Bafang : rock around the Camer’

Les deux jeunes normands de Bafang frottent leur rock nerveux à l’esprit des musiques urbaines camerounaises. En décembre dernier, ils ont prouvé la puissance originale de cet alliage, qui ne doit rien au calcul mais tout à leurs ancêtres…

Retour au Transmusicales de Rennes, fin 2018. 40ème édition, deuxième jour : la salle de l’Étage du Liberté est gavée de monde et d’énergie.

Dans le public plutôt jeune, les battements de pieds et les dodelinements de tête se conjuguent aux sourires de contentement. Sur scène Enguerran, lunettes noires vissées sur le nez et chèche touareg enroulé autour de la tête, assure derrière sa batterie une rythmique profonde et musclée. À sa droite, dreadlocks attachées dans la nuque, jean et t-shirt blancs élégamment portés, Lancelot tire de sa guitare des riffs incisifs et ondulants tout en chantant avec conviction en bamiléké. La combinaison n’est pas sans évoquer celle des Black Keys ou des White Stripes, mais si les deux duos sont des références respectées pour les frères Harre, ils ont choisi cette combinaison minimaliste avant tout pour des raisons pratiques. En choisissant de former un tout à deux, ils ont éludé la difficulté de trouver de bons musiciens suffisamment disponibles et motivés pour se donner à fond dans leur projet. Pour que Bafang puisse réellement être comparé aux Américains, il aurait fallu que ceux-ci aient davantage baigné leur rock dans les musiques d’Afrique. Sans aucune ambiguïté la musique de Bafang puise sa force dans la tension du rock’n‘roll : les rythmes sont marqués et puissants, le jeu de guitare est tendu et traversé de déflagrations psychédéliques, mais dans le même temps le duo déclenche des tempêtes de sable subsaharien, laisse s’épanouir des cadences afrobeat et, dès les premiers morceaux de leur set, clame son appartenance à l’« International Makossa ».

Manu Dibango et Jimi Hendrix

Les deux frères Harre ont grandi à Évreux, dans un environnement où les cultures africaines et occidentales se sont tutoyées sur un pied d’égalité. Une mère française et un père camerounais, originaire de la ville de Bafang, les ont élevés.

Dans la discothèque paternelle les vinyles de Manu Dibango, Francis Bebey et Toto Guillaume ou les cds de Charlotte Dipanda ne restaient pas longtemps dans leurs pochettes. Bikutsi et Makossa réunissaient toute la famille. Un grand frère, aujourd’hui producteur d’une émission sur « Voice of Africa » à Londres, les a aussi initiés aux grooves militants de Fela Kuti. Quant aux étincelles rock, elles n’étaient pas loin : « Notre ville a une histoire particulière avec le rock car c’est à Évreux que le 13 octobre 1966 le Jimi Hendrix Experience s’est produit pour la toute première fois, en ouverture pour Johnny Hallyday » nous apprend Enguerran. C’est aussi le Voodo Child qui a déterminé le destin des deux frangins : « Avec Lancelot on a le même parcours, on était passionné de basket jusqu’au jour où l’on a entendu un CD d’Hendrix et immédiatement on a tous les deux eu envie de se mettre à la guitare et peu à peu on a oublié le sport. »

À quinze et 12 ans et demi, accompagnés par un pote à la basse, Enguerran à la batterie et Lancelot à la guitare donnent leur premier concert. Led Zeppelin ou Deep Purple pour références, le trio joue un rock dur. Leur local de répet » est à moins de 500 mètres de la maison et pendant une dizaine d’années ils s’y retrouvent chaque jour. Enguerran : « On était un peu autistes. Autour de nous il n’y avait pas grand monde, mais notre famille nous a toujours soutenus ». Régulièrement, ils vont au Cameroun. Lancelot évoque le premier voyage « On était assez jeunes et on avait entendu parlé du pays, mais c’était quand même très différent de ce que l’on connaissait. » Enguerran se souvient : « On mangeait tous le temps. Dès qu’on arrivait quelque part, il y avait des plats succulents : des gombos, des taros, des ndolés, des couscous africains avec la sauce rouge qui te fait cracher du feu. » Et la musique ? Enguerran : « Bien sûr il y avait des djembé, mais tout ce qu’on a vu il y a quinze ans on le réalise maintenant, car ça faisait partie du décor, c’était naturel. » 


Evreux-Bafang Aller-Retour

À travers les années, les trajets Evreux-Bafang se sont répétés, mais si aujourd’hui leur père n’est plus, ils gardent un lien très étroit avec leur famille africaine. Enguerran précise : « La diaspora camerounaise est partout. On a de la famille au Canada, en Angleterre ou en Russie. Pour les Bamiléké quelque que soit le nombre de kilomètres qui nous séparent, la tribu c’est important. »  Et les deux frères ont le voyage dans le sang. Enguerran a séjourné à trois reprises dans le Sahara Occidental, a découvert les gnawis marocains d’Essaouira, les derviches soufis d’Istanbul ou les Maloyèr réunionnais. De son côté Lancelot s’est épris d’une Norvégienne, rend régulièrement visite à la famille de sa belle, et s’aventure régulièrement dans les pays de l’Est.

De quoi nourrir leur imaginaire et bien sûr leur musique qui occupe leurs esprits et toute leur énergie. Lorsqu’ils ne sont pas en train de parcourir la terre, les deux frères s’enferment dans leur local pendant des heures et y traquent les idées de chansons. Enguerran décrit le processus : « On compose à deux. Au fil des jams, une phrase, un mot, une maxime populaire peut surgir en Bamiliké. On fait tourner l’idée, parfois on continue le texte en français puis on le traduit, d’autres fois c’est l’inverse. Il n’y a pas de stratégie ultime. Une chanson peut naître pendant une balance, une autre va se dessiner sur l’instant, mais il faudra six mois pour la faire aboutir. Par exemple, la face A de notre 45 tours, Ibabamba, décrit un voyage et cite 19 villes camerounaises. On l’a écrite d’une traite à 3-4 heures du matin en répétition. » 


Leur motivation est en acier et leur investissement commence à payer. En 2017, ils remportent le premier prix d’un tremplin organisé à Caen qui a lancé carrière. Dès qu’ils sont sortis de scène, Jean-Louis Brossard, cofondateur et programmateur historique des Transmusicales et membre du jury est allé les féliciter avant de les inviter à son festival, célèbre pour être un des accélérateurs de carrières les plus efficaces de l’hexagone. Entre ces deux dates, ils ont multiplié les concerts dans leur région, consolidé leur entourage professionnel et enregistré un 45 tours vinyle pour Soulbeats Records. Pour 2019, ils comptent mettre en boîte leur premier album, après avoir fortifié leurs morceaux pendant l’importante tournée qui se profile et doit notamment les conduire dans l’océan Indien. Mais ce qu’Enguerran et Lancelot attendent avec le plus d’impatience, c’est de jouer à Bafang, où ils emmènent font déjà voyager leurs fans toujours plus nombreux.

Regardez le concert complet pour le festival itinérant normand Aerolive ci-dessous.

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