Visions of Selam : la nouvelle Odyssée d’Arat Kilo

Le groupe parisien d’ethio-jazz propose dans Visions of Selam un de ses voyages les plus aboutis, invitant à son bord la Malienne Mamani Keita et le rappeur américain Mike Ladd. 

Arat Kilo fait partie des ces groupes français qui, depuis une dizaine d’années, ont réactualisé sur scène les trésors musicaux du Swinging Addis des années 60/70, ressuscités par la collection Éthiopiques (Buda musique). Sur ce chemin qui inspire désormais tant de monde, les Arat Kilo sont sans doute les français les plus aventureux, explorant le mariage du déjà très métis Ethio-jazz avec d’autres genres, du rap au dub en passant par la funk, la soul ou l’afrobeat… sans oublier les mélodies tout droit venues du Mali, pays qui entretient un lointain et mystérieux cousinage musical les hauts plateaux éthiopiens.

Déjà, sur leur album A Night in Abyssinia (2011), ils proposaient au rappeur So Called de les rejoindre sur une de leurs chansons, et à la malienne Rokia Traoré de faire planer sa voix sur une autre. Deux pépites, deux graines semées qui n’attendaient plus qu’à pousser. Rebelote en 2016 avec l’album Nouvelle Fleur où  Mamani Keita et Mike Ladd devenaient, le temps d’un featuring, leurs compagnons d’aventure. Dans Visions of Selam, il ne sont plus invités, mais fondus dans l’orchestre, qui a composé pour et avec leurs voix et personnalités.

Mamani Keita (c) Pierrick Guidou

C’est en 1987 que la première, Mamani Keita, débarque en France comme choriste d’un autre Keita, le fameux Salif du même nom. Elle reste à Paris et trace son propre chemin (avec Nicolas Répac notamment, qui l’accompagne pour deux albums parus chez No Format). Quant à Mike Ladd, natif de Boston et figure familière des nuits parisiennes, voix singulière du spoken word, c’est un poète urbain qui a frotté sa voix d’orages et de roses à celle du slameur Saul Williams, collaboré avec Arto Lindsay ou encore le guitariste new-yorkais Marc Ribot. Voilà pour les forces en présence : Mali, États-Unis, France et Éthiopie réunis à Paris, dans le bain chaud que font mousser les six excellents musiciens d’Arat Kilo.  

Enregistré en trois jours, sur bande, sans le feu d’artifice que permet la machinerie numérique, ce disque frappe d’abord par ses couleurs sonores, chaleureuses et brillantes, mais aussi par son extraordinaire éclectisme et sa profonde cohérence. Visions of Selam – visions de paix, est à écouter comme un voyage, presque chamanique. De la vallée du Rift aux rives du fleuve Niger, saluant au passage nos deux ancêtres australopithèques Lucy et Selam ou l’insatiable voyageur Ibn Batuta, on suit le rythme des mots scandés par Mike Ladd et les envolées de Mamani Keita, dans un dialogue permanent que soutiennent les cuivres du band. Ils nous mènent aussi sur les rivages atlantiques, dont les vagues gardent l’écho plaintif des âmes qui un jour inventeront le jazz, la soul et la funk…  autant de musiques qui inspirèrent les musiciens éthiopiens. Ceux-ci en capturèrent l’esprit pour les marier avec les genres traditionnels, dont on retrouve dans ce disque toutes les couleurs. 

Mike Ladd (c) Pierrick Guidou

Visions of selam s’ouvre sur Toulo, une course poursuite derrière Mamani Keita, nerveusement accompagnée par les guitares et la batterie, avant de se poser, comme pour une respiration, le temps du splendide ‘Dou Coula’. Une flute traversière y donne le ton, bientôt rattrapée par la guitare, tandis que la batterie installe avec classe et douceur un lancinant afrobeat. La basse, profonde, est elle aussi de la partie, et double avec majesté les flûtes qui déploient un tapis volant sous nos pieds. Ce n’est là que l’intro du morceau, préparant les oreilles et l’esprit à l’entrée de Mike Ladd et de Mamani Keita, lancés dans une longue méditation sur l’héritage de nos fantômes atlantiques.

Dans ‘Dia Barani’, Mamani elle-même se met presque à rapper, enchaînant en phrases courtes et rythmées un raccourci de sa vie : quitter le Mali pour chanter, et gagner durement l’argent français. Allez savoir, conclut-elle, de quoi demain sera fait ?
Quant à Mille Ladd, en pleine transe poétique sur Soul Flood, il se fait prêcheur et son flow rappelle la passion des pasteurs exaltés, sur un sujet qui n’est pas sans rappeler le ‘Water No Get Enemy’ de Fela Kuti. Une vision de Selam, en slam : les percussions s’emballent avec les mots, et les cuivres emportent tout le reste dans une danse que conclut l’ambianceuse Mamani. Le reste, mieux vaut le découvrir soi-même… 

Car on ne laisse d’être surpris par l’incroyable richesse de ce disque baladeur, véritable odyssée qu’on ne demande qu’à poursuivre… en reprenant l’écoute de Visions of Selam au début. Ou en la découvrant à Paris, sur la scène du Café de la danse le 4 avril 2018.

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