Bombino : « la guitare c’est comme les maths »

Premier volet de notre série consacrée aux visages de la guitare électrique sur le continent africain. Aujourd’hui, la guitare touarègue d’Omara Moctar, alias Bombino, aussi appelé le « Jimi Hendrix » du désert.

Depuis dix ans, Omara Moctar, dit Bombino, s’est appliqué à rajouter une bonne dose de rock dans la musique touarègue. Le garçon originaire d’un village des environs d’Agadez, au Niger, a sorti la semaine dernière son quatrième album, Deran – « meilleurs voeux » en tamasheq. Bombino est l’un des guitaristes les plus connus de la musique ishumar (en français, des chômeurs), c’est-à-dire celle de l’exode des touaregs à partir des années 70.

Comme beaucoup de musiciens de touaregs, Bombino a débuté son apprentissage sur des ‘guitares-bidon’, ces instruments bricolés à partir de bidons d’eau sur lesquels on a fixé un manche en bois. Il découvre la guitare acoustique à Tamanrasset, la grande ville du sud de l’Algérie. C’est là qu’il passe une partie de son enfance après avoir fui, avec une partie de sa famille, les combats occasionnés par la rébellion touarègue à partir de 1990. Le « bambin » a dix ans et l’envie de jouer va l’accompagner jusqu’à son retour au Niger. La question qui l’habite alors est de savoir quand il aura son propre instrument. « Dès que j’entendais qu’il y avait un guitariste quelque part, je partais, raconte Omara Moctar. Dans les années 95, 96, 97, la guitare était quelque chose de très rare. On n’imaginait même pas où l’on pouvait en acheter. Il fallait faire 1000 kilomètres, aller à Niamey, la capitale, ou à la frontière du Nigéria. C’était des instruments très chers et de mauvaise qualité. La plupart des guitaristes n’en avaient pas. Il y avait peut-être dix artistes pour deux guitares. Tu jouais un, deux morceaux, tu passais au suivant. » Il passe à l’électrique lors d’un séjour à Niamey, et on sent que cela a été plus qu’une évidence pour lui. Lorsqu’on le rencontre, il revit ce moment où, durant l’entracte d’un spectacle de rue, il a osé prendre la guitare posée sur scène. Il revoit encore les gens qui arrivent par grappes autour de lui et se mettent à taper dans leurs mains.


© Arnaud Contreras


« La guitare, c’est comme les maths »

Pour le Nigérien, aujourd’hui âgé de 38 ans, la guitare est comme « le calcul ». Il en parle d’ailleurs de façon mathématique : elle a six cordes, son manche compte vingt-et-une cases et sur cette base, il ajoute, il retranche. Cette « six-cordes » a été sa complice durant les années où Bombino travaillait comme guide touristique, bien avant sa reconnaissance internationale. En 2013, son deuxième album Nomad produit par Dan Auerbach, des Black Keys, est une véritable bombe. La guitare touarègue y gagne le territoire du rock, et sur sa pochette, Bombino enfile le costume de super guitar hero, instrument en bandoulière, turban au vent et moto qui se cabre. Musicalement, on alterne alors entre des ballades quasi folk et des rythmes binaires, très rock. De son passage à Nashville, aux Etats-Unis, Omara Moctar garde le souvenir d’amplis comme il n’y en a jamais eu dans le désert. La logistique dernier cri des grands studios américains, auxquels il est désormais abonné, n’a rien à voir avec les branchements dans les tables de mixage fatiguées et les mégaphones qui saturent, utilisés pour les soirées « guitare » au pays.

À partir des années 90, Tinariwen a pourtant ouvert la voie à une mondialisation de la musique ishumar, celle-ci devenant l’expression de la rébellion touarègue au Mali et au Niger. Sa base vient du rythme du tendé (le tambour) qui se marie désormais au blues, au rock, au funk, ou au reggae (donnant ainsi le « tuareggae » inventé par Bombino). Quant à la guitare… « Avant la guitare, il y avait l’imzhad (le violon). C’était la femme qui en jouait, et l’homme qui chantait. La guitare suivait ce violon », explique-t-il. Alors que les musiciens touaregs se font connaître grâce à leurs cassettes, la guitare devient l’instrument central des cérémonies (baptêmes, mariages). Ce blues ressemble à celui que le musicien/paysan Ali Farka Touré cultive au même moment le long du fleuve Niger, le rythme du tendé en plus.

Aujourd’hui, en dépit tournées mondiales, Omara Moctar n’a pas oublié Agadez, loin de là. Il regrette d’ailleurs dans Deran que son désert soit toujours classé en « zone rouge », alors même que le djihadisme frappe partout dans le monde.« Tu sais, conclut-il, d’une voix douce, il n’y a pas plus agréable que de trouver une guitare dans le Ténéré. Le désert, c’est un espace vide avec des djinns (1). Le soir, tu as les guitares, c’est le silence absolu. Tu touches les cordes et ça sonne fort. C’est ce qui me pousse à faire ce travail : retrouver cet environnement et aussi, être indépendant financièrement en cas de besoin. » Le désert, comme plus grande scène du monde…

(1) Dans la tradition musulmane, le djinn est un esprit qui peut prendre diverses formes et qui vit près des cours d’eau, des cimetières, des forêts ou des déserts.

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Crédit photo : Richard Dumas