Brûle, un roman et sa bande-son pour raconter la naissance du hip hop

Le roman du journaliste Laurent Rigoulet est une plongée aussi romanesque que bien documentée dans le Bronx des années 70, à la recherche des artistes qui firent des étincelles et mirent le feu à New York. Ils donnèrent naissance au hip-hop. A lire, et à écouter.

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Alors que le hip-hop est un mouvement relativement jeune dont la plupart des acteurs originaux sont toujours en vie, certains pans de sa genèse restent largement méconnus. Raconter ce qui ne l’a jamais été en adoptant le point de vue des oubliés, c’est le défi dans lequel s’est lancé le journaliste Laurent Rigoulet avec Brûle. Un premier roman très réussi qui a désormais sa bande-son.

« Le feu (je te l’ai dit ma fille)/ Le feu (oui) / Me fait brûler ». 1974. Les dancefloors new-yorkais brûlent de désir au son de « Fire » des Ohio Players. Au même moment, le Bronx est, lui, littéralement en flammes. Brûlé par les promoteurs véreux pour toucher les primes d’assurance, brûlé par ses propres habitants, le tout dans l’indifférence générale. En 16 morceaux, Brûle : The Bronx mixtape (1973-1979) raconte une génération perdue qui, dans ce quartier en voie d’extinction, a inventé la culture hip-hop. On y retrouve quelques morceaux des pionniers (Afrika BambaataaGrandmaster Flash & The Furious Five), mais surtout des titres qui, comme « Fire », les ont influencé. Et donc principalement des morceaux de funk. Parce ce que la base du hip-hop n’est pas le disco (comme le montre la série The Get down), mais le funk, cette musique noire incandescente et revendicative.

« Dans le vaste salon où nous étions seuls, à la lumière d’une lampe posée au sol, James Brown me terrifia presque. Herc avait plusieurs disques qu’il joua à la chaîne et dont la puissance s’amplifia sur un rythme ébouriffé de pointes. La voix aiguë me perça les oreilles, les cris aussi. James Brown dévorait les syllabes, les recrachait comme des fléchettes, percutant à pleine vitesse. Des mots que je compris à peine. Et qui firent coulisser les portes d’un monde obscur. »

« Nous sommes fatigués de nous taper la tête contre les murs
Et de travailler pour les autres.
Dis-le fort
Je suis noir et j’en suis fier »

Brûle, le roman, raconte l’émergence de la culture hip-hop à travers les yeux de Gary Jr., disciple imaginaire d’un maître bien réel Dj Kool Herc. Un enfant de Kingston débarqué dans le Bronx avec sa famille à l’âge de 12 ans, en 1967. L’homme qui inventa le breakbeat. Deux platines, deux disques identiques: une séquence rythmique que l’on répète en boucle. Première brique du Rap qui nait du même coup, là, entre les blocks en flammes et la révolution du son à venir.

De ce berceau en feu qui a vu naître le hip-hop, il ne reste que des légendes, des listes de chansons, les mémoires altérées de ceux qui croyaient y être. Laurent Rigoulet a donc choisi la fiction pour répondre à l’absence de traces (il n’existe ni enregistrements, ni photos, ni films avant 1977), mais aussi pour donner aux djs Kool Herc, Flash ou Bambaataa la dimension héroïque qu’ils n’ont pas eu, d’abord dépossédés de leur art puis ensuite longtemps disparus des mémoires. D’une plume tour à tour flamboyante ou dépouillée, Laurent Rigoulet insuffle à ces fantômes du passé une réalité tangible. Que l’on peut dater : 11 août 1973, pour l’étincelle qui a tout embrasé. Kool Herc aux platines, amis, parents, voisins, gangs: « La première soirée rap fut une fête de famille.» Tout le monde y était. Désormais, le lecteur aussi.

Côté musique, reste ce que l’on écoutait dans les fêtes justement, ce que les djs trafiquaient à leur sauce, des morceaux qui font le corps de Brûle : The Bronx mixtape. On y retrouve « I Say It Loud (I’m Black And I’m Proud) » de James Brown mais aussi « Get Into Something » de The Isley Brothers, « It’s Just Begun » de Jimmy Castor Bunch ou encore « Apache » par The Incredible Bongo Band.

« Il avait trouvé un disque que personne ne connaissait. Il en avait décollé l’étiquette et le cachait sous son sommier pendant qu’il dormait. Une reprise de  « Apache » des Shadows dont il dira plus tard qu’elle était l’hymne national du hip hop. Le groupe s’appelait Incredible Bongo Band. Herc avait trouvé leur disque par hasard, il avait plus ou moins servi de bande-originale à un film bizarre, « La créature à deux têtes ». Une noire, une blanche, on pouvait pas l’inventer ! Un morceau de folie. On aurait dit que la cavalerie débarquait. Les cuivres sonnaient la charge dans un déluge de batterie et de percussions que Kool Herc prolongeait, prolongeait encore, jusqu’à ce que la foule demande grâce »

Le roman  de Laurent Rigoulet s’achève avec le triomphe, en 1979, de « Rapper’s Delight ». Considéré comme le premier tube du genre, on le doit au Sugarhill Gang. Une sorte de boys band monté de toutes pièces par la productrice Sylvia Robinson, avec des rappeurs amateurs (originaires non pas du Bronx mais du New Jersey), sur une ligne de basse disco-funk piquée au morceau « Good Times » de Chic et des paroles empruntées elles aussi à de vrais originaux du rap. La cocaïne et le crack déferlent sur New York. Eclipsés, à la fois par l’industrie et par de nouveaux venus, la plupart des pionniers du Bronx plongent dedans.

Près de 30 ans plus tard, en 2008, Grandmaster Caz, l’auteur spolié des couplets de Rapper’s Delight, répond à cette supercherie de producteur avec « Mc Delight ». Un titre qui, en guise de bonus, clôt la sélection musicale de Laurent Rigoulet, Brûle : the Bronx Mixtape.

L’ouvrage de Laurent Rigoulet est le fruit de 25 ans de recherches. Extrêmement bien documenté, on peut le lire comme une nouvelle somme musicologique sur la naissance du hip hop. Mais Brûle est un roman. Et son histoire, assez tragique, est avant tout celle d’une jeunesse sans horizon, pleine de colère et d’envies. Dans les décombres du Bronx, elle invente le genre musical le plus répandu dans le monde aujourd’hui puis disparaît, alors que la ville, elle, continue de sombrer dans la misère.

Brûle de Laurent Rigoulet, Éditions Don Quichotte.
Brûle : the Bronx Mixtape, sa bande-son, est disponible chez Pias

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