Criolo, l’enfant conscient de la Zona Sul

À 42 ans, l’enfant des favelas de la Zone Sud de São Paolo a toujours su combiner musique et engagement social. Comme le prouve son dernier disque, Espiral de Ilusão (2018), ses textes acérés font aussi bien mouche sur des rythmes de hip-hop que sur des airs de samba.

Dès le début des années 80, le hip-hop s’est imposé dans la tentaculaire São Paulo, mégapole de 12 millions d’habitants. Les breakdancers et rappeurs se réunissaient dans plusieurs lieux consacrés, comme la gare de São Bento, la Galeria do Rock dans la rue 24 de Maio, ou le Teatro Municipal. En 1993 c’est aussi là que naissait Pode crê!, le premier magazine hip-hop de référence brésilien, l’équivalent de The Source aux États-Unis ou de Radikal en France. Kleber Cavalcante Gomes alias Criolo est né le 5 septembre 1975. Avec son cadet Emicida, il est l’un des plus dignes représentants actuels de la scène hip-hop paulista.

Criolo, le surnom de l’artiste, le situe clairement, au sein de la population brésilienne, comme un afrodescendant. Il prolonge ainsi les revendications des mouvements culturels et identitaires qui se sont développés au Brésil à partir des années 70-80. De fait, la famille de Criolo vient du Nordeste, à 3000 kilomètres de São Paulo. Cette région a été dès le 16e siècle le théâtre de l’exploitation des esclaves africains pour la culture de la canne à sucre. L’histoire de la famille de Criolo ne déparerait pas dans un roman de Jorge Amado, l’auteur de Bahia de tous les saints : « Ma famille est venue du Ceará pour s’installer dans la banlieue de São Paulo, à Grajaú, dans le quartier sud (Zona Sul). Elle a quitté cette région très pauvre du Nordeste pour vivre une meilleure vie », nous raconte Criolo, un peu fatigué, dans le café parisien où se mène l’interview. Il faut dire que, juste avant notre rencontre, il a chanté magistralement un samba en live, « Lá Vem Você », pour une émission diffusée sur Radio Nova.

Sans chercher à faire pleurer dans les chaumières, Criolo nous dépeint sans fards la réalité des laissés-pour-compte de la société brésilienne : « Mon enfance a été très dure et pénible. Mais ma famille a toujours fait preuve de pédagogie avec moi en essayant de m’expliquer l’environnement. Ne pas me cacher ce qui se passait autour. »


L’éducateur rappeur

Cette conscience sociale aigüe l’amène assez naturellement vers le hip-hop en 1987 : « J’ai commencé à rapper et j’ai fait ma première scène deux ans plus tard. J’ai d’abord entendu un rap. Je pouvais m’identifier à beaucoup de ce qui y était dit sur le racisme, les tensions dans les quartiers, les problèmes sociaux. Ça parlait de mon vécu. Il y avait des choses que je ressentais dans ma chair, mais je ne savais pas comment les exprimer. C’est ce qui m’a donné envie d’écrire et de m’impliquer dans ce mouvement. Le rap m’a servi de vecteur de communication. Mon premier médium, ça a été d’enregistrer une mixtape sur K7 et de la faire circuler jusque dans le quartier voisin, dans les écoles. En 2004, j’ai même eu un compte Myspace… en 2004 ça paraît loin maintenant ! » Criolo se dit inspiré par le flow des Nord-Américains Nas, Das Efx, le Wu-Tang Clan, mais aussi par la riche scène hip-hop paulista : les Racionais MC’s, qui ont partagé la scène avec Public Enemy. Sans oublier Thaide, ce rappeur précurseur également originaire de la Zona Sul, au micro depuis 30 ans. En parallèle de cette formation culturelle, pendant plusieurs années Criolo a mis les mains dans le cambouis en exerçant le métier d’éducateur social.


Protégé de Caetano Veloso

En 2006, Criolo vit une année charnière pour pour deux raisons : il rencontre Marcelo Cabral et Daniel Ganjaman qui, au-delà de son surnom prêtant à sourire, est le producteur de Nação Zumbi. Les deux hommes le persuadent d’enregistrer son premier disque : l’excellent Ainda Há Tempo (Il est encore temps). Ensuite, parce qu’il fonde Rinha dos MC’s avec DJ Dan Dan. Le duo porte dans son quartier un événement pluridisciplinaire éponyme qui s’inscrit dans la plus pure tradition du hip-hop : battle de MC’s, street art, beatmakers, DJ, graffiti et photographie : « C’était une façon de créer du lien dans le quartier et permettre aux gens d’exprimer leur créativité », résume Criolo. « Moi-même depuis 1999 je fais aussi un peu de photographie et de street art, ces formes artistiques qui sont aussi associées à la culture hip-hop. » Mais c’est en 2011 avec Nó na Orelha que la carrière de Criolo prend de l’ampleur. Il y chante véritablement pour la première fois. Son cocktail détonnant – trip-hop, afrobeat et samba – lui fait remporter les Brazilian Grammys et le titre de révélation de la chaîne MTV. Caetano Veloso himself reconnaît son talent, saluant l’une des plus importantes figures actuelles de la musique brésilienne. Ce qui rendrait (presque) Criolo rouge de confusion : « Je me sens très reconnaissant et je suis ému parce que c’est un chanteur qui compte énormément pour moi. C’est une personnalité culturelle et politique immense au Brésil, et aussi un grand ami. » Criolo fait lui-même partie d’une scène paulista extrêmement riche et variée, avec des noms comme Bixiga 70, Rael da Rima, Céu, Metá Metá, Anelis Assumpção, Emicida, Tulipa Ruiz… « Je me sens comme un novice à côté de tous ces artistes exceptionnels, ces esprits brillants qui ont un univers musical, un positionnement et des idées fortes. »


La spirale de l’illusion

Le succès, aussi grisant qu’il soit, ne fait pas perdre à Criolo le sens des réalités. Son dernier album Espiral de Ilusão illustre parfaitement les mots du poète (et diplomate) Vinicius de Moraes : « Faire un samba sans tristesse, c’est aimer une femme qui ne serait que belle. » Le titre lui-même fait affleurer la mélancolie derrière l’aspect joyeux du samba : « C’est lié d’abord à ma situation personnelle, mais peut-être aussi à la situation politique, aux problèmes gigantesques que ce pays rencontre en ce moment. » Depuis longtemps, Criolo avait à cœur de consacrer la forme musicale la plus célèbre de son pays : « Le samba est puissant. Je rends hommage à l’ancestralité de cette musique aux racines profondes. » En filigrane, il y restitue l’héritage de sa famille au son du cavaquinho, cette petite guitare à quatre cordes pincées, originaire du Portugal : « Mon grand-père était docker au port, mon père était dans les aciéries. Chanter le samba leur permettait d’échapper à leur condition sociale. Cette musique rassemble les gens et leur sert à s’exprimer. » Dans « Menino Mimado » (enfant gâté), une des meilleures chansons de l’album à laquelle PAM avait consacré un article, Criolo s’adresse « aux politiciens hypocrites et corrompus qui sont à la tête de ce pays. Ils se comportent comme des enfants gâtés. Les privilégiés ne devraient pas diriger ce pays. Ceux qui détiennent le pouvoir s’en servent pour s’enrichir personnellement ou goinfrer les multinationales. Alors qu’ils sont censés utiliser l’argent du peuple pour le bien commun. »

Le 14 mars dernier, l’assassinat à Rio de Janeiro de l’activiste Marielle Franco a bouleversé Criolo : « Malheureusement c’est le genre de drame auquel j’assiste depuis que je suis tout petit dans ma favela. Les activistes qui se battent pour nos droits, pour l’égalité, pour de meilleures conditions sociales, contre le racisme, leur vie leur est ôtée brutalement sous nos yeux. Ce sont des martyrs parce qu’ils savent qu’ils peuvent en mourir. Au Brésil les personnes qui veulent faire du bien à la population sont assassinées ou incarcérées. » Pour l’avenir du pays il ne cache pas son pessimisme : « La mentalité corruptrice en politique c’est comme un doigt qui appuie sur une gâchette », prophétise-t-il. En attendant des jours meilleurs, Criolo continue de porter la voix des sans-voix sur les scènes internationales. On a pu l’entendre en France en 2015 au festival Au fil des Voix ou encore au Black Summer Festival du Cabaret Sauvage. Reste que pour l’instant le rappeur reste (trop) méconnu en France. Avis aux programmateurs !

Suivre Criolo : Facebook / Instagram / Twitter / Site

Découvrez d’autres portraits de rappeurs brésiliens : Marcelo D2, le digger skateur carioca et Karol Conka, l’électron libre de Curitiba.