Le rappeur Edgar revient de loin, et passe le Brésil au scanner

Il est l’une des sensations du MaMA festival 2018 : pour sa première tournée à l’étranger, le rappeur originaire de São Paulo a marqué les esprits. Avec son album Ultrassom, son look androgyne et bigarré, le jeune homme aux yeux verts bouteille promet de faire parler de lui. Rencontre.

Sur scène, au MaMA festival à Paris, Edgar Pereira da Silva dit Edgar est accompagné par deux « MPCistes » (musiciens jouant sur des sampleurs MPC) jouant des beats lancinants. Ce line-up est totalement assumé par le MC de São Paulo : « Ce qui est un peu lassant au Brésil c’est le côté linéaire des groupes : batterie, basse, guitare », explique-t-il. « J’ai essayé de sortir de ce format. Avant ces deux MPCs j’étais seul, avec mon open drive, c’est à dire ma base de données. C’est le meilleur groupe du monde », lance-t-il, le sourire aux lèvres. « Il n’y a jamais de querelle d’égo avec une clé USB ! Ma musique est très intuitive. C’est comme un mixeur d’idées que je transforme en vitamines ! »

Edgar, qui est – pour l’instant – inconnu en France a été inscrit cet été au MaMA par André Bourgeois, fondateur du label de São Paulo Urban Jungle (Chico César, Céu, Curumin, Bixiga 70 ou encore Muntxako). C’est la première fois qu’Edgar sort du Brésil et son « baptême du feu » promet : « C’est un challenge pour un artiste se basant, comme moi, sur la poésie et le texte, de jouer devant un public français qui ne comprend pas ce que je dis. J’ai exprimé ma musicalité. Et les gens ont apprécié ! » La force d’Edgar, c’est aussi son style électro, particulièrement novateur sur la scène rap de São Paulo. Il est aux antipodes de la samba de Criolo ou du funk de Thaíde : « J’ai fait beaucoup de rave parties, de festivals électroniques et de clubs électro la nuit. Sur cette musique les gens ne communiquent pas. Il y a un côté glauque. Ça me semblait intéressant de mettre des paroles dessus, d’insuffler des idées parce que les gens sont en transe quand ils écoutent ces rythmes. »


Sans-domicile fixe et alcoolique

Edgar vient de la favela de Guarulhos, une ville du Sud brésilien surtout connue parce qu’elle abrite l’aéroport international de São Paulo. C’est dans la rue qu’il côtoie des camarades qui « tenaient des discours sur des rythmes. « Les références musicales de la favela, très “funk”, n’étaient pas les miennes, mais les thématiques abordées me parlaient. » Pour lui, le réel déclic vient en 2011 avec Beto Montag, qui a collaboré avec le groupe Nomade Orquestra et qui donne alors des cours de percussions dans la favela : « Il associait des rythmes aux mots. Ça m’a donné conscience de là où je vivais et de pourquoi j’avais envie de m’exprimer. » En 2012, dans le cadre d’un projet social, Edgar délivre un titre au contenu fort, « Crack só se for de Fútebol » : « C’est un jeu de mots entre le nom de la drogue et le surnom de cracks qu’on donne aux stars du football au Brésil. Dans ma favela il y avait les deux, beaucoup de crack et de footballeurs en devenir. »

Pour Edgar, qui, lui-même revient de loin, la musique a été une catharsis, un « mal nécessaire » contre ses propres addictions. En 2017, il sort l’autobiographique Protetora dos Bêbados e Mal Amados, qu’on peut traduire par « la sainte patronne des alcooliques et des mal-aimés ». Pendant trois ans, le jeune homme a vécu dans la rue : « J’ai fait une dépression parce que je n’avançais pas dans ma vie. Je ne voulais pas que ma famille ait honte de moi parce que j’étais tout le temps saoul. Alors je suis resté sans domicile fixe. » À la fin de l’année 2016, Edgar s’est sevré de la boisson : « Cet album a été une façon d’expulser ce fléau et l’alcoolique qui était en moi. » Parallèlement il filme un court-métrage de fiction. Le personnage principal y rompt avec sa fiancée pour aller au carnaval. Il meurt au premier jour de la fête… 


Ultrassom
, scanner de la société

L’album a été produit par deux DJs rencontrés lors d’une soirée à Guarulhos : BB Jupiteriano, d’origine libanaise et DJ Mako, un Japonais, issus des collectifs Ordem Natural et Lumbriga. Grâce à ces deux activistes de la musique locale Edgar se produit sur la chaîne Cultura, l’équivalent brésilien de la chaîne franco-allemande Arte. À cette occasion, il se lie d’amitié avec Pupillo Oliveira, membre du célèbre groupe de rock Nação Zumbi. C’est lui, et Mauricio Fleury, l’excellent claviériste de Bixiga 70, qui ont affiné la patine musicale d’Ultrassom, le nouveau projet d’Edgar. Ce titre renvoie à l’idée d’une échographie de femme enceinte : « Parce que c’est un scanner de la société », assume t-il. Sur « O Dia é Meu » il a invité la chanteuse Céu, par ailleurs épouse de Pupillo.

Le titre « Saúde Mecânica » nous fait entrevoir un monde robotisé, digne des romans de Philip K. Dick : « Ça parle des gens qui font des dons d’organe et mettent des appareils électroniques à la place : un pacemaker à la place du cœur, des appareils auditifs, des lunettes, des prothèses…. Les gens sont déjà en train de faire ce qu’on considère comme le futur. Les films de science-fiction des années 80, c’est le présent d’aujourd’hui. Un de mes cousins est accro à un jeu de réalité virtuelle. Un soir, il était en train de crier dans le salon. Personne ne l’écoutait. Pendant ce temps les gens discutaient normalement dans la cuisine. J’essaie de saisir le désespoir du quotidien, le décalage entre réel et virtuel. » Dans les clips d’Edgar, la mégapole tentaculaire de São Paulo a des allures de cauchemar : « Les rues se transforment en impasses. Les immeubles deviennent des murs. On ne voit jamais l’horizon poindre. » 
 


De l’écologie au genre

Autre titre marquant et d’une âpre actualité : « Plástico » qui traite notamment de tous ces déchets que le Brésil « exporte » au Ghana : « À São Paulo, raconte-t-il, il y a le quartier Santa Efigênia, où se vendent les appareils high-tech. Dans le district de Liberdade, à forte population chinoise et coréenne, il y a un mélange de déchets électroniques et de fleurs japonaises. Ça donne un ensemble très coloré. Il y a une beauté dans cet amas d’ordures. En même temps, je constate que les arbres dans la ville sont faits pour décorer et n’ont plus aucun effet écologique ! »

Durant l’interview qu’il nous accorde, Edgar demande : « Est-ce que l’amour est libre en France ? » Son morceau « O Amor Está Preso? » signifie en portugais « l’amour est-il prisonnier ? ». Dans le clip, on voit un homme avec une camisole de force sur ces mots : « L’amour est pris au piège », et « Vous voulez nous civiliser au lieu de nous humaniser ! » Edgar y parle de sa propre bisexualité : « Quand j’avais 16 ans, j’avais un petit ami et ma famille ne le savait pas. C’était un garçon qui allait dans un collège où il devait mettre un uniforme. Aujourd’hui, j’ai une copine. Beaucoup de personnes dans mon entourage ignorent que je suis bisexuel. » À cet égard, Edgar cite le combat pour les droits de la communauté LGBT de Rico Dalasam, un des pionniers du rap au Brésil. Noir et ouvertement homosexuel, il défend la liberté pour chacun de rapper, indépendamment de son orientation sexuelle ou de sa couleur.
 


Afro-brasileiro

Grâce à Kiko Dinucci du groupe Metá Metá, également originaire de Guarulhos, Edgar a travaillé sur le disque de la chanteuse afro-brésilienne Elza Soares : « Deus é Mulher » : « Mon père est un métis, Noir et Indien d’Amazonie » confie Edgar. « Je vais régulièrement dans les terreiros” [littéralement “maison du candomblé”, NDLR], les lieux de culte des afro-descendants brésiliens. Je vénère la divinité [orisha] Eshu. » Ce n’est pas par hasard que son duo avec Elza Soares s’intitule « Exú nas escolas », entendez « Eshu à l’école ». Aidé par Renan Soares, Edgar apporte un soin particulier aux tenues et aux masques qu’il arbore sur scène : « Le Brésil c’est le pays du football. Sur un habit, j’ai recyclé une chaussure de foot. Je me suis créé un chapeau. Plus tard, je me suis aperçu que sur une toile de Basquiat exposée à la Fondation Louis Vuitton à Paris il y a un couvre-chef identique. C’est même écrit… “Edgar” sur ce tableau ! C’est d’autant plus étrange qu’avant de venir en France je n’avais jamais vu d’œuvres de Basquiat de ma vie ! »

Enfin, concernant le second tour de l’élection brésilienne le 28 octobre prochain, Edgar ne cache pas son inquiétude. Il improvise une métaphore : « Les Brésiliens sont une lagune. Jair Bolsonaro [du Parti social libéral, d’extrême-droite, NDLR] jette dans l’eau les pierres du nazisme qui font des ondulations. À partir d’images, je décris des effets néfastes au lieu de dire trop directement les choses. Le fait de parler de la situation politique de mon pays m’émeut encore plus. Je suis à la fois heureux de voyager et anxieux de voir ce qui va se passer pour mon pays… »

Lire ensuite : ‘Quebra Cabeça’ : l’afrobeat toujours plus urbain des Brésiliens de Bixiga 70