Dans les disques de Franck Descollonges : jazz en Afrique du Sud

Cinquième épisode de notre série d’été avec Franck Descollonges, collectionneur invétéré et patron du label Heavenly Sweetness, qui nous emmène cette fois-ci en Afrique du Sud.

Cette semaine, on quitte les Caraïbes pour revenir à la terre mère de nombreuses musiques dont on s’est parlé précédemment : l’Afrique. Et notamment un pays chargé d’histoire, l’Afrique du Sud. Malgré l’apartheid, une dynamique scène jazz s’est mise en place, notamment dans les townships (dont Soweto), donnant à cette musique une dimension politique et protestataire. Et musicalement, un jazz différent, fortement influencé par les musiques traditionnelles locales. Malheureusement, de nombreux musiciens ont du s’exiler en Europe ou aux USA pour mener à bien leur carrière, c’est le cas de Letta M’bulu, Chris Mcgregor, Dollar Brand ou Hugh Masekela, dont on se parle de suite.

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Masekela Introducing Hedzoleh Soundz (1973)

Une pure merveille ! Je ne sais pas quoi vous dire de mieux. La trompette jazz de Masekela se pose sur le tapis de percussions et les chants du groupe ghanéen Hedzoleh Soundz. Un disque profond avec des thèmes magnifiques, des lignes de basse funky, une ambiance qui invite au voyage et à l’introspection. Une des fusions les plus réussies entre jazz et musiques africaines, à mon humble avis. Pour la petite histoire, c’est Fela Kuti qui a présenté le groupe à Hugh Masekela et on ne le remerciera jamais assez pour cette beauté. Hugh Masekela nous a malheureusement quittés l’année dernière, il était revenu en Afrique du Sud depuis le début des années 90.


Dollar Brand ‎– Mannenberg ~ ‘Is Where It’s Happening’ (1974)

Il y a beaucoup à dire sur Abdullah Ibrahim alias Dollar Brand. Vous en saurez d’ailleurs plus en lisant l’article que lui a consacré PAM récemment. Difficile de choisir un album dans la large discographie de Dollar Brand, mais celui-ci est emblématique et un de ses tout meilleurs.

En 1974, Dollar Brand (son nom à l’époque) enregistre ce LP de deux titres seulement lors d’un bref retour dans son pays natal (il vit en exil depuis plusieurs années) pour un jeune label nommé The Sun, fondé par Rashid Vally. Il s’entoure d’un groupe de musiciens natifs comme lui de Cape Town, avec notamment le saxophoniste Basil Coetzee.

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, Mannenberg n’est pas un paisible village allemand ou autrichien, mais un bouillonnant township du Cap. D’où le fait que ce titre au thème hypnotique incorpore au jazz des éléments de musiques africaines (Marabi, Ticky-draai, Langarm…). Pendant 13 minutes, les sax aériens de Coetzee & Jansen survolent le piano de Dollar Brand et une batterie implacable. Un des hits du “cape jazz”, le jazz de Cape Town, qui deviendra aussi un des hymnes de la lutte contre l’apartheid.

Je vous recommande chaudement les autres productions du label The Sun, dont une partie a été rééditée par l’excellent label/blog Matsuli Music.

Pour les collectionneurs de vinyle, si l’édition originale se raréfie, vous pouvez acheter la réédition faite sur le label Chiaroscuro sous le nom “Cape Town fringe”. Il s’agit du même album et il est bien moins cher.


The Heshoo Beshoo Group ‎– Armitage Road (1970)

Un bel exemple de Township jazz, avec cette superbe pochette parodiant le “Abbey Road” des Beatles en plein ghetto dévasté. Je ne sais malheureusement pas grand-chose de ce groupe, mais avec seulement basse, batterie, guitare et sax, ces quatre là arrivent à faire une formidable machine à groover. Un vinyle qui était longtemps quasiment impossible à trouver (et à prix d’or), qu’on peut désormais dénicher assez facilement depuis qu’un stock de copies françaises a été découvert. Je me demande encore comment cet obscur disque sud-africain a réussi à être édité en France en plein apartheid… Les voies de la musique sont parfois impénétrables.


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