DJ Kampire, en pleine ascension

La jeune Dj ougandaise, signature du label Nyege Nyege, est devenue la coqueluche des grands festivals de musique électronique. Elle sera l’une des vedettes du Nyege Nyege Festival, qui commence le 5 septembre à Jinja, au bord du lac Victoria. PAM l’a rencontré cet été à Arles, au Festival les Suds.

Si la scène ougandaise est actuellement en pleine effervescence, le label et festival Nyege Nyege, basé à Kampala, n’y sont pas pour rien. Au cœur du collectif – dont l’objectif premier est de mettre en avant la scène électronique ougandaise et plus largement de l’Afrique de l’Est, Kampire Bahana aka DJ Kampire. 

Née il y a 32 ans au Kenya, la jeune femme a grandi en Zambie avant de faire ses études supérieures dans l’Ohio, aux Etats-Unis. Aujourd’hui basée dans la capitale ougandaise, elle s’y est produite pour la première en 2015. Depuis, celle qui avoue avoir « commencé à jouer un peu par hasard, pour mes amis, ma communauté » ne cesse d’être surprise d’être payée pour ses prestations. Et pourtant, de New York à Shanghai et du Sonar (Espagne) au Dour Festival (Belgique), DJ Kampire est en train de conquérir le monde. Au menu : des DJs set euphorisants qui mêlent le soukous congolais qu’écoutait son papa aux sonorités électroniques des quatre coins d’Afrique.

En Ouganda, la liberté de s’exprimer et de se réunir est très restreinte. Dans ce contexte, on a du mal à imaginer comment le festival Nyege Nyege a pu voir le jour il y a 5 ans et perdurer. Comment l’expliquez-vous ?

L’Ouganda a la réputation d’être un pays très conservateur mais c’est aussi un pays très libéral. Dans un sens, il semble que l’Ouganda était le seul endroit où le Nyege Nyege pouvait voir le jour parce que c’est vraiment un endroit très spécial. Beaucoup de Kenyans et de gens de toute l’Afrique de l’est viennent y faire la fête en raison de sa réputation : on a une si belle nature, les gens sont très accueillants et on adore danser et faire la fête. On a toujours eu l’aval des services de sécurité et de ceux du tourisme. Mais c’est vrai que certaines personnes ont par ailleurs investi le terrain culturel politiquement pour promouvoir leurs points de vue très conservateurs, voire leur fondamentalisme religieux. Heureusement, l’Ouganda reste une société très diverse.



Après avoir vécu dans plusieurs pays d’Afrique, vous avez fait des études de « relations internationales » aux Etats-Unis. Quel métier pensiez-vous exercer à cette époque ? 

J’avais différentes ambitions mais j’ai toujours pensé que j’écrirai, que cela, d’une manière ou d’une autre, ferait partie de ma carrière. D’ailleurs j’écris parfois en tant que journaliste sur les arts, la culture et les questions qui concernent les femmes mais pas autant que je l’aimerais, je n’ai pas assez de temps.

A ce propos, une de vos compatriotes, l’intellectuelle féministe Stella Nyanzi, est détenue depuis plusieurs mois pour un poème publié sur sa page Facebook. Pouvez-vous nous expliquer ce qui lui est reproché ?

C’est une activiste, conférencière et une écrivaine qui ne mâche pas ses mots sur le gouvernement actuel. Elle utilise les réseaux sociaux pour se faire entendre notamment en écrivant des poèmes très crus. Un de ces post a d’ailleurs tellement fâché le Président (Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986 NDRL) qu’il l’a fait mettre en prison. Elle y est depuis près d’un an je crois. Elle avait écrit, en substance, sur le vagin de la mère du président. Je la trouve formidable, elle prend position pour nous, défend notre liberté d’expression à tous. Elle a besoin de soutien donc je suis ravie que vous me posiez la question. Je crois que si elle a attiré l’attention, si elle au eu autant d’impact, c’est à cause de la vulgarité de son langage. Notre société est très policée et quand vous êtes grossier, d’autant plus lorsque vous êtes une femme (elle est mère de jumeaux – ce qui est un statut en soi en Ouganda), cela montre à quel point vous êtes fâché… C’est un peu comme quand nos grand-mères commencent à enlever leurs vêtements pour montrer à quel point elles sont énervées, outrées. Ce qu’elle fait est du même registre. 

Comment expliquez l’engouement que suscite votre musique dans toute l’Europe et au-delà ?

Le fait que je sois une femme, que je vienne de l’hémisphère Sud… J’apporte quelque chose de différent, ne serait-ce qu’au niveau rythmique, ça change du sempiternel beat 4/4. L’intérêt des gens se porte à nouveau sur les musiques venant d’ailleurs. Et puis je fais de la bonne musique pour danser, tout simplement. (rires) 

Est-ce qu’il y a un endroit où vous avez eu le sentiment que cela ne prenait pas, qu’on ne comprenait pas votre set ?

Oui, bien sûr. Dans les clubs très « mainstream » de Kampala. Les gens s’attendent à écouter les tubes du top 50 : de l’afrobeats, de la pop américaine, de la trap…  Alors quand tu dévies de ça, tu dois convaincre les gens, les emmener avec toi. En même temps, c’est ce qui fait de toi un meilleur DJ. Quand je joue dans des festivals où les gens sont venus me voir, je suis dans ma zone de confort, je fais mon truc. Ça fait aussi avancer de se retrouver devant un public non acquis à ta cause et de voir comment il réagit à ton set.

Pensez-vous à produire votre propre musique ?

D’un côté, comme il n’y a pas de productrice connue en Afrique de l’Est, je ressens une sorte d’obligation à le faire. Mais de l’autre, comme les gens n’arrêtent pas de m’y inciter, j’ai envie de dire non ! (rires). Plus sérieusement, je pense que le deejaying est une discipline en soi. On peut avoir plusieurs années de carrière derrière soi et continuer de progresser, il y a tellement de choses à apprendre. C’est vraiment différent de la production. Pour moi, le fait que les gens aient l’impression que l’un mène forcément à l’autre ou que l’un n’aille pas sans l’autre, est une vision biaisée. 

Est-ce qu’il y a un morceau qui vous fait danser quoi qu’il arrive ?

Il y a quelques mois, j’ai joué « Sai de Kanda » Bongo Man. Ça date des années 90, c’est une chanson congolaise. Tout le monde est parti en vrille et je crois que c’est parce que cette chanson parle spécifiquement à ma génération, celle qui est née à cette époque sur le continent africain.

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© Yann Etienne