Elza Soares : la femme de la fin du monde

À 79 ans, Elza Soares est la reine incontestée de la musique brésilienne noire – son deuxième album sorti en 1961 s’intitule d’ailleurs Bossa Negra – qui a sorti il y a deux ans le disque qui l’a placée à l’avant-garde artistique, A Mulher do Fim do Mundo. À l’occasion d’une mini-tournée européenne, la diva a répondu à nos questions, par e-mail.

Porte-voix infatigable des femmes et activiste vociférante de la négritude brésilienne, la chanteuse brésilienne interprète des bossas et des sambas depuis l’âge de 13 ans, quand elle apparaît pour la première fois sur la scène d’un tremplin musical en 1950. Quand l’animateur, amusé par l’allure de cette maigre jeune fille juchée sur des chaussures à talons trop grands pour elle, lui demande de quelle planète elle vient, Elza Soares lui répond : « je viens de la même planète que vous… de la Planète Faim ». Née et élevée dans les favelas de Rio de Janeiro, elle a souvent chanté la vie, l’amour et la mort dans ces quartiers misérables et délabrés, dans lesquels il faut du courage s’affirmer comme femme et Noire. Dans les années 1980, c’est son ami Caetano Veloso, légende de la musique brésilienne, qui l’a encouragée à remonter sur scène. Elle avait rangé le micro quelques années plus tôt, fatiguée et usée par une accumulation d’événements difficiles dans sa vie intime. Depuis, elle n’a eu de cesse d’incorporer dans sons nouveaux contemporains dans ses productions : hip-hop, funk, jazz, musique électronique… L’an dernier, à 79 ans, elle a sorti A Mulher do Fim do Mundo (« La Femme de la fin du monde »), un disque de samba unique, produit et enregistré par quelques-uns des musiciens les plus avant-gardistes du Brésil, incarnant à eux seuls la créativité de la scène musicale de São Paulo et Rio : Kiko Dinucci (du trio Metá Metá) et ses collègues dans Passo Torto – Rodrigo Campos, Marcelo Cabral, Romulo Fróes, Felipe Roseno (qui assure les percussions de Ney Matogrosso) -, Celso Yes et Guilherme Kastrup. Sur scène, elle éructe d’une voix abîmée et insoumise à propos des violences conjugales contre les femmes, du racisme, de la négritude et de la transsexualité.

En juin, au Coliseu de Lisboa où elle jouait pour la deuxième fois son nouvel album sur scène, elle criait avec fierté à son public « je suis de la viande Noire !  je suis de la viande Noire !». Le tout dans une scénographie post-apocalyptique représentant le chaos qu’est le monde aujourd’hui, dans lequel l’amour peut encore naître : les sacs poubelle noirs accrochés en fond derrière elle révèlent une forme de cœur lorsqu’ils sont illuminés de couleur pourpre. Si Elza Soares était vraiment la « femme de la fin du monde », le monde serait déjà sauvé. Interview avec la diva Noire brésilienne.


JE NE VIS QUE POUR LE NEUF, LE NOUVEAU, LE PRÉSENT… JE SUIS UNE CHANTEUSE BRÉSILIENNE QUI REFUSE TOUTES LES ÉTIQUETTES : JE SUIS SAMBA, JE SUIS FUNK, JE SUIS JAZZ, JE SUIS MUSIQUE ÉLECTRONIQUE…


Pan African Music: Bonjour Elza ! À 79 ans, après 50 ans de carrières et des collaborations diverses, vous avez décidé de confier la production et l’écriture de l’album à un groupe de jeunes producteurs-musiciens qui représentent l’avant-garde de la musique brésilienne contemporaine. Vous ne vous êtes pas contentée de collaborer pour l’écriture d’une chanson, et c’est tout l’album entier qui suit un concept musical unique, mélangeant plusieurs influences brésiliennes. D’où vient cette audace ?

Elza Soares : Cette nouvelle génération d’artistes brésiliens, et plus particulièrement de São Paulo, m’a toujours fascinée et je suis toujours attentive à ce qui se fait de nouveau. Lorsqu’ils m’ont suggéré d’enregistrer un album de reprises des succès de ma longue carrière, je reconnais que je n’ai pas été très enthousiaste. Puis ils m’ont proposé un album entier de compositions inédites, et je suis devenue folle ! Ça, c’est mon vocabulaire, parce que je ne vis que pour le neuf, le nouveau, le présent… Je ne suis pas une chanteuse de samba, je suis une chanteuse brésilienne qui refuse toutes les étiquettes : je suis samba, je suis funk, je suis jazz, je suis musique électronique… Je suis une chanteuse, point final ! Et c’est sans doute ce mélange que j’ai en moi, associé au talent de ces musiciens mer-veil-leux, qui a donné ce résultat complètement unique, que je ne peux même pas décrire moi-même. Mais je sais que c’est le son que le monde écoutera dans quelques années !

Au cours de votre longue carrière, quels furent les moments pendant lesquels vous avez envisagé d’arrêter de chanter ? Et comment parvenez-vous à être encore active, en studio comme sur scène ?

La fois où je me suis retrouvée dans un moment très compliqué de ma vie, sans travail, sans perspective d’album, sans concerts, et avec des enfants à charge, je me suis sentie désespérée… Je suis carrément allée chez Caetano Veloso, pour lui demander de l’aide, lui disant que j’allais arrêter ma carrière. Il m’a alors répondu, « Tu ne peux pas arrêter de chanter, la musique a besoin de toi ». Dans la foulée, on a enregistré « Língua », qui figure sur son album Velô (1984). Puis j’ai pu reprendre mon chemin musical. Aujourd’hui j’ai autour de moi une équipe merveilleuse qui prend soin de moi, et m’offre la paix nécessaire pour travailler.

(c) Flávio Charchar/Divulgação

Vous avez vécu toutes les phases de la musique brésilienne moderne : le samba et toutes ses déclinaisons, la bossa-nova, le tropicalisme, le funk, le hip-hop, la musique électronique, etc. Vous pensez qu’il existe un point commun dans la musique brésilienne?

La musique populaire brésilienne [abrégée en MPB, c’est la musique brésilienne dérivée du samba depuis 1966, qui avait pour but de revaloriser des musiques traditionnelles et les fusionner avec des influences étrangères, et jouait le rôle de critique sociale sous la dictature militaire, et qui a ensuite évolué en incluant d’autres genres] est richissime ! Ce qui unit tous ces genres, ce sont les compositeurs et les artistes qui constituent la scène d’aujourd’hui !

La scénographie du spectacle scénique de « A Mulher do Fim do Mundo » [ndr : La femme de la fin du monde] contient notamment des sacs poubelle noirs. Qui en a eu l’idée, et quelle est leur signification ?

Ils représentent le Chaos [sic] qu’est le monde aujourd’hui… L’idée vient de la scénographe du show, Anna Turra.


J’INSISTE ET JE PROVOQUE LES FEMMES POUR QU’ELLES DÉNONCENT LEURS AGRESSEURS, PARCE QU’ON NE PEUT GÉMIR QUE DE PLAISIR !


Dans la chanson « Maria da Vila Matilde », vous défendez et soutenez les femmes victimes de violence domestique au Brésil, où la situation est grave : le pays se classe 5e pour ce type de crime, et l’homicide des femmes noires a augmenté de 54% en 10 ans. Quel est l’impact de cette chanson au Brésil ?

Le sujet était très peu abordé jusqu’à ce qu’on enregistre cette chanson. Alors quand j’ai lu les paroles, j’ai tout de suite pensé que c’était mon devoir que de transmettre ce message au monde entier, et alerter les gens de cette violence dont beaucoup de femmes souffrent en silence. L’impact a été immédiat, et c’est d’ailleurs la première chanson de l’album qui s’est distinguée. J’insiste et je provoque les femmes pour qu’elles dénoncent leurs agresseurs, parce qu’on ne peut gémir que de plaisir !

En 1961 sortait votre album A Bossa Negra (La bossa noire). En 2002, vous avez fait une reprise de A Carne Negra (La viande noire) de Farofa Carioca / Seu Jorge. En 2016-17, vous chantez encore ce morceau en concert. Est-ce que quelque chose a changé pour un afrodescendant qui vit au Brésil aujourd’hui ? Est-ce que « la viande noire » est encore « la moins chère du marché » brésilien – pour reprendre les paroles de la chanson en question ? Et au niveau mondial ?

La situation a à peine changé. Les Brésiliens ont profondément intégré les préjugés, et malheureusement il est encore nécessaire d’attirer l’attention sur ce sujet. Il y a encore beaucoup de cas de racisme, et on tente de nous inférioriser et de nous faire avaler de force l’idée selon laquelle la viande la moins chère du marché est la viande noire, alors qu’en réalité c’est la viande la plus chère. Je rejette totalement cette idée, et je lutterai jusqu’à la fin de ma vie contre tous les préjugés, quels qu’ils soient, et je le répète : contre TOUS les préjugés !

(c) Divulgação

Il y a quelques mois à Lisbonne a ouvert un restaurant au nom de « Café Colonial » qui se présente ainsi sur le site internet officiel : « Le Café Colonial est la célébration de nos racines lusophones, à travers les plats nationaux et internationaux qui reflètent les influences Portugaises essaimées dans le monde, et plus spécialement au Brésil, en Afrique et en Asie. Un voyage pour les yeux et pour le palais, à travers certaines des saveurs les plus appréciées de notre cuisine. Le Café Colonial est un salon qui invite à la conversation et qui, autour des héritages Portugais répandus dans le monde, crée un sentiment de communauté et de proximité. »
Quant au Cocktail Bar : « La célébration de nos racines Lusophones, reflétant les saveurs que les Portugais ont apportées et trouvées dans le monde. »
Après une salve de critiques sur la page Facebook du commerce, l’équipe a répondu par ce communiqué :
« Quand nous avons créé le Café Colonial, nous avons voulu célébrer la lusophonie, qui est un résultat naturel de la relation coloniale. Cette relation et la période de 500 ans n’a pas que de mauvais côtés et nous, avec notre restaurant, nous concentrons sur la célébration des bonnes choses, c’est-à-dire la rencontre entre les cultures, et dans notre cas, la gastronomie. Nous comprenons et acceptons que cette interprétation puisse ne pas être partagée par tout le monde, et que certaines personnes voient dans le nom Colonial uniquement le mauvais côté de ces 500 ans d’histoire. Mais depuis le premier jour, nous avons l’intention de créer un voyage à travers les saveurs du monde lusophone, qui ont tellement apporté à notre identité. »

En tant qu’afro-descendante vivant au Brésil, que pensez-vous de ça ?

Je réponds que le Brésil a tout simplement été colonisé et esclavagisé. J’aimerais donner une réponse différente, mais c’est impossible, car ce serait alors nier notre propre histoire.

Qui est la figure activiste ou militante, disparue ou encore en vie, à qui vous vous identifiez le mieux, et qui inspire votre réflexion ?

Jésus-Christ. Y a-t-il eu quelqu’un de plus activiste et plus militant que lui ? Si oui, je serais intéressée de le savoir…

Dans vos concerts, on entend toujours au moins une fois, venu du public ou vous-même, le slogan « Fora Temer ! » [« Dégage, Temer ! », du nom de l’actuel président de la République du Brésil, auditionné pour corruption, et accusé par une grande partie de la population d’être arrivé au pouvoir par un coup d’état]. Pensez-vous que pour en finir avec la corruption dans le système politique brésilien et apporter la justice, la solution serait un nouveau président ou chef de gouvernement ? Ou bien vous défendez un changement de système ?

Il faut changer tout le système, ça me paraît logique ! Ce qu’ils sont en train de faire à notre pays est très triste. Ni le Brésil, ni le peuple brésilien ne le méritent… J’ai bon espoir que ce ne soit qu’une phase, et que bientôt nous aurons de bonnes nouvelles. On dit bien que Dieu est brésilien, n’est-ce pas ? [rires]

Merci et bravo pour votre travail depuis si longtemps !

(c) Erick Amarante