Blinky Bill, héraut de la scène musicale kényane

Avec son premier album solo, Everyone’s Just Winging It And Other Fly Tales (sorti le 19 octobre) le DJ, rappeur et producteur Blinky Bill place le Kenya sur l’échiquier international des musiques actuelles. Rencontre lors de son concert au MaMA, à Paris.

C’est en grande partie dans son studio de Nairobi que l’homme fort de l’underground kényan et pilier du collectif Just A Band, a enregistré son premier opus : 12 titres gorgés de groove (quelque part entre rap, funk, nu soul et électro) qui font la part belle à la bouillonnante scène urbaine kényane (Muthoni Drummer Queen, Sage…) et plus largement afro (Petite Noir, Sampa the Great, Nneka). Un album feel good qui doit sa cohérence au flow lancinant de cet expérimentateur prolifique et à son impeccable production.

Écoutez Blinky Bill dans notre playlist Afrobeats sur Spotify et Deezer.


Vous venez de terminer une tournée en France, mais vous avez joué aussi en Angleterre, comment ça s’est passé ?

J’avais déjà joué en Europe en tant que DJ. Mais en live, avec mon groupe, c’était la première fois et c’était vraiment incroyable. L’accueil a été génial. Ce fut aussi une expérience enrichissante de jouer devant un public qui ne connaissait pas mon travail.


Votre vrai nom est Bill Sellanga. Pourquoi avoir choisi Blinky Bill pour la scène ?

Parce qu’un jour j’ai lu mon nom dans le journal et que je l’ai trouvé très ennuyeux. Bill Sellanga, ça faisait comptable ! Et au lycée, il y a avait ce dessin animé appelé « Blinky Bill » et tout le monde m’appelait comme ça…


Dans ce dessin animé australien, Blinky Bill est un petit koala courageux et écolo. L’êtes-vous tout autant ?

Je fais de mon mieux… (rires) 


Est-ce que la musique a toujours fait parti de votre vie ?

Oui, j’ai grandi avec des parents mélomanes qui s’ignoraient. Ma mère jouait de la guitare, mon père chantait dans la chorale de son boulot et pour des célébrations nationales. Il écoutait tout le temps de la musique.


Quelles musiques écoutaient-ils ?

Mon père écoutait de la musique congolaise : Franco, Awilo Longomba et plein d’autres. Ma mère écoutait du gospel. Donc j’ai grandi entouré de ces musiques, mais il nous arrivait aussi de tomber sur des émissions de télévision où l’on pouvait entendre Mickael Jackson… J’ai donc aussi été influencé par la pop. Du coup, une partie de ma musique est profondément enracinée dans la musique africaine, mais aussi ouverte sur le monde. Car j’écoute beaucoup de hip-hop aussi, principalement africain et américain. Et puis j’adore le jazz, notamment les chanteuses de la vieille époque. Mes influences sont vastes…


« California love« 
 de 2Pac en feat avec Dr Dre a été une révélation pour vous. Pourquoi ?

À cause de la talkbox (appareil permettant à un musicien de faire prononcer des syllabes à son instrument de musique en utilisant sa bouche, NDLR), je n’avais jamais entendu ça dans la musique africaine !

J’adore les talkbox. J’en joue sur mon nouvel album. Je me suis beaucoup entraîné pour savoir comment les utiliser dans ma musique. 


Le groupe avec lequel vous vous êtes fait connaître, Just a Band, n’existe plus. Pourquoi ?

Il existe toujours ! On fait juste un break. On a sorti trois albums et à un moment on a ressenti le besoin de développer nos propres projets. On est toujours en bons termes et, avec un peu de chance, quand j’aurai fini cette tournée, on pourra reprendre nos affaires Just a Band.


Vous avez confié à
TED Fellows : « parfois j’ai l’impression de suivre un chemin que peu ont emprunté ». Qu’entendiez-vous par là ?

Au Kenya, nous n’avons pas de grande lignée de musiciens sur lesquels nous appuyer. Je parlais du Congo… Ils ont eu Franco, puis Werrason et Fally Ipupa : ces différentes générations d’artistes ont pu grandir à partir de la précédente. Mais dans la musique kényane, on ne peut dire de personne : « lui, c’est notre Hugh Masekela ».

On ne connaît pas bien la scène musicale kényane actuelle, comment la décririez-vous ?

Il y a actuellement énormément de musiques inédites au pays, beaucoup d’artistes différents qui émergent, de très bons producteurs aussi dont certains ont participé à mon album. Il a d’ailleurs été en grande partie réalisé à Nairobi. J’ai collaboré avec beaucoup d’artistes de cette nouvelle scène que j’admire. J’espère que les gens auront envie d’en découvrir plus parce que beaucoup de talents n’attendent que l’opportunité de montrer au monde de quoi ils sont capables. 


Sage
était déjà sur votre premier EP. Qui est-elle ?

Sage est une très bonne amie. C’est une de mes chanteuses kényanes préférées à l’heure actuelle. On travaille très bien ensemble, d’ailleurs elle m’a accompagné tout au long de l’enregistrement. Elle est très, très talentueuse…


De quoi nourrissez-vous votre musique ?

Je dépense la plupart de mon argent en matériel. C’est le premier voyage que je fais où je n’achète rien. Je viens de finir l’album et me sens un peu paresseux. J’en suis rendu à m’acheter des chaussures… (rires). Non, j’ai juste envie de me laisser le temps de voir venir. Mais en temps normal, j’achète du matériel donc, j’écoute des disques, j’adore sampler aussi. Je cherche à savoir comment des producteurs de tous horizons font leur musique, il y a toujours à apprendre des techniques des autres.


Chaque titre de votre album est une invitation à danser. Colporter les bonnes vibrations, c’est ce que vous recherchez à travers votre musique ?

Le moins que je puisse dire du monde qui nous entoure, c’est que les temps sont troubles. On a des présidents fous qui disent ce qui leur passe par la tête et ce n’est pas nouveau, mais j’ai l’impression en tant qu’artiste de cette génération qu’il est important de pouvoir répandre la bonne humeur. Les gens ont la vie dure. Si on peut faire quelque chose pour qu’ils se sentent mieux, c’est une bonne chose. 


Vous chantez principalement en anglais, mais aussi en swahili. Que veut dire
Mungu Halili ?

« Dieu ne dort pas. » C’est une expression que l’on utilise beaucoup au Kenya. Pour le dire vite : même si tu traverses beaucoup de difficultés, les choses vont s’arranger.


Sampa The Great
est basé en Australie, Petite Noir en Afrique du Sud, Nneka au Nigéria. Comment avez-vous développé ces collaborations ?

Petite Noir a joué à Nairobi en février l’année dernière. Il est venu passer du temps au studio, je lui ai fait écouter pas mal de titres et quand il a entendu « Let That Go », il est devenu dingue du morceau et a fini par poser dessus.

Sampa The Great, je l’ai rencontrée la semaine dernière à l’occasion de mon concert à Londres. On ne s’était jamais vu en chair et en os, mais j’adorais sa musique, son style. Je l’ai contactée à travers tweeter, lui ai envoyé une chanson et elle a adoré. Elle a enregistré dessus et me l’a renvoyée. Nneka, je suis allé à Lagos pour la rencontrer et on est rentré en studio. Je suis fan, sa voix… tout ce qu’elle fait. Elle est merveilleuse. 


Comment avez-vous rencontré le rappeur américain
GoldLink ? Pouvez-vous nous parler de votre projet en commun ?

Je connais un de ses amis. Ils m’ont demandé de remixer son dernier projet en tant que directeur artistique. Mais ce n’est pas encore sorti. On a pas mal de chansons qui sont vraiment géniales, mais je ne sais encore si elles vont voir la lumière du jour…

Je l’ai rencontré cette année à Washington DC où il habite. Il a acheté des falafels et on a traîne ensemble. Il devait collaborer sur « I’ll care more next time », mais les choses sont allées trop vite…


Blinky Bill, Everyone’s Just Winging It And Other Fly Tales (Lusafrica/The garden)à écouter ici.

Lire ensuite : Sampa The Great : le chant libérateur