Démocratie en Afrique : quand les rappeurs veillent au grain

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Les 19 et 22 novembre prochains, le festival Africolor ouvre tribune à une pléiade de rappeurs et reggaemen venus du continent.

Tous incarnent à leur manière une  certaine forme d’engagement. Venus de Mauritanie, du Sénégal, des Comores, du Burkina, de RDC, du Cameroun ou de Côte d’Ivoire, ils contribuent par leurs textes, mais aussi par leurs actions, à éveiller les consciences d’une jeunesse qui, on la comprend, n’a guère plus foi dans les politiques.

C’est que le rap, et son grand frère le reggae, sont en Afrique devenus les armes de prédilection d’une génération qui a décidé de mettre sur la place publique les travers des sociétés, et de ceux qui sont supposés y remédier. D’abord, parce que ces deux courants musicaux, évidemment, mettent en avant les textes, une argumentation, et tranchent avec les musiques d’ambiance facile qui certes font bouger les pieds, mais oublient de faire marcher la tête.

Crédits Photo : F. Articlaut
Photo : F. Articlaut

Les chroniques sociales et politiques ont donc fleuri depuis une vingtaine d’années, faisant émerger une nouvelle manière de prendre la parole, et aussi de considérer les artistes. C’est d’autant plus vrai que la relative libéralisation de la vie politique et des paysages médiatiques, selon les pays, leur a ouvert des espaces nouveaux pour se faire entendre. Et là où les médias publics ou privés les censurent, les télés et radios étrangères mais surtout internet, bien moins facilement contrôlables, ont permis de faire entendre leur voix dans leur pays même, et bien au-delà.


Rage constructive

Certes, et ce dès la fin des années 80 pour les doyens, ils ont commencé à écouter les sons venus des Etats-Unis, puis pour les francophones le rap français (Iam, NTM, Solaar…). Mais en Occident, le rap, musique contestataire, est vite devenu un divertissement comme un autre pour l’industrie musicale qui en a compris tout le potentiel et l’a converti en chiffes d’affaires. Le bling bling et l’égo-trip, la complainte personnelle ont ainsi envahi les ondes tout au long des années 2000, écrasant de leur poids les artistes plus originaux ou simplement plus engagés, au discours politique plus articulé.

En Afrique, le rap demeure une arme de contestation, mais aussi de construction. Car il s’agit bien de construire une démocratie toujours inachevée (et parfois de pure façade), et de revendiquer les droits fondamentaux. Pour que le mot citoyen ait enfin un sens. Des droits, mais aussi des devoirs. L’engagement des rappeurs du mouvement Y’en a marre au Sénégal consistait, entre autres, à inciter la jeunesse à s’inscrire sur les listes électorales  pour peser de son vote et barrer la route en 2012 à Abdulaye Wade, président qui comptait jouer les prolongations au pouvoir. Après la rue, les urnes donc.  Idem pour les artistes du Balai citoyen au Burkina Faso. Combien de concerts ont-ils donné pour sensibiliser les jeunes de tout le pays et les inciter à prendre en main leur destin ? Blaise Compaoré, « gouvernant chauve-souris » accroché au pouvoir depuis 27 ans, en a fait les frais. C’était en octobre 2014. Le Burkina vivait une incroyable insurrection populaire où la jeunesse justement, joua les premiers rôles dans un pays qui l’avait oubliée. Mais leur travail ne s’arrête pas là. Après la rue donc, le vote.
Mais après le vote, quoi ? la surveillance de ce que les dirigeants font au nom du peuple. Un véritable contre-pouvoir donc, actif et organisé.

Le samedi 19, le groupe Keur Gui, dont les membres font partie des fondateurs du mouvement Y’en a marre, seront sur la scène du Tamanoir (Genevilliers). Trois jours plus tard, le mardi 22, le reggaeman Samsk le Jah du Balai Citoyen sera sur la scène de Canal 93 à Pantin. Il reprendra certainement son célèbre « Ce président là », un hymne au départ qu’il a commencé à faire entendre dès 2011.


Citoyens rappeurs, rappeurs citoyens

Certes, tous les rappeurs ou reggaemen ne sont pas nécessairement impliqués dans des mouvements structurés comme on en trouve ailleurs en Afrique, tels que la Lutcha ou Filimbi en RDC. Il n’en reste pas moins qu’ils font partie d’une vague qui déferle sur l’Afrique, remettant en cause la « korocratie », la dictature des aînés, surtout quand celle-ci a mené le pays à la faillite. Car cette jeunesse née bien après les indépendances, fille des plans d’ajustements structurels et des conférences nationales qui rouvrirent la porte au multipartisme, cette jeunesse donc a fait sienne l’adage selon lequel « la vérité rougit les yeux, mais elle ne les crève pas ». Alors autant la dire…

Mais, à la différence des aînés qui maniaient la métaphore sans « dire le nom de quelqu’un », la vérité de ces rappeurs est bien plus crue, bien plus nue, et laisse moins de place aux ambiguïtés.

Evidemment, cela ne se fait pas impunément. Les Comorien Cheikh MC ou les Mauritaniens d’Ewlade Lebled en savent quelque chose. Les services de sécurité de leur pays les ont pris « en affection » et les rappeurs de Nouakchott ont même du quitter la Mauritanie pour se mettre à l’abri. Quand la jeunesse bout, quand les rappeurs s’en font les haut-parleurs, certains dirigeants tentent encore de maintenir le couvercle sur la marmite, pour éviter qu’elle ne déborde. Quitte à s’asseoir dessus.


Lettre aux présidents

Au Cameroun, Valsero lui aussi a eu des ennuis. Il faut dire que depuis plusieurs années, sans jamais en démordre, il interpelle le Président qui fêtait le 6 novembre dernier ses 34 années de pouvoir, ce qui le place au second rang des Présidents qui durent longtemps (après Robert Mugabe, recordman au Zimbabwe).

Ainsi, Valsero lui avait déjà écrit une Lettre dans laquelle il détaillait le désarroi de la jeunesse de son pays, dans un Cameroun où tout est verrouillé et gangrené par la corruption. Faute de réponse (autre que celle de la police débarquant dans l’un de ses concerts à Yaoundé, où le portrait du président avait été abîmé) il récidivait en 2009 avec une nouvelle chanson, « Réponds » ! Depuis lors, le rappeur garde son cap, contre vents et marées.  Et des paroles de plus en plus directes. Il ironise volontiers sur l’engagement de ses homologues rappeurs français, qui jouissent d’une liberté bien plus grande de ce côté de la Méditerranée, et qui se disent « engagés ». « Mais quels rappeurs descendent dans la rue avec les infirmières, avec les professeurs ? » interroge-t-il? Voilà d’après Valsero où se trouve l’engagement, dans une continuité entre les textes et les gestes. Lui qui séjournait récemment à Cuba sera à Paris le 22 /11 pour participer au concert « Lettre aux présidents ».

Face à un pouvoir inaccessible et bien souvent sourd, d’autres que lui ont aussi pris la plume pour s’adresser au « boss » de leur pays. Billy Billy par exemple, qui partagera le 22/11 la même scène, et qui s’était illustré en Côte d’Ivoire par la dénonciation successive de la caste des nouveaux riches au temps de Laurent Gbagbo, comme de l’arrogante toute-puissance des caciques du régime d’Alassane Ouattara qui lui a succédé. C’est d’ailleurs à lui qu’il avait en 2011 écrit sa lettre, forcément inachevée, puisque son bic était fini avant d’avoir pu tout dire. C’est sans doute pour cela que depuis son exil parisien, il vient de lui adresser un « recommandé » qu’il jouera pour la première fois sur la scène de Canal 93. Il rejoindra le reggaeman Kajeem, digne successeur de ses aînés Blondy et Fakoly, mais qui – plus jeune – a été biberonné aux sons du hip-hop et du dance hall. Et c’est donc à sa manière qu’il évoque les maux du pays, comme le fameux scandale des déchets toxiques déversés en 2006 dans des décharges d’Abdijan, contaminant des dizaines de milliers de personnes.

On n’oubliera pas Lexxus Legal, l’un des pionniers de la scène rap de Kinshasa, qui sur son tout dernier album, Léop’art, continue de pointer les carences d’une classe politique passée experte en désunion et en coups tordus. Un discours rare dans un pays où la rumba et les mabanga (les dédicaces dans les morceaux) font toujours la loi.

A découvrir en concert :
Le 19/11 sur la scène du Tamanoir (Genevilliers) : Cheikh Mc, Ewlade Lebled & Keur Gui
Le 22/11 sur la scène de Canal 93 : Kajeem invite Samsk & Billy, Lexxus invite Valsero

Tous ces artistes participeront aux deux jours de colloque « Politique de la Rue » organisé à Sciences Po Paris les 21 & 22 novembre prochains. De quoi prendre le pouls et le tempo de la contestation citoyenne en Afrique.

Envoyez NOM + PRENOM à info@pan-african-music.com pour tenter de gagner 2 places pour le concert « Lettres aux présidents » le 22 novembre au Canal 93 (Bobigny) !