Black Panther : le Black Power Image-in-air !

Dans cette chronique, Binda Ngazolo alias « le Vieux Lion » raconte sa bonne surprise en découvrant Black Panther, le dernier né des studios Marvel, qui a fait une entrée fracassante au box office américain.

Il y a quelques jours, j’ai été invité par deux jeunes Afro-descendants de France à la projection exceptionnelle du film Black Panther au cinéma le Grand Rex, à Paris. Alors, j’y suis allé. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre et je n’avais même pas vu la bande annonce. Nous y voilà. On entre dans le cinéma… et voilà moi littéralement sidéré ! La salle obscure est noire de monde (sans mauvais jeu de mot). Il y règne une ambiance de folie, joyeuse et festive. C’est une transe collective, une communion quasi-spirituelle, le partage d’un souffle, d’un soupir de plaisir : celui de pouvoir enfin s’identifier à un Super-héros noir. Au milieu des 2800 spectateurs, je suis pour ainsi dire l’un des rares grisonnants. Mais où sont donc les autres ?

Enfin bref… Le REX est en ébullition, des musiques urbaines africaines, africaines-américaines et caribéennes ambiancent le coin. La projection de vidéoclips embrase l’écran. Le public reconnaît les chansons et les reprend en chœur. Je suis un peu perdu, tandis que le mercure monte ! Le thermomètre est même sur le point d’exploser quand entrent en scène des danseurs qui se lancent dans un Battle époustouflant, sans oublier la prestation vocale magistrale du groupe Poetic Lover avec en toile de fond l’immense logo du festival Brown Sugar Days qui organise l’événement.


Changement de regard sur les mondes noirs

Le film commence. Silence, ça tourne !… 

Suite au décès de son père, le roi T’Chaka (voir le film Captain America – Civil War), son fils T’Challa aka Black Panther vient de prendre sa place sur le trône du Wakanda, une nation africaine technologiquement très avancée. Mais lorsque débarque un autre prétendant au trône : Killmonger (Michael B. Jordan), lui aussi de sang royal, T’Challa est mis à rude épreuve. Ce conflit entre deux Blacks Panthers menace non seulement le destin du Wakanda, mais aussi celui du monde entier. Ambiance…  Je vous laisse découvrir la suite au cinéma.

Mais de mon point de vue, c’est une merveille de Marvel ! Incroyable, ce que peut susciter la projection d’un simple film de divertissement dont le super-héros est noir dans les imaginaires d’une génération de jeunes afro-descendants. Ceux-là même qui sont confrontés depuis si longtemps à toutes sortes de discriminations, et exposés à la diffusion massive d’images dévalorisantes de l’Afrique subsaharienne, à longueur de programmes et d’émissions de télé-divisions. D’un écran à l’autre, on a complaisamment entretenu depuis des siècles de vieux clichés, de vieux préjugés et autres stéréotypes aussi vieux que les vieux films en noir et blanc de l’époque coloniale.

L’industrie cinématographique a réussi à nous convaincre – nous Africains qui sortions à peine de la colonisation – que les méchants de l’histoire des Amériques étaient les amérindiens. J’entends encore dans ma mémoire la célèbre réplique du cowboy teigneux : « un bon indien est un indien mort… » Et nous, pauvres avatars de séries B, nous étions d’accord. Puis un jour, j’ai vu le film Little Big Man. De quoi mesurer, comme disait MC Solaar, à quel point le western nous berne.

Ce formatage a durablement installé dans les esprits des peuples noirs un certain complexe d’infériorité et la déconsidération de tout ce qui viendrait des imaginaires de l’Afrique subsaharienne … et donc des cultures qui en découlent.

Mais voilà que surgit Black Panther (encore une fois des USA) : un coup de projecteur pour sublimer les imaginaires de l’Afrique subsaharienne : c’est merveilleusement fantastique. En tout cas, moi, ça m’a fait un effet bœuf !


Hollywood et les épopées africaines

En regardant le film, tout ce que je vois à l’écran me rappelle les épopées de Mvett de mon enfance, ces longs récits qui se déroulaient chez les Immortels du peuple d’Engong, les héros mythiques de la tradition fang d’Afrique centrale. Il y a bien longtemps déjà, je trouvais que les décors du Mvett ressemblaient étrangement au royaume du Wakanda, un pays africain fictif appartenant à l’univers Marvel. Créé par Stan Lee et Jack Kirby, ce pays apparaît pour la première fois dans le numéro 52 de Fantastic Four en juillet 1966.

Comme dans le Mvett, les personnages – femmes et  hommes – de Black Panther sont puissants et peuvent se téléporter, comme dans tant d’autres histoires « mystiques » qu’on entend sur le Continent. Il y a dans ce film des références claires au culte des ancêtres (comme dans le rituel Bwiti-Fang), mais aussi la présence et la force des masques, sans oublier  l’inspiration subsaharienne de l’architecture, des décors et des costumes. Bref, le film met à l’honneur un imaginaire largement partagé par les peuples d’Afrique, et certainement aussi par la Diaspora.

Le casting est tout simplement flamboyant. Les actrices sont éblouissantes et puissantes (pas de faire-valoir). Les acteurs époustouflants. Il y a de l’action, la forme, le fond et un zeste d’humour en prime. Le tout merveilleusement éclairé et dirigé par un réalisateur Africain-Américain : Ryan Coogler. Quant à la bande originale, produite par Kendrick Lamar (où figurent entre autres The Weeknd, Khalid, Travis Scott… elle est juste renversante avec son alchimie de sonorités traditionnelles africaines, de rap et autres sons futuristes. Un véritable régal. Comme dirait l’acteur Chadwick Boseman alias Black Panther: « C’est plus qu’un film, c’est devenu un mouvement ».

Ce fut pour moi une expérience mémorable à vous donner la chair de coq. Depuis combien d’années attendais-je cela ? Depuis toujours peut-être…. Combien de fois ai-je répété qu’à force de vivre dans les images et l’imaginaire des autres, nous étions condamnés à vivre par procuration comme des avatars. À vivre, littéralement, dans le rêve des autres. Et c’est exactement à ce problème que remédie en partie Black Panther, le premier film, je l’espère, d’une longue série qui réhabiliterait les richesses de nos imaginaires.

Binda Ngazolo

Binda Ngazolo est auteur, conteur et metteur en scène. Né au Cameroun, initié par sa grand-mère aux mythes traditionnels béti, cet inconditionnel de Fela n’hésitait pas à prendre les hasardeuses pirogues qui passaient en clando au Nigeria pour acheter ses disques. Plus tard, il déménage en Côte d’Ivoire où il passe plus de vingt ans à travailler sur les cultures du urbaines et la langue des ghettos. Il poursuit ses travaux en France, où il a enregistré récemment une série de contes urbains pour le label No Format.