Le rappeur Baloji revient avec un nouvel album écorché vif et diablement créatif

Prenez garde si vous vous aventurez du côté du 137 Avenue Kaniama, vous n’en sortirez pas indemne. Clin d’œil à cette rue de Lubumbashi, en RDC, où le rappeur belge est né il y a une petite quarantaine d’années, cet album résolument hip-hop s’impose, dans sa production comme dans ses envolées poétiques et politiques, comme l’un des joyaux de ce début de printemps.

La musique de Baloji, cet « imaginaire à forfait illimité », est-elle, comme on semble le lui reprocher, « trop noire pour les blancs, trop blanche pour les noirs » (comme il le dit dans ‘La Dernière Pluie – Inconnu à Cette Adresse’) ? Qu’importe, elle est résolument hip-hop. Dans sa manière de mélanger les genres d’abord. Dans un bouillonnement parfois sensible, parfois furieux, Baloji arrange avec une autorité impressionnante son quatrième album. Les cordes du violon de James Underwood (Vampire Weekend, The XX) s’invitent sur de la rumba (‘Bipolaire – Les Noirs), la trap se frotte au bikutsi (‘Ensemble (Wesh)’), et l’afrobeat comme les musiques électroniques sont convoqués pour porter le flow de cet artiste complet. Auteur-compositeur, Baloji est avant tout un poète. Et un rappeur, amateur de sample, au grand talent de storyteller. D’ailleurs, il a conçu 137 Avenue Kaniama comme un long plan-séquence. Et ses 14 morceaux, en partie autobiographiques – pour ne pas dire cathartiques, sont truffés de fausses répliques de films et de vraies références cinématographiques (de Godard à Gondry).

Rien de très étonnant en fait, car Baloji est aussi vidéaste : depuis 10 ans et la sortie de son premier album, Hotel Impala, il réalise tous ses clips : « plutôt par nécessité, au début,  parce qu’il n’y a avait personne pour les faire, et puis je me suis pris au jeu. Pour moi, l’esthétique c’est une façon de rendre le propos plausible, crédible. L’image est au service de la chanson. »

Pour accompagner la sortie de son nouvel album, Baloji vient  d’ailleurs de réaliser son premier court métrage KANIAMA SHOW (30’) : « c’est une satire de la propagande télévisuelle au Congo et plus largement du soft power. Car dans nos sociétés, on continue de penser que « si c’est dit à la télé, c’est vrai » (….) J’ai étudié pas mal d’émission de télé et le plateau que j’ai créé pour le film mélange celui de Michel Drucker, de la Rai Uno du dimanche après-midi et de Soul Train (NDLR Crée en 1970, premier programme américain de variétés visant principalement le public noir). »

C’est de ce film, que Baloji espère bien pouvoir projeter au Congo, qu’est extrait le clip de ‘Soleil de Volt’. Dans le rôle du présentateur télé : Eriq Ebouaney (interprète du ‘Lumumba’ de Raoul Peck). Aux chorégraphies, Serge Aimé Coulibaly.

‘Soleil de Volt’ reprend à sa sauce Dooyo, un morceau du Dur Dur Band, groupe somalien des années 80. Derrière son « groove assassin », pour reprendre les termes de Baloji, se cache une réalité, celles des habitants de Lubumbashi « sous courant alternatif, ville de province en soins palliatifs ». Il ajoute :

« Le monde est à portée de souris
Mais y a pas de jus
Tous surveillés par des cookies
Mais y a pas de jus…
Big browser, big data
C’est l’alpha et l’omerta
Le président a fermé le robinet
L’accès à la 3G
Délestage prolongé…
la nuit est rallongée »
(Soleil de Volt)

Ce « Congolais d’outre-mer », comme il aime à se définir (notamment sur Hiver Indien qui fait la bande-son du jeu vidéo FIFA 18), continue donc de poser son regard critique sur les affaires du pays et plus largement sur celles de son continent.

En témoigne le magistral titre final ‘Tanganyika’, sur lequel on retrouve la voix du contre-ténor Serge Katudji et la chorale montée autour de son bassiste, Didier Likeng, également chef de chœur. Véritable requiem, ce morceau de 11 minutes traite de la situation dramatique dans cette région du sud-est de la RDC. Accompagnés par des militaires de l’ONU, Baloji et son orchestre ont joué dans la ville de Goma, dont la région demeure le théâtre des pires violences, et confie « avoir laissé son cœur là-bas ».

« À raison, les anciens disent malheur aux vainqueurs
C’est pourquoi les insurgés pactisent avec l’envahisseur
Les rescapés sont des ombres sans gloire
Ils ont vendu leurs armes au diable, au maquis noir
Ils dealent avec la culpabilité des survivants
Comme autant de témoins encombrants »
(Tanganyika)

‘Tropisme – Start-up’ est quant à lui un véritable précis d’actualités africaines, à la sauce afrobeat. Il voit d’ailleurs la participation d’Antibalas, un groupe originaire de Brooklyn inspiré par Fela Kuti : « C’est un des titres que je préfère. Il m’a été inspiré par la situation du Soudan du Sud et comment on peut déplacer ces problématiques dans d’autres pays, au Cameroun du Nord par exemple ou dans ma région, le Katanga, avec ses velléités séparatistes qui sont équivalentes à ce qui se passe chez les Catalans et/ou les Belges. »

Dans cet album (chanté en anglais, en français, en lingala ou en swahili) où la tendance est au brassage des styles et des humeurs, les références à Fela Kuti ne manquent pas. Elles donnent même le ton, d’entrée de jeu avec ‘Glossine (Zombie)’. Sur son titre, le père de l’afrobeat visait les militaires qui obéissent aveuglément aux ordres. Baloji, lui, pointe la résignation de ses contemporains :

« Tu dors debout, tu dors debout
Tout paraît flou, tout paraît flou
C’est la maladie du sommeil
Les frères sont en mode veille
Ils se demandent comment voir plus loin
Que le bout de son joint… »
(Glossine (Zombie))

Pour appuyer son propos, Baloji qui ne comprend pas « cette attitude à subir », convoque La Boétie : « Servitude volontaire, tu dors les yeux ouverts ». Des mots assénés par un narrateur de choix – présent tout au long de l’album, l’auteur congolais Jean Bofane.

Sur le titre ‘Bipolaire – Les Noirs’, sa voix grave reprend à son compte le titre du premier roman de l’écrivain haïtien Danny Lafferière : « Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer ? » Réponse : « Il faut le surmonter, il faut l’immobiliser ».

Ce morceau, Baloji le dédie à Universal Africa, label sur lequel il a d’abord sorti son dernier EP 64bits et malachite (2015) et plus précisément à son patron, Vincent Bolloré, auquel il s’adresse en ces termes : « parce qu’on dîne en notes de frais, tu crois que je suis juste un bon à tirer ». Souvenir d’un amer divorce, Baloji s’en fut ensuite signé chez Bella Union.

Après cette fausse « lettre d’amour », ‘Passat & Bovary’ est, elle, une vraie « chanson comique », hommage à l’une de ses « références ultimes», Jacques Brel. Version moderne du personnage de Flaubert, cette « Madame fidèle même quand elle a le cœur qui tangue » sent le vécu : « je suis tombé amoureux d’une femme qui était déjà engagée et à l’époque, je roulais avec une veille Passat ghetto ! »

« Cette vieille Allemande sera notre chapelle ardente
Repeinte avec tes lettres d’adolescente
Tu peux rassurer ton mari…
J’ai fait qu’entamer les préliminaires pour lui »
(Passat & Bovary)

Adultères, déçues, manquées ou avortées, les relations amoureuses sont au cœur du nouveau projet de celui qui « porte la plume à la plaie » (Ciel d’encre).

« Les rapports amoureux constituent la pièce centrale du disque. Cette séquence démarre par le morceau « Ciel d’encre » où j’aborde la séparation avec la mère de ma fille et tout ce que ça implique, notamment cette façon de se perdre après dans un truc charnel dont je parle dans le morceau qui suit : ‘Peau de Chagrin – Bleu de Nuit’. »

Inspiré par le titre ‘I belong to you’ de Lenny Kravitz, auquel Baloji est venu ajouter, en autres, le likembé « pour le côté roots », ce texte magnifique sur l’amour charnel évoque aussi ce moment de bascule qu’on appelle « petite mort » : « J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce texte. Sans mauvais jeu de mots, ça a été assez jouissif ! Ce titre parle de la mélancolie post-coïtum, de ce sentiment de vulnérabilité dont on parle rarement parce qu’il met mal à l’aise tout le monde.»

Baloji se met donc littéralement à nu sur ce nouvel album. Point d’orgue avec ‘La Dernière Pluie – Inconnu à Cette Adresse’ qui fait écho à ‘Entre les lignes sur son premier album. II y résume les péripéties d’une vie faite de séparations et d’errances. Un morceau bouleversant, tant par sa douloureuse lucidité que par sa furieuse combativité :

« Car si la vie est courte, elle ne sera pas petite
Au bord de la faillite comme au pied de la réussite
Là où ils entendent le tic-tac de l’horloge,
la cocotte-minute
Moi j’entends le snare qui percute, qui bute,
et ça fait… »
Dans ce même morceau, « sans doute l’un de mes plus honnêtes », Baloji annonce que c’est son dernier album :
« Pendant qu’ils courent la gloire, je cours le risque
La suite d’Hôtel Impala sera mon dernier disque »
(La dernière pluie)

Son modèle économique n’est selon lui pas viable, en raison notamment de l’importance qu’il accorde à l’image : « pour moi, c’est une véritable extension de la musique. Mais on vit dans un monde où les gens ne comprennent pas ça. J’aime l’expression de la chanteuse américaine Azealia Banks : « broke with expensive taste » (fauché avec des goûts de luxe). Je crois que cela me définit assez bien ! »

Croisons les doigts pour que l’accueil qui sera réservé à ce petit bijou d’album fasse changer d’avis Baloji. Car, pour reprendre ses mots, qui paraphrasent ceux du philosophe français Henri Bergson : « L’avenir n’est pas c’qui arrive mais ce c’que nous allons faire. »

À noter : Baloji, qui a été récompensé en janvier dernier, dans la catégorie « concert », au D6Bels Music Awards de la RTBF (l’équivalent belge francophone de nos Victoires de la Musique), et sera dès le 24 mars sur les routes du monde. Du Japon à l’Allemagne, en passant par la France : le 30 mars aux Étoiles à Paris et le 4 avril au Metronum, à Toulouse.

Baloji 137 avenue Kaniama

Lire ensuite :  64 bits and Malachite, l’album atypique de Baloji