Sur les traces des Vikings de la Guadeloupe

Notre reporter Kino Sousa est parti sur les traces des Vikings de la Guadeloupe pour mener une interview sur leurs terres juste avant leur concert exceptionnel à Paris.

Quand les Vikings commencent à jouer ensemble en 1966, ils ont beau être encore adolescents et à peine majeurs, ils portent en eux déjà l’héritage de leurs pères spirituels de Guadeloupe, Martinique et Guyane. Des pères absents car pour la plupart installés à Paris depuis les années 30, quand l’Exposition Coloniale internationale du bois de Vincennes a donné à entendre à l’Europe la biguine antillaise et la mazurka empruntée à la Pologne, considérées à l’époque comme les musiques exotiques des colonies françaises.

C’est en jouant du jazz avec les musiciens afro-américains, dans le Paris des années 1930, que les Antillais ont popularisé la biguine martiniquaise, celle-là même qui a contribué à l’émergence du jazz de la Nouvelle-Orléans. L’axe Caraïbes – Louisiane – Afrique est donc la matrice des musiques noires depuis la fin du 19e siècle. Après tout, on trouve bien une ville appelée Saint-Louis au Sénégal, à Marie-Galante et dans le Mississippi, de quoi forger les ressources culturelles et musicales de la communauté antillaise au fil du temps. Et de quoi donner envie aux Vikings de dépasser le cadre musical local – la biguine et le gwo ka, une percussion et danse guadeloupéennes – pour y inclure le rock et les yéyés français qui faisaient fureur en France dans les années 60, la salsa et la rumba cubaines, le merengue dominicain, le funk afro-américain de James Brown, le reggae jamaïcain, la soca dominicaine et le kompa haïtien qui a déferlé comme un tsunami sur les Antilles françaises quelques années plus tôt. En 20 ans d’albums et singles, les Vikings ont fait leur propre sauce, usant de leur gouaille et de leur talent comme piment musical, du plus doux – le “piment végétarien” – au plus fort – le “piment zozio”. Alors qu’ils fêtent 51 ans de carrière, et à la veille d’un concert parisien très attendu, les conquérants guadeloupéens n’ont rien perdu de leur piquant, ni de cette bien-nommée “Ambiance Vikings“, du titre de la chanson qui ouvre leur best-of.

Rencontre avec Ipomen Leauva (chant), Fred Aucagos (chant) et Max Severin (chant, percussions)

Ipomen Leauva (chant), Fred Aucagos (chant), Max Severin (chant, percussions)

Vendredi 24 mars 2017. Pointe-à-Pitre, Guadeloupe.
Il est 11 heures du matin et un soleil puissant brûle déjà le bitume des rues de la ville qui a vu naître les Vikings de la Guadeloupe. Un nom venu du grand froid pour une musique concoctée dans la chaleur tropicale de l’île caribéenne. Face à l’Université des Antilles, au fond d’une cour qui a longtemps été le siège d’une entreprise de BTP, une porte s’ouvre sur une simple pièce au sol carrelé. C’est ici que les Vikings ont commencé à jouer il y a 51 ans. La seule différence, aujourd’hui, réside dans la climatisation, installée quasiment partout sur l’île, des administrations aux ferrys en passant par les salons de coiffure et bus, climat tropical oblige. Le local est devenu la tanière de Fred Aucagos, chanteur-rockeur du groupe, mais aussi ex-patron de l’entreprise de construction qui occupait les lieux. Plus loin dans la cour se trouve une école de tambour, et un artisan fabricant de “ka”, la percussion guadeloupéenne. J’y retrouve deux autres des cinq membres historiques des Vikings : Ipomen Leauva le chanteur amuseur et travailleur social et Max “Maxo” Severin le chanteur latino. Manquent à l’appel le bassiste Pierre-Édouard Decimus – fondateur de Kassav’ – et Camille “Sopran’n” Hildevert, saxophoniste installé sur une autre île de l’archipel, que j’ai rencontré quelques jours plus tôt.

PAM : Quel est le chemin des Vikings depuis 50 ans ?
Fred Aucagos (F.A.) : Les Vikings, c’est un arbre à plusieurs branches. La souche est commune, puis on a chacun évolué dans des projets personnels, et on a fini par se retrouver.
Max Severin (M.S.) : La souche a duré jusqu’en 1978, à la fin de notre résidence de dix ans à l’hôtel Méridien en Guadeloupe, et quand les musiciens sont partis faire l’expérience de la métropole, à Paris.

PAM : Quel est le secret d’une telle endurance ?
M.S. : C’est l’esprit Vikings qui nous tient ensemble.
Ipomen Leauva (I.L.) : Tu peux faire ce que tu veux, mais dès qu’on t’appelle pour jouer dans les Vikings, tu y vas.
F.A. : Les Vikings, c’est comme la sélection de l’équipe de France !


JE PRÉFÈRE LES ROLLING STONES AUX BEATLES, QUI SONT COMME UNE ROSE SANS ÉPINES.


PAM : Chacun des Vikings a son propre style depuis le début ?
F.A. : Oui, moi je suis un rockeur : AC/DC, Led Zeppelin, les Rolling Stones… Je n’ai jamais été Beatles. Ils chauffent, mais en douceur. C’est une rose sans épines, alors que les Rolling Stones sont une rose avec les épines ! Alors sur scène je fais ma partie, puis Ipo [Ipomen] fait la partie biguine, et Maxo fait la salsa.
I.L. : Mon rôle a toujours été de faire danser les gens, et de mettre de l’ambiance en chantant dans les toufé-yen-yens [Ndr : un bal dans lequel les danseurs, très nombreux, sont si serrés qu’ils étouffent les yen-yens, des moucherons qui piquent]. Comme chanteur, j’attache beaucoup d’importance aux paroles, mais je sais que les gens sont venus pour s’amuser, alors je m’adapte. Dans les années 1980, j’ai enregistré des disques sur le label de Paco Rabanne [Paco Rabanne Design], qui a aussi fourni un local pour les musiciens africains à Paris.
M.S. : Moi, depuis 1972 je suis le latino du groupe, un bolero-man. J’ai beaucoup voyagé avec mon groupe avant les Vikings, dans lequel je chantais souvent en espagnol. J’ai rencontré les musiciens cubains Johnny Pacheco, Cheo Feliciano… Mais je dois reconnaître que ce sont les Vikings qui m’ont appris 99,99% de ce que je connais aujourd’hui.

PAM : Comment votre son a-t-il évolué ces dernières années ?
M.S. :  On sait jouer de tout, mais on ne joue pas ce qu’on ne sait pas jouer. Le yéyé, le funk, la salsa, la biguine d’ici… Techniquement, le son n’est plus le même, puisqu’il a fallu nous adapter à la technologie moderne. Musicalement, c’est la même chose. Avant, on roulait en Citroën 2C, et aujourd’hui en Mercedes, mais avec les mêmes passagers !
I.L. : On est caribéens et on peut jouer de tout. Les Vikings ont tout fait, ensemble ou séparément : jazz, bossa nova, biguine, reggae, et même du James Brown !


ON N’EST PAS DES BRETONS AUX YEUX BLEUS, MAIS SUR SCÈNE ON PORTE BIEN NOTRE NOM DE VIKINGS…


PAM : Vous faisiez des reprises ?
I.L. : Oui, et c’était une façon de nous démarquer des autres groupes, comme avec les chansons de James Brown. On était en compétition avec le Typical Combo, qui venait d’un autre ville, et qui était un groupe très bon sur scène. Alors qu’on devait jouer après eux sur leur terrain à Basse-Terre, on est entrés sur scène avec un morceau de James Brown, et c’était la mort pour le Typical ! On n’est pas des Bretons aux yeux bleus, mais on porte bien notre nom…
F.A. : Mon truc, c’est le rock. J’ai grandi en France au son des Chats Sauvages et des Chaussettes Noires. Sur scène, j’ai toujours chanté “Aline” de Christophe et “It’s Now or Never” de Elvis Presley. Et c’est toujours un énorme succès auprès du public. Il suffit de regarder la vidéo de notre reprise de “Aline” en première partie de Kassav’ au Zénith l’an dernier…

Ipomen Leauva (chant), Camille Sopran’n (saxophone, chant), Gui Jacquet (guitare)

PAM : Les Vikings faisaient fureur à l’époque en Guadeloupe ?
F.A. : Oui, mais les Guadeloupéens ne le montrent pas beaucoup ! On a toujours été adulés en Martinique, parce que la population montre plus d’affection à ses artistes ou ses sportifs. Les Guadeloupéens sont le public le plus difficile au monde ! La seule exception, c’était à la Cocoteraie [un des clubs les plus populaires de Guadeloupe]. L’ambiance était chaude, les gens en sueur et les filles en soutien-gorge… à tel point qu’un employé devait monter sur le toit de tôle brûlante avec un tuyau d’arrosage pour refroidir l’atmosphère dans la salle ! Il n’y avait pas de clim à cette époque… Mais en Martinique, c’était tapis rouge tous les soirs. Le public guadeloupéen est le plus difficile au monde ! Même Aznavour l’a dit : on ne devient bon artiste qu’une fois qu’on a joué en Guadeloupe.


CE N’EST PAS DANS NOTRE CULTURE DE DIRE “JE T’AIME” À QUELQU’UN.


PAM : Pourtant, quand le maître du gwo ka, Vélo, est mort, toute la population de l’île a assisté à ses funérailles publiques.
F.A. : Parce qu’il est mort ! Les Guadeloupéens ne montrent pas leur affection aux gens tant qu’ils sont en vie.
I.L. : Ce n’est pas dans notre culture de dire “je t’aime” à quelqu’un. Une mère n’a jamais dit ça à son enfant, et ne le prend jamais sur ses genoux. Le peuple guadeloupéen a beaucoup d’amour à donner mais n’est pas très expressif.

PAM : Les Vikings jouent un répertoire daté de 1966 à 1978. Y aura-t-il des nouvelles compositions des Vikings ?
F.A. : [Guy] Jacquet [le guitariste] est en charge d’écrire un nouvel album. Je vais apporter deux chansons, Ipomen aussi. Mais le style sera le même, mis au goût du jour.

PAM : Comment s’est déroulé la tournée 2016, avec une dizaine de dates en Europe ?
M.S. : C’était extraordinaire. À tel point qu’après la première date en France, au festival Banlieues Bleues, de nouvelles dates ont été rajoutées par les promoteurs !

PAM : Les Vikings ont encore du chemin à faire ensemble ?
I.L. : Les Vikings ne s’arrêteront que si nous le décidons tous ensemble, ou le jour où nous aurons tous disparus.
F.A. : Tant que les Vikings s’entendent entre eux, le groupe continuera de jouer.

Rencontre avec Camille Sopran’n (saxophone, chant)

Camille Sopran’n (saxophone, chant) chez lui à Saint-Louis de Marie-Galante (c) Vincent Sergère

Lundi 20 mars 2017. Saint-Louis, Île de Marie-Galante.
Quelques jours plus tôt, j’étais invité chez Camille “Sopran’n” Hildevert, fondateur et saxophoniste historique du groupe. Il s’est réinstallé dans son village natal il y a 10 ans, sur l’île qui fait exactement face au local des Vikings. Une fois passé la porte de sa maison rose saumon et orange, il me guide dans l’arrière-cour dont le silence n’est troublé que par le doux ressac des vagues de la mer des Caraïbes, accessible à pied depuis une petite porte de bois. C’est dans ce petit village que Camille a grandi et appris la musique.

PAM : Tu as appris la musique à l’école, ou tu es un autodidacte ?

Camille Sopran’n (C.S.) : Mon père était musicien du dimanche, et je lui ai rapidement dit que je voulais devenir musicien professionnel. Mais à l’époque, dans la Guadeloupe des années 1960, personne n’envisageait sérieusement une carrière dans la musique… j’étais sans doute en avance sur mon temps ! À l’école, je me suis concentré sur la musique plutôt que les études avec mon professeur Monsieur Bertin Gavarin. Je pensais faire plaisir à mon père et l’honorer. J’étudiais à Pointe-à-Pitre, à l’internat, mais je ne me suis pas présenté à l’examen du baccalauréat… Quand on a écouté les résultats du bac, le nom “Hildevert” n’a jamais été prononcé.

PAM : Les Vikings ont eu leur heure de gloire aux Antilles et en France dans les années 1960 et 1970. Qu’est-ce qu’il reste aujourd’hui, après 50 ans de carrière ?
C.S. : Toutes les musiques modernes des Antilles viennent des Vikings ! Nous avons été le premier groupe antillais moderne, en incorporant la musique américaine dans la musique antillaise.


NOUS ÉTIONS DES VIKINGS NOIRS, QUI ENVAHISSAIENT LES CÔTES DES CARAÏBES POUR BÂTIR UNE NOUVELLE MUSIQUE !


PAM : Le nom des Vikings vient du surnom qu’on donnait au club de football Red Star de Pointe-à-Pitre : “Vikings Diab’la” et dont le père de Fred Aucagos était le président. Mais n’êtes-vous pas aussi des conquérants de la musique antillaise, des révoltés, avec les chansons “Aspirant Bourgeois” ou “Contestation” ?
C.S. : L’esprit des Vikings, c’est de chanter pour le peuple. J’écrivais des chansons comme “Halte à la vie chère”. Nous étions des vikings noirs, qui envahissaient les côtes des Caraïbes pour bâtir une nouvelle musique !

PAM : Quels artistes antillais ont influencé les Vikings ?
C.S. : Pour moi, les musiciens antillais de biguine et de jazz du début du 20e siècle, surtout les clarinettistes Alexandre Stellio [“l’étoile” martiniquaise de la musique créole] et Robert Mavounzy, fils spirituel de Charlie Parker, qui a grandi en Guadeloupe.

PAM : Et des artistes étrangers ?
C.S. : Justement, côté jazz afro-américain, mes maîtres sont Charlie Parker et Sidney Bechet. Et j’aime beaucoup Kool & the Gang, Earth Wind & Fire, et Archie Shepp avec qui j’ai joué. Les musiciens de jazz américains sont toujours étonnés de découvrir qu’un artiste caribéen français puisse jouer du jazz de cette façon… alors qu’eux ne savent pas jouer une bonne biguine : le temps faible devient temps fort et ils ne savent pas le faire.


J’AI INCITÉ LES MUSICIENS GUADELOUPÉENS À S’INSCRIRE À LA SACEM, ET ILS ONT PU SE CONSTITUER UNE PETITE RETRAITE.


PAM : Les Vikings sont des professionnels : est-ce une exception dans la musique guadeloupéenne des années 1960 ?
C.S. : Non, pas du tout. Les musiciens ne recevaient pas tout l’argent qu’ils devaient toucher de la vente des disques. J’ai d’ailleurs pris un rendez-vous avec le président de la SACEM à Paris pour les obliger à regarder ce qui se passait dans les Antilles françaises. Les Vikings, ou d’autres groupes, jouaient plusieurs fois par semaine dans des bals ! C’était dans l’intérêt de la SACEM de s’occuper de ce territoire. Il a donc envoyé un représentant sur place pour vérifier, j’ai incité les musiciens guadeloupéens à s’inscrire à la SACEM, et ils ont pu se constituer une petite retraite. Mais pour recevoir de l’argent, il fallait composer des morceaux originaux. Ça a donc créé un grand élan de composition dans toute les Antilles françaises ! On a même pu proposer au Dominiquais Gordon Henderson, de Exile One [inventeur du cadence-lypso qui donnera plus tard le soca], de s’installer en Guadeloupe pour jouer avec nous, et de s’inscrire à la SACEM.

PAM : Quel est votre rapport au gwo ka, la musique ancestrale de Guadeloupe, façonnée par les esclaves ?
C.S. :  Le gwo ka est la racine de la musique guadeloupéenne, celle des esclaves, qui a duré dans le temps, même sous le régime colonial. Mais en 1975, alors qu’il était en voie de disparition, j’ai acheté un studio dans le but de sauver le gwo ka, qui était peu enregistré par les maisons de disques, et uniquement par profit. J’ai donc enregistré les grands noms de cette musique [Anzala, Firmin Marester, Robert Loyson] sur mon label Disco Franca [Disques Sopran’n] et j’ai fait presser les disques à la Barbade. Plus tard, mon projet Gazz-Jazz – avec l’album “Caribean People” – était dans l’esprit du gwo ka moderne.

PAM : Quel regard portes-tu sur l’esclavage et la colonisation des Antilles françaises ?
C.S. : Je pense que la Guadeloupe a eu un meilleur traitement que d’autres territoires. Certains Africains qui arrivaient ici étaient ensuite transférés en Louisiane, où ils n’avaient aucune liberté. Ils étaient littéralement enchaînés. En Guadeloupe, les esclaves ont pu jouer leur musique et communiquer entre eux. Ici on a eu des prêtres incroyables – notamment le Père Barbotin : il était Blanc mais c’était un Noir ! Il travaillait pour la population locale, aidait la jeunesse à apprendre à lire. Il a fait des écoles, des églises, beaucoup de choses. Il y a eu de bonnes choses de faites, il est temps d’avancer !

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