« Enfants gâtés » : le nouveau single du rappeur brésilien Criolo confronte la crise sociale dans un samba aigre-doux

Je ne veux pas vivre ainsi, à mâcher la désillusion / Cet abîme social nécessite de l’attention / ‘Concentration, force et foi’, mon frère l’a déjà dit / Des enfants gâtés ne peuvent pas diriger le pays ». Des paroles acides patiemment prononcées sur le balancement doux du cavaquinho, du pandeiro, du reco-reco, de la guitare et de quelques cuivres. Le samba du Brésil retrouve enfin ses couleurs politiques avec le rappeur de São Paulo et son nouvel album ‘Espiral de Ilusão’, dont on décortique ici le premier single, « Menino Mimado » (Enfant Gâté).

Décrit par Caetano Veloso comme « la figure sans doute la plus importante de la musique pop brésilienne », et de son vrai nom Kleber Cavalcante Gomes, ce fils d’immigrés du Nordeste du Brésil – une région de prolétaires et de descendants d’esclaves et d’indigènes – occupe une place à part dans le rap brésilien depuis 2006 et l’album Ainda Há Tempo.

Fierté créole

Place à part car il revendique haut et fort ses origines métissées, représentant la diversité et la richesse de la société brésilienne.« Eu tenho orgulho da minha cor, / Do meu cabelo e do meu nariz. / Sou assim e sou feliz. / Índio, caboclo, cafuso, criolo! Sou brasileiro!« , chante le rappeur dans « Sucrilhos » en 2012 et qu’on traduirait par « Je suis fier de ma couleur, / de mes cheveux et de mon nez. / Je suis ainsi et je suis heureux : / indigène, caboclo, cafuso, créole, / je suis brésilien ! ». Une promotion de la fierté de la différence et un message antiraciste qui n’est pas sans rappeler le « Olhos Coloridos » de Sandra de Sá en 1986 : 

« Você ri da minha roupa
Você ri do meu cabelo
Você ri da minha pele
Você ri do meu sorriso…
A verdade é que você
(Todo brasileiro tem!)
Tem sangue crioulo
Tem cabelo duro »

[traduction libre par l’auteur]
« Tu ris de ma tenue
Tu ris de mes cheveux
Tu ris de ma peau
Tu rIs de mon sourire
Alors qu’en réalité, toi
(et tout le peuple brésilien)
Tu as du sang créole
Tu as les cheveux crépus »

Nomadisme musical

Place à part parce qu’il use de citations musicales de Caetano Veloso et Chico Buarque, légendes de la musique populaire brésilienne (MPB), et que son rap est mâtiné de sambas, boleros, forró et carimbó, des genres musicaux traditionnels brésiliens antérieurs au hip-hop, mais aussi d’afrobeat, de funk et de soul. Là encore, un métissage, typique de la scène musicale de São Paulo depuis quelques années, portée à bout de bras par Marcelo Cabral, musicien et producteur omniprésent et au don d’ubiquité impressionnant (Elza Soares, Metá Metá, Passo Torto, Thiago França, Rodrigo Campo, MarginaIS…), déjà responsable de la production des deux précédents albums de Criolo, Nó na Orelha (2012) et Convoque Seu Buda (2014), terrains de jeu musicaux variés à l’envi. Adepte de l’intertextualité et des jeux de va-et-vient entre genres musicaux, il n’en oublie pas de toujours convoquer le rap, en utilisant sur ce single des mots tirés d’une chanson de son ami rappeur Projota : « Foco, força e fé, já falou meu irmão » (« Concentration, force et foi, mon frère l’a dit »).

Ironie mordante contre cynisme rampant

Avec le titre « Menino Mimado », soit « enfant gâté », c’est un cri du coeur et de l’esprit que lance Criolo, mais avec la suavité du samba, surprenant et audacieux parti-pris musical, peut-être pour toucher encore plus fort sa cible, une caste au pouvoir défendant ses propres intérêts et créant un climat de division sociale. Il s’agit du gouvernement corrompu de Michel Temer, composé exclusivement d’hommes blancs sexagénaires hétérosexuels et membres de la classe économique dominante (à l’exception de Luislinda Valois, secrétaire à la promotion de l’égalité raciale, femme noire nommée un mois après le début du mandat présidentiel), qui contraste fortement avec le précédent gouvernement de Dilma Rousseff. Si le rappeur avait scandé son texte dans la violence vocale dont fait parfois preuve le hip-hop, l’effet aurait-il été le même ? Cette question, Criolo ne se la pose absolument pas, lui l’artiste qui n’a plus à prouver sa légitimité, dans un pays qui se cherche des éclaireurs lucides, honnêtes et vertueux, à l’opposé de sa classe politique.

« Ce qui se passe aujourd’hui », déclare-t-il dans une interview qu’il a récemment donnée à la BBC Brasil, « c’est que certaines personnes très intelligentes détiennent un régime entre leurs mains et savent très bien ce qu’elles en font. Elles en connaissent chaque espace, chaque interstice, et c’est ainsi qu’elles construisent leur empire. Et elles sont capables de tout pour protéger leurs propres intérêts, jusqu’à immobiliser le pays et faire en sorte que les gens s’entretuent dans la rue. » Médusé par la crise sociale dans son pays, il regrettait également cette « ambiance de haine et de rancoeur si absurde que les gens se contrefichent de tout. On dirait qu’ils ne voient pas le renforcement de l’homophobie, de la xénophobie et du racisme, que promeuvent certaines personnes. Ils trouvent normal qu’il existe cet abîme social dans lequel les gens vivent. » Un abîme social créé par des « enfants gâtés » – l’élite au pouvoir mais aussi les citoyens qui portent des oeillères – et qui « nécessite de l’attention », comme il le chante dans « Menino Mimado ».


« DANS LA JOIE, LA FRANCHISE ET LE QUESTIONNEMENT, JE LIVRE UN PORTRAIT DE NOTRE CONDITION. DANS UNE GUERRE POUR LE POUVOIR ET LA LIBERTÉ, OÙ LE BIEN-ÊTRE DE TOUS EST LOIN D’ÊTRE UNE PRIORITÉ, LE SAMBA OUVRE LA VOIE ET PREND LES DEVANTS. »


L’artiste dérange, donc, et pas uniquement ceux que l’on imagine – le pouvoir en place – mais ses propres fans, dont certains hurlent à la « caetanisation » de Criolo, pour son radical virage vers le samba. Ce à quoi Daniel Ganjaman, son producteur, répond tranquillement sur Twitter : « je me contenterai de citer « Haiti », un rap génial de Caetano Veloso et Gilberto Gil enregistré à une époque où certains d’entre vous ne savaient même pas ce qu’était le rap. » Criolo enfonce le clou aujourd’hui et déclare sur son compte Instagram : « Le samba a toujours été présent dans ma vie, depuis mon enfance. Dans la joie, la franchise et le questionnement, je livre un portrait de notre condition. Dans une guerre pour le pouvoir et la liberté, où le bien-être de tous est loin d’être une priorité, le samba ouvre la voie et prend les devants [o samba pede passagem] »,  finissant par un clin d’oeil subtil au « Pede Passagem » de Nara Leão, chanteuse culte de bossa-nova.

Une façon élégante de clouer le bec aux enfants gâtés comme aux esprits étriqués qui cultivent la délétère ambiance de haine et de division d’un Brésil qui a plus que jamais besoin de porte-voix comme celle de Criolo Doido, le « créole fou ».

PAROLES ORIGINALES [Portugais du Brésil]

[Refrão]
Não, eu não aceito essa indisciplina
Acho que você não me entendeu
Meus meninos são o que você teceu
Em resistência ao mundo que Deus deu
E eu não aceito, não
Não, eu não aceito essa indisciplina
Acho que você não me entendeu
Meus meninos são o que você teceu
Ei, resistência ao mundo que Deus deu

[Verso 1]
Então pare de correr na esteira e vá correr na rua
Veja a beleza da vida no ventre da mulher
Pois quem não vive em verdade, meu bem, flutua
Nas ilusões da mente de um louco qualquer
E eu não aceito, não

[Refrão]
Não, eu não aceito essa indisciplina
Acho que você não me entendeu
Meus meninos são o que você teceu
Em resistência ao mundo que Deus deu

[Verso 2]
Eu não quero viver assim, mastigar desilusão
Este abismo social requer atenção
‘Foco, força e fé’, já falou meu irmão
Meninos mimados não podem reger a nação


PAROLES EN FRANÇAIS [traduction libre par l’auteur]
[Refrain]
Non, je n’accepte pas cette indiscipline
Je pense que tu ne m’as pas compris
Mes enfants sont ce que tu as tissé
En résistance au monde que Dieu a créé

[Couplet 1]
Alors arrête de courir sur le tapis de la gym, et va courir dans la rue
Vois la beauté de la vie dans le ventre de la femme
Car qui ne vit pas vraiment, mon cher, baigne
Dans les illusions de l’esprit d’un fou quelconque
Et je ne l’accepte pas, non.

[Refrain]

[Couplet 2]
Je ne veux pas vivre ainsi, à mâcher la désillusion
Cet abîme social nécessite de l’attention
‘Concentration, force et foi’, mon frère l’a déjà dit
Des enfants gâtés ne peuvent pas diriger le pays

Téléchargez gratuitement le single « Menino Mimado » en cliquant sur le bouton rouge « Download » en bas de page de ce lien