Après le soleil des indépendances, les orages

#GhanaFreedom part. IV

Le Ghana ouvre le bal des indépendances, mais les nuages bien vite se forment au dessus de la tête de Kwame Nkrumah, bientôt pris dans les filets de la guerre froide. La musique, comme toujours, accompagne les événements.

 Écouter la playlist #GhanaFreedom (Spotify, Deezer, YouTube)

Le 6 mars 1957, Ghana ouvrait le bal des indépendances d’Afrique subsaharienne. Kwame Nkrumah en est premier ministre avant d’en devenir président en 1960. Pétri de ses idéaux panafricains, il rêve des États-Unis d’Afrique, seule manière d’après lui de faire face à la fringale sans scrupules des puissances occidentales. Il organise chez lui, en 1958, la Conférence des peuples africains. On y retrouve les représentants des pays indépendants comme la Tunisie (Bourguiba), la Guinée (Touré), l’Égypte (Nasser), mais aussi des leaders de mouvements indépendantistes comme Patrice Lumumba du Congo belge. Malgré ses positions anti-impérialistes, le pays demeure dans le Commonwealth et conserve la livre comme monnaie. Une visite de la Reine Elizabeth est même annoncée en 1959. Nkrumah veut avant tout faire la démonstration que les Africains peuvent se diriger tout seuls et faire un accueil somptueux à sa Royale Majesté. À Accra, King Bruce et les Blackbeats composent même une chanson – un highlife évidemment – pour l’annoncer.

Dans le ciel, des feux d’artifice dessinent les visages de la Reine Elizabeth et du président du Ghana. Tout s’est bien passé, même si la visite, prévue en 1959, n’a finalement eu lieu qu’en 1961.

Or en Angleterre, elle a fait l’objet d’intenses controverses, jusqu’à la Chambre des communes. D’abord parce quelques temps avant, une bombe avait explosé à Accra sans faire de victimes, mais privant la statue de Nkrumah d’un de ses deux pieds. Et puis, et surtout, Kwame Nkrumah devient de plus en plus autoritaire, convaincu que ceux qui le critiquent sont des traîtres au pays. Des journalistes, des opposants sont embastillés. Malgré les réserves, si la Reine d’Angleterre fait le voyage, c’est qu’à Accra se joue une partie diplomatique. Dans cette Afrique qui s’émancipe, la guerre froide bat son plein et Moscou comme Washington et ses alliés se livrent de sourdes batailles sur ce gigantesque terrain de jeux. Concernant le Ghana, on craint que Kwame Nkrumah, qui ne cache pas ses sympathies socialistes, ne penche du côté de Moscou et quitte le Commonwealth. La Reine a bien conscience de tout cela et passe au dessus des rodomontades de Nkrumah, auquel elle offre une danse lors d’un bal donné en son honneur.


QUAND LE COMMENTAIRE POLITIQUE OU SOCIAL EST VERROUILLÉ, LE MIEUX, ET ÇA MARCHE TOUJOURS, C’EST DE CHANTER L’AMOUR…


Mais ses efforts n’empêcheront pas bientôt le leader ghanéen de se rapprocher de l’URSS. À l’intérieur du pays, l’autoritarisme de celui qui se fait appeler l’ogasefyo, le rédempteur, commence à irriter. Tout comme les résultats plus que mitigés de sa politique économique. Peut-être la commente-t’on dans les bas quartiers, où la musique populaire, celle du quotidien, porte le nom de la boisson qui bien souvent l’accompagne : la Palm Wine Music, la musique du vin de palme. Une sorte de highlife du pauvre, en somme, dont Kwabena Nyama est une figure (dans la playlist : Mabre me ho).

Cette musique, la palm wine, intreprétée avec des instruments rudimentaires et au centre, la guitare, va donner naissance aux guitar bands qui laisseront de côté les riches et brillants cuivres en les remplaçant par des guitares débridées. L’indépendance et ses lustres commencent à laisser place aux difficultés, mais le père de la Nation n’en veut rien laisser filtrer, et a des oreilles partout, jusque chez les musiciens. Alors, quand le commentaire politique ou social est verrouillé, le mieux, et ça marche toujours, c’est de chanter l’amour… C’est précisément ce que fait Kyeremateng Katwede dans cette version électrique de la musique à boire… du vin de palme.

Or la boisson est une affaire importante, en Afrique pas moins qu’ailleurs, surtout en période de crise. Au Ghana, les années qui suivent l’indépendance voient l’inflation grimper en flèche, et forcément, ça se répercute sur… le prix de la bière ! E.T. Mensah, qui possède son propre club, est obligé de vendre la bière à vil prix car les clients menacent de ne plus venir s’il augmente ses tarifs. Du coup, il perd de l’argent et bientôt il doit revendre le fameux Club Paramount où Armstrong partagea la scène avec lui. Alors le roi du Highlife a le blues, et il le chante dans cette chanson, dans ce calypso consacré à l’inflation (playlist : Inflation Calpypso).