Ethiopian Hit Parade Vol. 1 : l’Éthiopie des années 70 branchée sur le monde

Réédition de la compilation originale de Amha Records qui a révolutionné la société éthiopienne il y a 44 ans. Une aubaine pour les amoureux de l’éthio-jazz qui n’ont pas les moyens de s’offrir une copie originale de 1972, quasi introuvable de nos jours.

Quand on parle de musique éthiopienne, on pense généralement à Éthiopiques, la série de compilations de référence sortie par Buda Musiques en 1996, et plus tard rendue célèbre grâce à Broken Flowers, film de Jim Jarmusch sorti en 2005, dont la bande-son utilise plusieurs chansons de Mulatu Astakte tirées du 4e volume de la série. C’est le digger français Francis Falceto qui était derrière cette série de 29 disques, uniquement disponibles en CD. Les premiers volumes constituent une introduction facile et complète aux musiques de l’Éthiopie et de l’Érythrée des années 1960 et 1970, le fameux « âge d’or » de la production locale de ces pays, dont l’essentiel a été enregistré et distribué par les trois majors locales : Amha Records, Kaifa Records, and Philips-Ethiopia.

Ahma Eshèté in the ’60s – © DR

Amha Eshèté est le patron du label Amha Records depuis 1969 – il n’avait alors que 24 ans ! – et avait déjà produit une cinquantaine de 45 tours et un LP lorsqu’il décidait de sortir le meilleur de sa production sur cinq vinyles entre 1972 et 1973. Cette série, intitulée Ethiopian Hit Parade est aujourd’hui quasiment introuvable aujourd’hui, et s’arrache à prix d’or entre collectionneurs, jusqu’à 300 € pour une copie en état correct vendue en ligne. Ces compilations était une véritable provocation de la part de Ahma, jeune impresario hors-la-loi à l’époque de la censure impériale qui verrouillait le pays depuis 1948, quand l’empereur Haïlé Sélassié avait décidé que tout enregistrement musical qui entrait ou sortait du pays devait recevoir l’approbation du régime. Amha Eshèté raconte ainsi le quotidien délicat de son activité d’entrepreneur en Éthiopie : « j’étais un jeune Éthiopien inconnu, indépendant et résolu, qui démarrait dans le business. Je pouvais me permettre [certaines] audaces. Je pensais qu’on ne me tuerait pas pour ça. Peut-être à la limite risquais-je un peu de prison. (…) Lorsque les disques sont arrivés, l’Agher Feqer m’a menacé en me montrant l’ordonnance de l’empereur, mais sans plus de conviction. Ils voyaient bien qu’ils n’avaient rien fait ou presque toutes ces années passées, et l’affaire s’est tassée, sans suite. Je ne les ai même pas dédommagés de quoi que ce soit comme ils y prétendaient. »

La série Ethiopian Hit Parade est le témoignage le plus direct d’une révolution sociétale qui a impacté jusqu’à la musique que l’on jouait en Éthiopie et Érythrée dans les années 70, témoignage venant d’un acteur de premier plan qui vivait cette période de changement majeur au quotidien. Le genre qui naît de ce moment fécond prend le nom d’éthio-jazz : une musique enracinée dans les traditions locales et ouverte sur le rhythm’n’blues, la soul et le jazz, soit les genres occidentaux diffusés par la radio de l’armée américaine – qui émettait depuis une base militaire en Érythrée – et joués dans les clubs et discothèques d’Addis Abeba. Le résultat est ce groove unique et syncrétique, aussi énergique que psychédélique, où les cuivres, batteries, percussions, orgues et guitares explorent les possibilités infinies de cette fusion locale inédite. Certaines des chansons présentes sur la compilation ont été enregistrées dans la clandestinité en plein cœur de la radio contrôlée par le régime, avec l’aide et la complicité d’un téméraire ingénieur du son.

The Police Orchestra (1965) – © DR

Sans l’audace de Amha Eshèté, la majeure partie de cette fascinante musique éthiopienne moderne se serait évaporée dans la nature. Et 44 ans plus tard, sans l’effort de Heavenly Sweetness, ces sons n’auraient jamais rejoint le tourne-disques des mélomanes, ou les sites de streaming en ligne. Fort heureusement, le label français vient de débuter la réédition de cette série dont les exemplaires originaux sont quasiment introuvables aujourd’hui, incluant des chansons inédites. Le tracklist rassemble l’équipe des courageux pionniers du groove éthiopien comme Mulatu Astatke ou Alèmayèhu Eshèté (qui chante fièrement et avec une certaine défiance à l’égard du régime « Addis Abeba est ma maison ») et leurs compatriotes.

Ethiopian Hit Parade Vol. 1 est une compilation historique sélectionnée par un Éthiopien pour les Éthiopiens, qui rejoint finalement le monde entier des mélomanes d’aujourd’hui.

Ethiopian Hit Parade Vol. 1 (sortie le 9 décembre 2016 chez Heavenly Sweetness)

A1 – Alèmayèhu Eshèté & All Star Band – ‘Addis Abèba Bété’
A2 – Girma Bèyènè – ‘Sét Alamenem’
A3 – Gemetchu Itana – ‘Shèmèrmari Tiya’
A4 – Sèyfu Yohannes & Soul Echos Band – ‘Tezeta’
A5 – Abaynèh Dèdjèné – ‘Yèbèrèha Lomi’
B1 – Tèshomè Meteku – ‘Gara Ser Nèw Bétesh’
B2 – Menelik Wèsnatchèw & The Ashantis – ‘Asha Gèdawo’ [unreleased track]
B3 – Muluqèn Mèllèssè & All Star Band – ‘Hédètch Alu’
B4 – Mulatu Astatqé – ‘Yèkèrmo Sèw’
B5 – Essatu Tèssèmma – ‘Ayamaru Eshèté’
B6 – Abbèbè Tèssèmma – ‘Ashasha Bèyèw’

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Crédit photo couverture : The Police Orchestra (1965) – © DR