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The Pan African Music Magazine
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Ginga, reine africaine, continue de fasciner les artistes

La reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde (éditions Métailié). L’écrivain angolais Eduardo Agualusa, entre histoire et roman, y raconte avec art le fabuleux destin de cette figure majeure de l’histoire africaine.

Dans l’Angola du XVIIème siècle, une femme hors du commun s’empare de tous les attributs du pouvoir, se fait appeler « roi », entretient un harem d’hommes habillés en femmes et prend, armes à la main, la tête de ses guerriers sur les champs de batailles. Jusqu’à sa mort à 80 ans passés, elle mène une longue campagne contre les Portugais et leurs alliés, jouant d’alliances avec les Hollandais, de retraites stratégiques et d’offensives audacieuses. Cette histoire véridique est celle de Ginga (1581-1663), reine du Ndongo et du Matamba, deux petits royaumes voisins du Kongo dans l’actuel Angola. Devenue un symbole de résistance de part et d’autre de « l’Atlantique Noir », celle que l’Unesco a incluse dans son projet « Femmes dans l’histoire de l’Afrique » continue, plus de 350 années après sa mort, de fasciner. Le réalisateur portugais Sérgio Graciano lui a récemment consacré un film, Mariana Ramos du Cap Vert lui avait rendu hommage en chanson et l’écrivain angolais Eduardo Agualusa vient de publier un roman inspiré de sa vie.

Pour Jose Eduardo Agualusa, la ville de Luanda est un inépuisable terrain d’exploration littéraire. Son dernier roman La Reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde, n’échappe pas à la règle. À la manière d’un récit de voyage, il restitue avec brio la connexion du monde dans ce XVIIème siècle où sourdent guerres et conquêtes et donne à (re)découvrir l’épopée politique et militaire de Ginga* à travers les yeux d’un certain Francisco José.


« ELLE N’ADMETTAIT PAS D’ÊTRE TRAITÉE COMME UNE FEMELLE. ET ELLE ÉTAIT SI HOMME QU’EN EFFET PERSONNE NE S’ADRESSAIT À ELLE COMME ON S’ADRESSE À UNE FEMME »

Né au Brésil, d’une mère indienne et d’un père mulâtre, il a grandi dans un engenho (plantation de canne à sucre) du Pernambouc. À quinze ans, il entre comme novice dans la Compagnie de Jésus avant d’embarquer sur un bateau négrier à destination de Sao Salvador du Congo (capitale du royaume Kongo) pour rejoindre, « vers 1620 », l’école des frères jésuites : « J’arrivais à un moment de conjurations et d’inquiétudes, le royaume était divisé, des factions contre les portugais, d’autres avec; les unes conte l’église et contre les prêtres, qu’elles accusaient de détruire le traditions indigènes, ce qui était vrai, et les autres défendant la christianisation rapide de toute le royaume. Les frères jésuites ne s’entendaient pas non plus entre eux. Je découvris très vite que la plupart de ces religieux ne s’intéressait qu’au nombre de pièces qu’ils pouvaient rafler et envoyer au Brésil, se trouvant plutôt dans la condition de commerçant d’une pauvre humanité que dans celle de bergers des âmes ».

Quelques mois après son arrivée, pour fuir l’Église, notre narrateur devient le secrétaire de Ginga. À l’époque, elle n’est pas encore reine mais, déjà, « elle n’admettait pas d’être traitée comme une femelle. Et elle était si homme qu’en effet personne ne s’adressait à elle comme on s’adresse à une femme ».

Statue de Njinga Mbandi à Luanda, Angola. Photographie d’Erik Cleves Kristensen, 2009 (UNESCO)

Fille et sœur de rois, Ginga est née 6 ans après la fondation de la cité portuaire de São Paulo da Assunção de Loanda (aujourd’hui Luanda), par le navigateur et conquistador portugais Paulo Dias de Novais. Elle grandit donc à la fin du XVIème siècle, au moment même où les Portugais intensifient leur entreprise mercantile (en particulier la traite massive des esclaves à Luanda), rentrent en guerre contre le royaume du Ndongo** et se lancent à l’assaut du pays tout entier. Leur volonté d’étendre leur emprise a engendré des conflits, des résistances et des jeux d’alliances politiques, d’une part entre les envahisseurs et les pouvoirs locaux, mais aussi entre les pouvoirs locaux eux-mêmes. Ces guerres de conquête, ajoutées au développement de la traite négrière et à l’émergence de nouveaux marchés économiques, ont transformé le paysage politique, social, économique et culturel de la région.

En 1622, notre narrateur fait partie de la quibuca (caravane) qui accompagne Ginga à Luanda. Ginga a été chargée par son frère Ngola Mbandi, alors roi du Ndongo, de négocier un traité de paix avec le gouverneur du Portugal.

« Le gouverneur la reçut assis sur un siège haut, presque un trône, entourés par les autorités militaires. Pour Ginga il avait prévu un coussin, brodé d’or, posé sur un tapis de soie. Il ne l’avait pas fait par malice ou mauvaise foi, mais plutôt pour plaire à l’ambassadrice, car ses conseillers lui auraient assuré que les puissances autochtones n’appréciaient pas les sièges et préféraient s’asseoir au sol. Ginga ne l’entendit pas ainsi. Elle donna l’ordre à l’une de ses esclaves (…) de s’agenouiller sur le tapis et, au grand étonnement de tous les présents, elle s’assit sur le dos de la malheureuse. Ce geste extraordinaire donna le ton de la rencontre (…) Bien que le gouverneur Joao Correia De Sousa parla d’une position dominante, c’était comme s’il le faisait d’une position subalterne, telles étaient la superbe de Ginga et la clarté de ses idées. » Le traité quant à lui fera long feu.

En 1830, enthousiasmé par les descriptions qu’il a lues de la souveraine du Ndongo et du Matamba, l’illustrateur français Achille Devéria décide de dessiner son portrait. Sa représentation imaginaire va s’imposer en Europe comme l’illustration officielle de la reine Ginga (UNESCO).

Grâce à Francisco José, protagoniste et narrateur fictif, le personnage historique de Ginga acquiert toute sa densité, entre vertus politiques et violence sanguinaire aux accents shakespeariens. Car sans en détruire le mythe, Jose Eduardo Agualusa en dit les zones d’ombre : notamment les meurtres (son frère et son neveu) qui permettent à Ginga de devenir reine du Ndongo et du Matamba et son implication dans le commerce des esclaves avec les Portugais.


COULEUR, NATIONALITÉ, STATUT : JOSE EDUARDO AGUALUSA BROUILLE LES CARTES ET DÉMONTRE QUE LES AFRICAINS N’ONT PAS ÉTÉ DES ACTEURS PASSIFS DE L’HISTOIRE.

De l’Afrique aux Amériques, au gré des missions que lui confie la reine, les aventures – et mésaventures – de Francisco José permettent, par ailleurs, à l’écrivain lusophone de casser nombre des stéréotypes qui imprègnent la vision européenne de l’histoire. Il raconte comment des esclaves pouvaient posséder eux-mêmes leurs propres esclaves, comment le capitaine noir Musungo (personnage réel) a pu combattre du côté portugais, ou bien encore comment un Portugais d’Évora (personnage fictif) a pu se faire soldat de Ginga.

Couleur, nationalité, statut : Jose Eduardo Agualusa brouille les cartes et démontre que les Africains n’ont pas été des acteurs passifs de l’histoire. L’étonnante reine Ginga, habile diplomate jouant des inimitiés entre pays européens, traverse le roman avec la fulgurance d’un personnage haut-en-couleurs. En lui rendant toutes ses contradictions, José Eduardo Agualusa ajoute à son Luanda romanesque un nouveau chapitre plein de vie et d’intelligence, de cruauté, de passions, de trahisons mais aussi d’enchanteur de lions, de « délicats miracles » et d’apparitions. Car la beauté principale du roman d’Agualusa réside dans ce bonheur de raconter les légendes qui, mieux que n’importe quelles archives, disent la vision du monde des hommes et femmes de cette époque en pleine mutation.

Pour finir en musique, Nzinga Mbandi, par Mariana Ramos :

* Dans la langue portugaise, le verbe gingar se réfère à un mouvement corporel. Au sens figuré, le verbe évoque la souplesse face aux obstacles, notamment lors des négociations, en référence à la reine Ginga. Njinga Mbande, Nzinga Mbandi, Jinga, Singa, Zhinga, Njingha, Ana Nzinga, Mbande Ana Nzinga, Dona Ana de Sousa (UNESCO)… De multiples noms (la liste n’est pas exhaustive) sont attribués à la reine en raison de questions orthographiques liées à la transcription de la langue kimbundu, mais aussi parce qu’elle signait elle-même ses correspondances de différents noms. Les derniers qui lui ont été donnés sont issus de sa conversion au catholicisme (pour gagner la confiance des Européens), en 1622, à Luanda. 

Son roi portait le titre de Ngola, qui a donné le nom de l’Angola.

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