BlacKkKlansman, la force des images et la puissance des musiques

Le vieux lion Binda Ngazolo a vu le dernier Spike Lee, BlacKkKlansman. Récit de cette expérience, et retour dans un imaginaire qui lui est cher, en images et en musique.

Ce soir-là, je tenais à partager avec mon fils ma passion pour les œuvres de Spike Lee. Il m’a tellement manqué ces dernières années. Nous nous installons donc confortablement dans la salle de cinéma. La lumière s’éteint : Attention ! Ça tourne. La musique résonne. Autant en emporte le vent de la guerre de Sécession. La citation du thème est claire. C’est du Spike Lee tout craché. Terence Blanchard son complice de toujours est à la baguette. Sa musique nous téléporte directement dans le champ de bataille. Le drapeau des confédérés flotte impuissant et bien dérisoire. Les cadavres jonchent le sol ensanglanté. C’est l’hécatombe.

Voilà comment Terence Blanchard porte sublimement, en musique, l’adaptation cinématographique du récit de vie – vrai — de Ron Stallworth, un jeune inspecteur noir (John David Washington, le fils de Denzel) et son double blanc et juif Flip Zimmerman (Adam Driver). L’histoire est tellement énorme et si cocasse que l’on ne peut que jubiler de voir la prétendue crème de la race blanche « supérieure » se faire rouler dans la farine, avec la bénédiction du grand sorcier blanc et tout son kukuxklan d’ahuris encagoulés, bien pointus.

Nous sommes à la fin des années 70. La bande son porte le souffle du combat pour les droits civiques. Le Black Power fait fleurir des coiffures afro, comme autant de symboles de la fierté du black is beautiful, la caméra de Spike Lee sublime les visages de noirs qui assistent au meeting de Stokely Carmichael (aka Nkwamé-Ture) du Black Panther Party. Spike Lee n’a pas non plus oublié de citer un vieux truc de James Brown qui me colle encore et encore : « SAY IT LOUD ! I’M BLACK AND I’M PROUD. »

Par ce titre emblématique des années 60/70, je me retrouve comme par enchantement dans les ambiances de mon adolescence. J’arborais moi-même un afro respectable, Black Panther et tout, hein !

Spike Lee dans, un clin d’œil gentiment critique, nous rappelle la belle époque (1971) du SHAFT de Gordon Parks, réalisateur-pionnier de l’un des tout premiers Blacksploitations, avec en prime l’oscar de la meilleure chanson originale pour « Theme from Shaft » décerné à Issac Hayes… Sans oublier Coffy, la panthère noire de Harlem ((déjà) en 1973) avec Pam Grier.                             

Je sais, vous devez vous demander ce que tout ceci a à voir avec BlacKkKlansman. Mais il se trouve juste que tout ça a fait remonter à la surface des souvenirs de ces années de prise de conscience, de ce que je nomme communément : « la force de l’image ». Je racontais à mon fils comment de simples films de divertissements ont pu changer (malgré des stéréotypes un peu lourdingues), le regard que certains noirs à l’époque pouvaient porter sur eux-mêmes.

Surtout quand Spike Lee nous transporte dans une mise en perspective parallèle :

— D’une part vers un baptême des recrues de la section du Ku Klux Klan de Colorado Springs, où est projeté le film de Griffith Naissance d’une nation (le film fétiche des suprémacistes blancs). Évidemment, les membres de « l’organisation » applaudissent à tout rompre à la mort des personnages noirs.

— D’autre part, dans une réunion organisée par une étudiante militante du mouvement Black Power, où un vieil homme noir (Harry Belafonte) raconte l’atroce lynchage de Jesse Washington en 1916, où il fut émasculé, carbonisé et pendu haut et court à un arbre porteur « d’étranges fruits » (comme le chantera Billie Holiday). Une macabre tradition que semblent regretter les nostalgiques du temps de la ségrégation. Et il s’en trouve encore un certain nombre, comme le rappellent les images de l’attaque de Charlottesville qui clôture le film (en août 2017, un militant d’extrême droit avait foncé dans une foule de manifestants antiracistes, tuant une jeune femme et blessant 19 personnes, NDLR).

Cette dénonciation qui manie humour et gravité est naturellement portée par les excellents choix musicaux de l’univers de Spike Lee. La scène finale de BlacKkKlansman est accompagnée par une chanson inédite de… Prince him self ! Le réalisateur est convaincu que Prince qui a tiré sa révérence en 2016 voulait qu’il ait ce morceau. Il ne trouve pas d’autre explication pour comprendre comment une cassette ensevelie depuis des lustres dans une cave/sous-sol à Paisley Park, soit sortie tout d’un coup de nulle part, pour être redécouverte par son ami Troy Carter (il travaille chez Spotify et gère aussi le patrimoine de Prince). Après avoir visionné le film en privé, il lui aurait dit : « Spike, j’ai une chanson pour toi ».

Pour moi, BlacKkKlansman est né sous le signe de la fidélité et de l’engagement. Fidélité de Spike Lee à ses idées, fidélité à son militantisme, à son engagement. Servis par la force des images, et celle de la musique ! Le Festival de Cannes 2018 ne s’y est pas trompé et l’a salué par le Grand Prix. En parlant de fidélité, j’ai transmis à mon fils ma passion de ses œuvres, depuis… « Nola darling », et je suis heureux que Spike Lee n’en fasse qu’à sa tête !  

Lire ensuite : Black Panther : le Black Power Image-in-air !

Binda Ngazolo

Binda Ngazolo est auteur, conteur et metteur en scène. Né au Cameroun, initié par sa grand-mère aux mythes traditionnels béti, cet inconditionnel de Fela n’hésitait pas à prendre les hasardeuses pirogues qui passaient en clando au Nigeria pour acheter ses disques. Plus tard, il déménage en Côte d’Ivoire où il passe plus de vingt ans à travailler sur les cultures urbaines et la langue des ghettos. Il poursuit ses travaux en France, où il a enregistré récemment une série de contes urbains pour le label No Format.