Authentically Plastic : « la musique est notre garde du corps naturel ! »

Performer, DJ et producteur queer, Authentically Plastic vit en Ouganda : comment créer dans un pays où l’homophobie d’État engendre violences et peur d’être soi-même ? Rencontre.

« Il faut bien que quelqu’un prenne des risques », réplique Authentically Plastic au lendemain d’un set épique au Nyege Nyege Festival, miracle électronique annuel qui concentre la haine des gardiens de la morale ougandaise depuis sa première édition en 2015. Ce soir-là, le DJ et producteur s’est paré de ses atours de drag queen — longs cheveux rouges, bustier destroy en plastique argenté vraisemblablement prélevé sur un mannequin féminin, ongles et fards faits. Un assemblage soigné et pourtant punk qui brouille, côté sape comme côté son, les codes et les attentes en mixant brillamment kwaïto, gqom, acid techno et vogue beats.  « J’aime superposer les genres et les remodeler », explique celui qui, pour cela, a parfaitement choisi son nom d’artiste. Hors d’haleine et en sueur, le public de l’Eternal Disco Stage le sait : il assiste à quelque chose de rare. 

À la une du très conservateur Uganda Christian News dès le lundi matin, Authentically Plastic y incarne le symbole de la « décadence morale absolument inquiétante » selon des pasteurs évangélistes qui reprochent au passage à Simon Lokodo, ministre de l’Éthique et de l’Intégrité, son manque de fermeté à l’égard du festival. Pourtant ce dernier, premier soutien de la loi « Kill The Gays » en 2013, milite sans relâche contre le Nyege Nyege Festival qui, loin d’être une plateforme activiste, est en théorie considéré comme un safe space (endroit protégé) par la communauté queer*. 
 


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J’ai eu peur pour ma sécurité quand j’ai réalisé l’ampleur que ça prenait, ça a presque trop bien marché, mais je n’ai aucun regret. Je tenais à démontrer qu’il n’y a pas qu’une seule version du genre ou de la masculinité — qui a bien trop de valeur dans une société patriarcale comme l’Ouganda. Ces gens-là manquent cruellement d’imagination et leurs réactions traduisent avant tout une peur intense face à la créativité », poursuit Authentically Plastic qui ne manque ni de l’un ni de l’autre. Mais cette date était autrement importante pour l’artiste : sa performance est retransmise en direct sur le site Boiler Room, lui promettant hype et visibilité internationale. Sauf qu’à peine 24h plus tard, la vidéo est temporairement supprimée. 

« C’est dommage, maintient Authentically Plastic, les Ougandais ont pourtant bien besoin de voir ces images. Sinon, comment les mentalités peuvent-elles évoluer ? » Si les concernés assurent l’avoir fait pour sa sécurité et la pérennité du festival, qu’est-ce que cela révèle ? Une vie sous pression dans un pays où, comme dans 77 états du monde, avoir des relations sexuelles entre adultes du même sexe est considéré comme un délit, voire un crime, passible de prison. Si le président ougandais Yoweri Museveni qualifie quant à lui les membres de la communauté LGBTQIA d’ekifire, les « demi-morts »” en langue luganda, l’extrême homophobie d’État pèse aussi très lourdement sur les espaces d’expression inclusifs comme le Nyege Nyege Festival, dont le cas est actuellement débattu au Parlement et son équipe sous haute surveillance. 
 


Né à Kampala, c’est à San Francisco que renaît toutefois Authentically Plastic. Pendant deux ans, il y trouve une vie artistique queer, punk, anar’ underground et activiste, des nuits de fêtes aux frontières floues, mais surtout l’occasion rêvée de se réinventer. « 
C’était extrêmement libératoire, un momentum très intense pour moi », se remémore-t-il, en caressant le souvenir de sa première performance en tant que drag queen. Sur du FKA Twigs et un morceau des Peaches. Si Authentically Plastic serait bien allé vivre à New York à la fin de ses études de design, l’expiration de son visa et l’élection de Donald Trump en 2016 le poussent à reconsidérer la question. Son retour au pays est douloureux. 

« J’étais très déprimé. J’avais le sentiment de devoir renoncer à ma nouvelle identité, à ma liberté et entre-temps, la plupart de mes ami.e.s queer avaient quitté le pays pour demander l’asile en Europe. Être queer et seul en Ouganda, c’est très difficile : tu peux être agressé, arrêté ou viré de chez toi à chaque instant », raconte-t-il en scrutant la nuit d’un regard inquiet. À défaut de pouvoir performer, Authentically Plastic invite alors les travaux de Gilles Deleuze, Frantz Fanon ou de l’activiste ougandaise Stella Nyanzi — condamnée à dix-huit mois de prison pour avoir écrit un poème très visuel sur le vagin de la mère du président Museveni — à nourrir son imaginaire et ses réflexions sur l’art, le corps et sa manière d’être au monde. Au point d’ailleurs, par la force des choses, de développer ses propres concepts, tel que celui de « corps comme maison mobile »

« Je ne suis pas le bienvenu ici tandis qu’ailleurs, je serai toujours un outsider. La notion de ‘maison’ est devenue aléatoire, liée à des moments d’expression artistique collective plus qu’à des espaces physiques définis », explique le jeune homme, qui traverse le monde dans son corps de musique mieux qu’il n’habite son propre appartement à Kampala. 
 


Heureusement, Authentically Plastic trouve vite une nouvelle famille queer dans un bar de la capitale ougandaise quand la sienne, tout en acceptant son rapport féministe et non conforme au genre, s’est tout de même tournée vers l’église évangéliste pour « se repentir et prier pour son salut ». Pendant un an, l’artiste et ses pairs queer se réunissent chez l’une d’entre eux pour échanger et faire la fête. Dans cet espace intime propice aux expérimentations, Authentically Plastic devient DJ, mais « se dire que le seul endroit où tu peux t’exprimer en tant qu’artiste queer est une toute petite maison, un endroit clos, c’est vraiment triste. Donc on a créé les soirées ANTI-MASS ». Aux côtés de Kampire, Decay, Turkana, CatuDiosis, Hibotep — « des artistes féministes brillantes et suffisamment courageuses pour collaborer avec nous », Authentically Plastic renoue avec la performance en public et son personnage de drag queen tout en développant son style au gré des soirées ANTI-MASS dont le succès est indiscutable à Kampala. N’a-t-il pas peur ? 

« Non, la musique est notre garde du corps naturel ! » dit-il en éclatant de rire avant d’ajouter : « Lorsqu’elle est radicale, la musique permet aux corps marginalisés d’exister, de s’exprimer, dans une relation très symbiotique. Et lorsqu’elle est radicale, la musique, comme un signal inconscient, rebute également les personnes aux valeurs les plus conservatrices. Tu sais, c’est magnifique ce qu’il peut advenir quand des personnes queer se sentent en sécurité ». Par le biais des soirées ANTI-MASS, Authentically Plastic est vite adopté par la communauté Nyege Nyege, dont le soutien et la radicalité artistique sont pour lui d’une aide précieuse. D’ailleurs, il est devenu producteur et un EP — quelque part entre FAKA et The Knife — devrait sortir dans l’hiver sur Hakuna Kulala, le sous-label expérimental de Nyege Nyege Tapes. « Il faut un courage énorme pour être soi-même ici. Ce serait tellement dommage qu’un tel talent en vienne à quitter le pays parce qu’il ne s’y sent pas bien », déclare Frank Mugisha, président de l’association SMUG (Sexual Minorities Uganda, mais aussi « être fier » en anglais), interrogé à son sujet lors d’une interview. 

« Bien sûr, il faut être prudent, mais il y a aussi beaucoup de joie et de spontanéité ici. Tous les sons radicaux et innovants qui sortent d’Afrique de l’Est n’existeraient peut-être pas si nous étions totalement libres », conclut Authentically Plastic. 

* queer : une personne se dit queer quand elle ne se reconnaît pas dans la sexualité hétérosexuelle et /ou ne se sent pas appartenir à un genre défini.

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