Philharmonie, est moins musicologique que visuel. Les « voix et le musiques du monde arabe » se racontent en sept – petites – salles à la scénographie très graphique qui mettent en lumière des œuvres, en grande partie contemporaines (installations, photos, peintures), non pas créées pour l’occasion, mais empruntées à des collections privées ou publiques.

La dernière salle, consacrée aux  « musiques arabes d’aujourd’hui » est à ce titre particulièrement frappante, pour ne pas dire décevante. Le dossier de presse promettait de nous dévoiler « l’exceptionnelle vitalité de la création musicale contemporaine dans le monde arabe. » Là encore pourtant, c’est l’aspect visuel qui prime, avec notamment le mobilier du designer et décorateur d’intérieur marocain Hassan Hajjaj et la photo de « Monsieur Anis », prise dans les ruines d’Alep en 2017 par Joseph Eid.

Côté musique : seules des tablettes programmées sur la chaîne YouTube de l’exposition sont proposées. Dans la sélection, le regard de Mounir Kabbaj s’arrête sur le syrien Omar Souleyman : « une fumisterie musicale qui connait un succès mondial ! Ce n’est rien d’autre qu’un chanteur de mariage de base qui, en plus, a un positionnement politique très flou. Avec son look de « tintin au pays de l’or noir », il est malheureusement typique du courant « world », qui est très souvent plus dans la caricature que dans le positionnement musical. »

L’occasion d’interroger Mounir Kabbaj aka « Le Mood Du Mahmood » sous sa casquette de selecta, sur la méconnaissance de la scène musicale arabe actuelle dans l’hexagone : « effectivement, soit on est dans un rapport très essentialisant et on va parler d’Oum Kalthoum et de Khaled, soit on est dans une fausse hype : on sort deux ou trois phénomènes de mode et ce sera le quota de l’année. Je suis très peiné de voir que certains artistes du monde arabe, comme l’égyptien Maurice Louca (producteur d’électro inspirée du chaabi, NDLR) par exemple, n’aient pas encore accès à des scènes prestigieuses qui leur donneraient une notoriété internationale. » Une situation qui s’explique, selon lui, par un manque cruel de producteurs et de managers dans le monde arabe, mais aussi par le manque d’ouverture et de curiosité des programmateurs.

C’est pour cette raison que « la tenue de cette exposition à la Philharmonie est importante. C’est une bonne entrée en matière qui, je l’espère, donnera envie au public d’en découvrir davantage. Car il y a encore beaucoup de boulot à faire en France pour déjouer les préjugés sur les mondes arabes contemporains. »

À défaut d’avoir Mounir Kabbaj à vos côtés, pensez à réserver une visite guidée !

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