BCUC : « Pour nous, la musique est un sport extrême »

Le groupe sud-africain, qui a sorti son troisième album en mai dernier, poursuit sa longue tournée européenne. Sur disque, un pur concentré d’énergie. Sur scène, une bombe atomique. Rencontre.

The Healing, troisième album des sept membres du collectif résolument hors-format fondé en 2003, continue de dérouler sur fond de puissants tambours sa musique aussi punk que cérémonielle, héritière des musiques sud-africaines de guérison comme du free jazz ou du kwaito. Avec, pour ne rien gâcher, un regard sans concession mais plein d’espoir sur les réalités de la « Nation arc-en-ciel » et plus généralement, sur les inégalités qui minent notre monde. En sortie de leur concert à Angoulême (Festival Musiques Métisses), PAM a rencontré la chanteuse Kgomotso Neo Mokone et son acolyte Zithulele Zabani Nkosi, le charismatique chanteur et « prêcheur » du groupe.

Votre nom, BCUC – Bantu Continua Uhuru Consciousness – emprunte à quatre langues différentes, pourquoi ? 

Kgomotso Neo Mokone : Parce que nous venons de groupes ethniques différents, que dans nos familles chacun parle environ cinq langues, et que dans notre pays il y a onze langues officielles, donc nous vivons dans un endroit où le multilinguisme est vital : tu dois savoir parler plusieurs langues pour t’en sortir, c’est juste normal. 

Zithulele Zabani Nkosi :  Bantu.. Continua … Uhuru… Consciousness : nous sommes des êtres humains (bantu) qui poursuivent (continua) le combat de la liberté (uhuru) de conscience (consciousness), parce que pour nous l’état d’esprit est très important : à commencer par le nôtre, avant même celui du peuple. Donc ce nom nous rappelle de ne jamais oublier le pourquoi de ce que nous faisons. 

Kgomotso : Notre mission c’est de faire prendre conscience aux êtres humains que nous sommes tous connectés, parce que nous sommes tous des êtres humains. Et les êtres humains migrent, ils bougent, ils cherchent à s’en sortir… alors à quoi bon revendiquer que cette terre est la tienne ? Nous sommes tous humains. Nos idées ne sont pas politiques, elles sont sociales, nous parlons des sociétés, des communautés humaines : de ce que vous, vous traversez dans vos communautés, et nous, nous partageons ce que nous traversons dans les nôtres. Comme en tant qu’humains nous faisons partie de vous, de même vous aussi vous faites partie de notre communauté, et nous vivons tous les mêmes problèmes. Alors mettons en pratique des solutions simples (même si nous avons l’art de les rendre compliquées), et faisons-en bon usage. 

Zithulele : J’aime bien que tu parles de solutions. On parle de sujets sensibles, et on en parle parce qu’on pense que si vous entendez comment nous nous les voyons, alors peut-être que vous les verrez différemment. Les mots d’ordre du groupe sont « Amour », « Espoir », et « c’est possible ». Donc croyez-nous, ce qu’on chante sera parfois dur à entendre, mais au bout du compte nos chansons vous mèneront à un endroit où l’on se dit : « wow, je l’avais pas vu comme ça. Ça ouvre les yeux ». 

C’est votre troisième album, comme les autres il comporte 3 titres, dont deux qui durent près de 20 minutes. D’où vient ce schéma peu conventionnel ? 

Kgomotso : Dès les débuts du groupe, l’une de nos missions était de briser les normes, de ne pas être mainstream ou conventionnels mais de produire quelque chose de différent, en utilisant toutes les musiques qui nous ont influencées : les musiques de chez nous, mais aussi James Brown, Fela Kuti… et avec le temps on s’est rendu compte que 4mn c’était vraiment pas assez pour dire tout ce que nous avions à dire dans une chanson, alors on a décidé de prendre notre temps. On ne s’est jamais mis la pression pour faire des chansons « normales », on ne fait pas partie de cette tendance générale. Alors, sur nos vinyles, la première chanson sur la face A fait 20mn, la seconde sur la face B elle aussi une vingtaine de minutes, et la troisième, toujours sur la face B, fait 4mn.

Zithulele Zabani Nkosi : Oui parce que quand on fait un album, on ne le fait pas pour le support CD ou même pour les plateformes, on le fait d’abord pour le vinyle. Or pour avoir une bonne qualité de son sur un vinyle il ne faut pas trop dépasser 40mn, et pour nous, 40mn c’est … deux chansons ! Et puis il y a ce gars qu’on appelle Antoine Rajon (producteur de BCUC, ndlr), c’est le businessman de l’équipe, qui à chaque fois nous dit : il faut faire une chanson courte ! Il te tuera si tu ne la fais pas (rires). 

Une chanson (ou presque) par face, c’était le format qu’affectionnait Fela… 

Zithulele : Oui c’est un bon format pour nous car on se revendique comme ses disciples, comme des disciples du free jazz, des disciples de nos musiques traditionnelles aussi : qu’elles viennent de l’église ou des cérémonies de guérison, on les a en nous, idem pour le blues, et dans toutes ces musiques, tout le monde se fout de la durée des chansons ! 

Kgomotso : Des fois c’est la chanson elle-même qui te dit le temps qu’il lui faut, parce que nous faisons une musique de transe orientée vers la guérison, vers le spirituel, et pour y être sensible il faut s’oublier soi-même. Or tu ne peux pas t’oublier, te perdre, en quatre minutes seulement. 

Zithulele : Nous sommes inspirés par les sangomas, qui sont un peu comme des shamans. Ils nous inspirent et nous, nous plongeons dans tout ce que le morceau peut offrir. Nous chantons ce qu’exige la chanson, et on lui donne tout notre temps.

Sur disque, et sur scène aussi, vous faites passer des messages forts. Notamment sur les rapports entre noirs et blancs, et pas seulement en Afrique du Sud…

Zithulele : A mesure qu’on gagnait en expérience, on s’est rendus compte que : « Hey man, mais c’est comme chez nous ici ! ». C’est complexe, mais on peut faire un parallèle entre les Africains blancs qui vivent sur le continent (et pas seulement en Afrique du Sud) depuis plus de cent ans : il y a des blancs qui depuis trois, voire quatre générations, vivent sur cette terre, aiment cette terre, sont prêts même à mourir pour elle. Alors on ne peut pas dire qu’ils ne sont pas africains. Si on leur dit « rentrez chez vous ! », mais chez eux, c’est où ? en Hollande ? Ils ne parlent même pas hollandais (les Afrikaners sud-africains sont d’origine hollandaise, ndlr). Et si jamais on les envoyait là-bas, les Hollandais leur diraient « rentrez chez vous en Afrique ! ». On ne peut pas traiter les gens comme s’ils étaient des objets jetables !

Et c’est à peu près la même chose ici. Des bateaux qui quittent l’Afrique pour venir en Europe, ce n’est pas nouveau ! Il y a des noirs qui sont là depuis trois ou quatre générations, et vous ne pouvez pas leur dire « rentrez en Afrique ». Ils aiment ce pays, et c’est cela la France ! Avez-vous vu l’équipe de France de foot ? on ne saurait dire que c’est une équipe africaine, ce serait manquer de respect à ces joueurs qui jouent pour leur pays. Il sont français parce qu’ils sont prêts à mourir pour ce pays, à saigner pour lui. 

Donc c’est bien la même question qui se pose en parallèle ici et chez nous, partout en fait… il y a des noirs en France qui viennent nous écouter, pas pour écouter le son de chez eux, car le son de chez eux c’est MC Solaar ou NTM. Ils viennent juste pour écouter une musique africaine. Il est temps que nous devenions plus éduqués, que ce soit au plan émotionnel ou spirituel, et qu’enfin on arrête de penser : parce que quelqu’un a cette apparence, alors il est ceci ou cela. On devrait s’intéresser à l’humain, et pas à la couleur.

Sur scène, vous avez aussi évoqué les espoirs déçus, concernant la redistribution des terres, ou plus généralement des richesses en Afrique du Sud. 

Zithulele : La terre. C’est une question très sensible en Afrique du Sud de nos jours parce que dès que vous parlez de la terre, comme la plupart des gens qui la possèdent, historiquement, sont des blancs, alors on considère que vous parlez d’abord d’ « injustice blanche ». Non, ce n’est pas de « l’injustice blanche », c’est le problème de la terre.  Ce qui est beau avec l’Afrique du Sud, c’est qu’elle change, qu’elle est en devenir. Or aujourd’hui, nous avons des Sud-Africains noirs, qui furent hier des politiciens et qui aujourd’hui se sont reconvertis dans le business, qui ont été assez malins pour acheter de la terre quand personne ne comprenait encore qu’elle vaudrait très cher. Ils ont investi dans le tourisme de safari, dans les exploitations vinicoles… autant de choses qui habituellement sont l’apanage des blancs, mais qui sont devenus l’apanage des riches, tout simplement. Et il y avait (à la fin de l’apartheid, ndlr) cette promesse qui avait été faite pour que nous ayons la paix dans ce pays : à mesure qu’on avancerait, la terre devait être redistribuée aux gens qui l’habitent, mais c’est si lent qu’on se demande même si cette redistribution existe. Si vous prenez une photo aérienne de la ville du Cap, c’est à pleurer : de l’espace, de l’espace, de l’espace et soudain… les bidonvilles surpeuplés. Et nous nous disons : souvenez-vous de la promesse, il doit y avoir une solution pour redistribuer la terre, parce que je ne pense pas qu’il soit juste que sept personnes vivent dans une pièce plus petite qu’un container qui, quand il pleut fort, peut être emporté par la pluie. Je sais que vous voulez gagner de l’argent, et je n’ai rien contre ça. Gagnez de l’argent mais aidez aussi, et achetez ou faites en sorte que les gens puissent avoir de petits bouts de terrain, parce que les gens ne veulent pas de grandes maisons, ils veulent juste… des maisons. 

La terre, c’est un droit que nous devrions tous avoir. Et on sait tous comment chez nous la terre a été accaparée : le plus fort a pris la part du lion. Mais si nous sommes comme je le crois une espèce sophistiquée et avancée, nous ne devons plus croire au pouvoir des armes et de la guerre. Nous, nous croyons à la force de l’esprit et des coeurs. Et je sais que pour le moment ça nous fait passer pour des espèces de fous, mais nous sommes convaincus que si nous parlons et ne nous arrêtons plus ils comprendront, un jour, au fond de leur coeur, qu’il faut partager.

Avec la musique et votre manière de faire passer les messages, vos concerts ressemblent à une cérémonie dont vous seriez le prêcheur… 

Zithulele : C’est une coïncidence. Parfois quand on chante on remarque que les gens ne comprennent pas les paroles, alors je prends le temps d’expliquer et en expliquant, l’émotion remonte à la surface. On n’agit pas comme des dingues, mais on fait savoir aux gens ce qui nous rend dingues.

The Healing, en vinyle et en digital sur Bandcamp

BCUC en concert :

19.07 BERLIN Wasserhaus FESTIVAL  (DE)
21.07 CARHAIX Les Vieilles Charrues (FR)
25.07 BURG HERZBERG festival (DE)
26.07 NYON Paléo festival (CH)
27.07 AUGSBURG festival der kulturen (DE)
28.07 NUREMBERG Bardentreffen (DE)
06.08 SETE Fiesta Sète (FR)
09.08 HELSINKI Flow festival (NO)
11.08 MATTERLEY ESTATE Boomtown (UK)
23.08 LAUSANNE Festival Cinémas d’Afrique (CH)
24.08 NORTHAMPTONSHIRE Shambala (UK)
25.08 NEW YORK Afropunk (USA)
30.08 VLIELAND Into the great wide open (NL)

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