Arabstazy et le nouveau panarabisme électronique

DJs réfugiés, producteurs en exil et musiciens activistes des undergrounds tunisiens, égyptiens ou même syriens… Les activistes digitaux du collectif Arabstazy vont sortir le deuxième volet d’Under Frustration في حالة كبت, triptyque de compilations dédiées aux musiques électroniques de possessions. En route pour la transe.

 

Photo Une : © Celine Meunier

Au sein de la plateforme multidisciplinaire Arabstazy, on se balade des terres chiites, mais aussi celles du Shaabi ou du Stambali (une musique de possession rituelle ancestrale, qui survit dans quelques lieux tunisiens). C’est typiquement de ce genre de sonorités mystiques, réservées aux cérémonies de transe, dont se nourrissent les membres du collectif, musiciens, producteurs, vidéastes et photographes dispersés entre Paris, Tunis, Beyrouth ou Berlin.

“Stazy tient ici pour extase” confie Amine Metani aka Mettani, fondateur d’Arabstazy. “Nous ne sommes la police de personne, ni d’aucun groupe. Les musiques dont nous nous inspirons n’appartiennent à personne.” Leurs histoires elles, sont complexes, avec des racines enfouies bien au-delà de l’Afrique subsaharienne : “il y a une fascination commune de la plupart des membres du collectif pour les rituels animistes, ésotériques, pour les cérémonies d’adorcisme.. bref, autant d’héritages égarés au sein d’un Maghreb qui a longtemps mis de côté, consciemment ou non, son africanité musicale” commente Amine. “Nous aimons l’idée de composer une musique batarde, populaire, où les identités mosaïques se délitent, loin de toute tentation orientaliste.”

Une plongée cérébrale et pulsionnelle, au cœur de patrimoines parfois malmenés par une arabisation contemporaine qui a, pour le moins, “lissé” de nombreuses spécificités culturelles au Maghreb. D’autant que l’expérience Arabstazy se tient en grande partie du Maroc à l’Égypte, au cœur de pays qui continuent d’espérer un second souffle véritablement démocratique. Des pays où, pour la jeunesse, pratique et diffusion musicale restent rivées à des principes d’émancipation très vivaces, là où, en Europe par exemple, l’électro n’a jamais autant été liée au divertissement.

“J’ai fondé Arabstazy suite à l’agitation sociale liés aux printemps arabes, événements qui ont été le théâtre de profondes mutations de l’écosystème artistique maghrébin” rappelle Amine. De simples nuits égrenées au quatre coins de la Méditerranée dès 2014, le collectif encapuchonné est rapidement devenu un live, puis un trio, autour duquel se sont agglomérés, Dj, producteur, Vj, photographes ou vidéastes. À ce jour, le projet est stabilisé autour de soirées, d’un nouveau projet live, “encore en construction” dixit Mettani, ainsi que d’une vaste plateforme web.

La nouvelle confrérie soufie 2.0 compte – entre autres –, parmi ses sympathisants Tropikal Camel, WAF, Shinigami San, N3rdistan ou Deena Abdelwahed, véritablement “formée” à l’école Arabstazy, et qui sortait d’ailleurs en fin d’année dernière le très remarqué Khonnar, chez InFiné Music.

 

Tropikal Camel

 

Et c’est justement au sein de l’écurie InFiné que le projet panarabique de Mettani trouvera un premier écho discographique favorable avec la distribution du premier volet d’Under Frustration في حالة كبت, un triptyque de compilations réunissant toutes les mains-fortes de la nébuleuse Arabstazy. Au menu ? Un état des lieux complet d’une scène électronique arabe en pleine ébullition : “Under Frustration se pose en manifeste sonore de cette nouvelle vague underground futuriste. L’idée ici est de refléter avec ces trois volumes la diversité d’une avant-scène postée à 20,000 lieues des clichés occidentaux, qui fantasment un monde arabe culturellement homogène.” En pleine désillusion post-révolutionnaire, Arabstazy invoque ainsi un panarabisme d’un nouveau type : électronique, libre et instinctif.

Sorti en mai 2018, le premier volume d’Under Frustration mettait la lumière – entre autres – Shinigami San, du très turbulent collectif tunisien World Full of Bass, Deena Abdelwahed donc, avec son track Arroubi réarrangé par Mettani ou Tropikal Camel, qui vient tout juste de sortir son troisième album Awakening Spirits, sur le label bruxellois Rebel Up.

Le 13 septembre 2019, Arabstazy libérera son deuxième opus. Au casting ? Un line-up toujours disparate et, étonnamment tourné vers les États-Unis : comme avec Saint Abdullah, duo de frères iraniens installés à Brooklyn (signés chez le regretté label Boom Arm Nation). “Le morceau qui figure sur la compilation Arabstazy est teinté de samples chiites“ commente le binôme. “Il s’agit ici de notre hommage à Zeynab, petite-fille du Prophète, et figure majeure de l’Islam de part sa bravoure, sa volonté et sa défiance face à l’oppression et à l’injustice.”

Under Frustration Vol. II invite également Zubeyda Dj Haram Muzeyyen, productrice campée à Philadelphie, membre de l’illustre collectif DiscWoman et également moitié du groupe de Rap-Noise 700 Bliss. Activiste de l’inclusion des femmes dans la scène électronique et adepte de la presse DIY, elle partage ses sets entre Le Caire, le Panorama Bar et l’underground de Philly : “le titre Overeager, qui figurera sur la compilation est lié aux méfaits de l’empressement. L’empressement est brutal, il est la source d’actes terribles. J’aime que mon geste créatif soit lent, j’aime l’idée que ma musique égrène un sentiment d’inachevé.”

Croisé en France aux Transmusicales de Rennes en 2017, Zimo aka Hello Psychaleppo a fui la Syrie* en 2012. Après un passage au Liban où il rencontre sa femme, originaire du Minnesota, il s’installe finalement aux États-Unis où il vit depuis 2015 : “en Syrie, avec la folie destructrice qui se répète jour après jour, mais aussi en tant qu’Arabe de façon plus large, je pense que nous perdons, jour après après jour, notre identité, notre culture. Nous avons une très, très riche histoire musicale. Cet héritage doit désormais rencontrer la modernité. Cette démarche de mise en valeur de nos fondations, va bien au-delà de simples principes esthétiques. Il s’agit aujourd’hui d’une nécessité patrimoniale.”

Under Frustration, Vol. II, nouveau patrimoine électronique en dix titres, à expérimenter à partir du 13 septembre 2019 chez InFiné Music. Avec : Saint Abdullah, DJ Haram, Khan El Rouh, Okydoky, Hello Psychaleppo, Rafael Aragon & Stas, Nazal, Adam Jawad, Praed et Miss Machine.

Under Frustration, Vol. I est disponible sur toutes les plateformes, à écouter ici.

Théophile Pillault est sur Twitter.


* Le Syrien Khan El Rouh, présent sur Under Frustration II, est également réfugié. Il vit actuellement en Suède.

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Wafa Benromdan, Deena Abdelwahed, Mettani, Celine Meunier, Shinigami San