Cheb Hasni, un chant d’amour au temps du couvre-feu

#HasniDay. Vingt-cinq années après son assassinat à Oran, le chanteur algérien et icône du « rai love » suscite de nos jours encore de vives émotions, une immuable adoration et beaucoup de respect. Symbole de résistance, il reste vivant dans le cœur des Algériens.


De la Guinguette au stade du 5 juillet 

Natif de Gambetta, le quartier populaire mythique d’Oran, ville de l’Ouest algérien, Hasni grandit au sein d’une famille modeste et conservatrice. Après un bref passage au club l’ASMO de sa ville, il abandonne ses projets de devenir footballeur professionnel suite une blessure, et bien qu’il ne se prédestinait pas à une carrière musicale, c’est au gré d’une fortuite rencontre que débute son aventure.

Lors du mariage de son frère, il interprète le classique oranais « El Mersem », et se fait repérer par Kada Naoui, le propriétaire du cabaret la Guinguette à Oran. Ce lieu pittoresque et trivial, riche en couleur et en sonorités, est fréquenté par de nombreux promoteurs de spectacles. 

Une seconde rencontre le propulse ensuite hors des murs des cabarets, celle de Mohamed Saint-Crépin qui produira son premier album en 1986. Hasni signe trois duos avec la sulfureuse star oranaise Cheba Zahouania : « Derna l’amour fi Beraka meranika » (On a fait l’amour dans une baraque délabrée), une chanson très suggestive qui relate une torride étreinte dans une baraque abandonnée, « Bouya ya Bouya » (Père ö mon père) et « Zerga Galbi Bghak » (Je t’aime ma brune), mais c’est sans conteste sa chanson de « Tal ghyabek ya ghzali » (Ton absence perdure, ö ma gazelle) qui contribuera a sa renommée.

L’imagerie autour de l’œuvre de Hasni est ancrée dans un imaginaire de Spleen a l’oranaise : el ghorba (l’exil), le visa, l’amour meurtri, le dilemme amoureux, l’adultère et le sexe. Un sujet sensible que le chanteur a exploité sans tabou ni fioritures. C’est bien là le génie de Hasni, une hypersensibilité assumée et des textes accessibles. De là, un genre nouveau est né « le raï love » ou le raï sentimental. Hasni réussit un pari fou, celui de pénétrer les foyers et de titiller les puritains. Le raï se démocratise. 
 


Reportage Beur FM 1994

Le succès au rendez-vous, Hasni enchaîne les hits et produit 150 albums en huit ans ! Un recordman, jamais détrôné à ce jour. Son dernier concert en 1993 lors de la célébration de la fête de l’Indépendance et de la Jeunesse le 5 juillet au stade éponyme à Alger a réuni plus de 150 000 spectateurs. Alger étant sous couvre-feu, le concert se poursuit jusqu’à l’aube sous haute surveillance. Programmé en dernier, le passage de Hasni a déchaîné les passions. Il chante l’amour sous couvre-feu et clôt son spectacle avec « Mazal kayen l’espoir » (il y’a encore de l’espoir), le message est clair.

Un symbole étant né, celui d’un messager de paix et de liberté durant ces Années Noires où chanter l’amour, l’écrire et le clamer est passible de mort. Car durant cette période (1991-2002), l’Algérie a connu une terrible vague de violences sans précédent depuis l’indépendance. Les artistes, écrivains et acteurs socioculturels ont été parmi les premières cibles des organisations terroristes de  l’Armée islamique du salut (AIS). Beaucoup furent contraints à l’exil. L’assassinat de Hasni le 29 septembre 1994 prend les airs d’un baiser de Juda : proche de ses fans, il se laisse approcher… et meurt d’une balle dans le cou, l’autre dans la tête. 
 



La postérité 

Il est des pertes incommensurables pour l’Algérie, qui a tant perdu durant la Décennie noire. Celle de Cheb Hasni a plongé la joyeuse ville d’Oran, à l’instar du reste du pays dans un sinistre climat du deuil. Premier chanteur assassiné durant cette période, il est désormais affublé d’un nouveau surnom, El Marhoum (celui qui a reçu la miséricorde divine) : une périphrase habituellement usitée pour désigner un défunt, qui est devenue, pour lui, un nom propre.

L’on raconte que des mois durant, sa voix — à travers ses cassettes — résonnait encore, en écho, dans toutes les villes. Les jeunes erraient en voiture sans but, son à fond, défiant les islamistes. Hasni devient un acte de résistance en soi, un symbole de lutte contre l’intégrisme. De son vivant et longtemps après sa mort, il aura bousculé les codes. Lors de son enterrement, les femmes prennent part au cortège funèbre et l’accompagnent au cimetière, un acte proscrit dans la loi canonique musulmane.

« Il a été le plus grand chanteur de la jeunesse avec Matoub. Les deux ont galvanisé les foules, pour moi ils restent les seuls, uniques », explique Fella Khelif, de l’agence culturelle Ifrikya Roots. Étrange corrélation, car l’un est apolitique et l’autre ne l’est pas. On dira sur Hasni que c’est un artiste intrinsèquement oranais « avec ses gestes, sa mal-vie et son apolitisme ». Sa résistance a l’intégrisme est une sorte de punk attitude, couleur rose dragée.

Hasni est célébré par ses fans à travers le monde. À Paris, en 2017, le #HasniDay, est initié par le franco-marocain Mohamed Sqalli qui a réuni des artistes maghrébins : parmi eux Sofiane Saïdi, Kenzi Bourras, Sarah Benabdallah et Mohamed Lamouri ainsi que DJ Glitter, ou encore Melek Zertal et le designer Nassim Riad Azarzar. Il obtient la même année la médaille du mérite national à titre posthume par décret présidentiel algérien. 

« Mon premier souvenir de Cheb Hasni était lors de la marche au Front de mer d’Oran à l’annonce de sa mort », confie Faiza Lellou, qui avec l’association Wah-Wah Prod travaille à perpétuer la mémoire du raï à Oran et Paris. « J’avais trois ans à cette époque et j’ai le souvenir que mon grand frère me portait sur ses épaules. Cheb Hasni est un personnage fascinant, sa mort traumatisante a bouleversé l’Algérie. Pour moi, le vrai raï est mort avec Cheb Hasni, mais c’est aussi à travers sa mémoire que le raï est encore vivant aujourd’hui. Après 25 ans, on peut dire que Cheb Hasni est comme le vin, il se bonifie avec le temps. Il aura représenté le raï love et l’amour de son pays. À ce propos, dans une interview, un ami proche à lui disait « Hasni est le psychologue de tous les Algériens. » Personne ne l’a remplacé.

Hasni n’a pas d’alter ego dans le cœur des Maghrébins. En Algérie, au Maroc et en Tunisie, il reste El Marhoum adulé. 25 ans après sa mort, il est aussi le plus écouté. Car il est un âge où on rencontre inévitablement Hasni, l’âge des premiers amours et premiers chagrins. 
 

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