‘Quebra Cabeça’ : l’afrobeat toujours plus urbain des Brésiliens de Bixiga 70

Pour son 4e album, Quebra Cabeça, le big band afrobeat brésilien a complexifié son casse-tête musical et invité en studio les vibrations électroniques de la mégapole São Paulo.

Mai 2016. Dix musiciens aux fringues bariolées et aux sourires contagieux prennent d’assaut la grande scène de la Praça da República de São Paulo. Des milliers de spectateurs se sont réunis sur le pavé depuis l’après-midi, à l’annonce de ce concert gratuit qui tombe à point nommé pour soigner la gueule de bois suite au tout récent impeachment dont a été victime Dilma Roussef, présidente socialiste désormais déchue et substituée par Michel Temer. Or, tout le monde le sent déjà : cet homme blanc et quinquagénaire transpire la rigueur et le conservatisme, voire la violence contre tout ce qui ne file pas droit – Noirs, transexuels, gays, féministes, prolos des favelas… Ce soir-là, c’est une jeunesse bigarrée qui s’enivre à la cachaça et à la bière bon marché vendue par des dizaines de marchands ambulants, équipés de petits chariots improvisés à l’aide de jantes de vélo, caddies de supermarchés et autres planches de bois récupérés sur les trottoirs, sortes de mini décharges à ciel ouvert. C’est que São Paulo a ce don unique de marier l’ordre et le chaos, le luxe et la misère, le privilège et le système D. On se débrouille comme on peut dans cette confusion à l’échelle surhumaine et, sur scène, l’afrobeat bricolé des Bixiga 70 est la soupape de pression d’une tension sociale profonde.

Octobre 2018. Dix musiciens aux fringues bariolées et aux sourires contagieux prennent d’assaut les bacs des disquaires du monde entier, depuis leur studio de São Paulo. Un disque qui tombe à point nommé pour soigner la gueule de bois suite aux tout récents résultats du 1er tour des élections présidentielles. Jair Bolsonaro, ex-colonel et nostalgique de la junte militaire, défenseur d’une idéologie autoritariste et fasciste, est arrivé en tête avec un score exceptionnel de 46%. Or, tout le monde le sait déjà : s’il gagne au second tour, le tour de vis entamé par son prédecesseur haussera d’un cran, voire plus, et le chaos social tournera en guerre civile, assurément. Un conflit déjà larvé et dans lequel il sera besoin de milices de la solidarité et de la démocratie. La musique réussirait-elle alors à adoucir les mœurs ? Celle de Bixiga 70 en aurait toutes les qualités.

Ce big band afrobeat brésilien est un véritable gang de 10 membres qui visite les scènes du monde entier depuis 2010 et ses premières répétitions à Bixiga, un quartier cosmopolite du centre de São Paulo. Fascinés par la fusion musicale du maître Nigérian Fela Kuti, les musiciens lui rendent hommage avec le « 70 » qui ponctue leur nom de groupe. Loin de se contenter d’imiter et importer une musique qu’ils écoutent et pratiquent depuis des années, ils ont patiemment composé les innombrables pièces d’un « casse-tête » – « quebra cabeça » étant la traduction brésilienne de ces jeux qui requièrent patience, habilité et observation – avec pour toile de fond musical les sonorités de la folle mégapole qu’ils arpentent quotidiennement, et notamment ses dernières ramifications en musique électronique, nouveauté dans le son du big band. 
 

« Bixiga, c’est l’histoire de São Paulo résumée en un seul endroit. »


« C’est essentiellement la musique urbaine de São Paulo que l’on rajoute à notre afrobeat », détaillent-ils. «Cette ville a toujours représenté une grande influence sur nous. Elle possède ce sens de l’urgence, une course permanente pour essayer de rattraper le temps. La vie coûte horriblement cher, et les services y sont déplorables, sans compter les niveaux extrêmement élevés de pollution et de violence. Mais c’est chez nous, et la société s’est développée à travers l’immigration. Le quartier Bixiga est celui où tout le monde débarque en arrivant ici. Il a toujours eu cette énergie en mouvement. On peut même dire que c’est l’histoire de São Paulo résumée en un seul endroit.»

En continuant ainsi à creuser aux sources de leur quotidien dans une ville multiculturelle, le groupe donne de la voix aux communautés qui défendent l’hétérogénéité géniale de la société brésilienne, majoritairement façonnée par les cultures des esclaves africains et leurs descendants, altérées au contact d’un nouveau territoire. Leurs récentes collaborations avec le chanteur ghanéen de highlife Pat Thomas, puis le saxophoniste nigérian Orlando Julius en sont la preuve notable.

« Dès le tout début, nous savions que notre point commun était la musique afro-brésilienne», explique le sax bariton et flûtiste Cuca Ferreira. « Certains d’entre nous viennent du candomblé (la religion Afro-Caribéenne), d’autres du jazz, du reggae, du dub… L’idée de ce groupe était de prendre tous ces éléments qui nous façonnent, originaires d’Afrique et du Brésil, et de créer une forme hybride.»

Une forme hybride. C’est peut-être là l’élément essentiel du « casse-tête » des Bixiga 70, ainsi que celui qui permettra la réinvention de la société brésilienne en un lieu d’égalité et de justice. Pour toutes et tous. Un véritable casse-tête, en somme.

Écoutez l’album Quebra Cabeça (Glitterbeat Records) de Bixiga 70 ici.

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