Antilles Méchant Bateau : plongez dans la riche histoire des musiques antillaises des années 60

Écoutez en exclusivité la nouvelle compilation de Born Bad Records dont la sortie est prévue pour le 19 octobre 2018. 

Tout au long des années 1960 et 1970, les Antilles donnaient naissances à de nombreux artistes très talentueux qui ont enrichit le patrimoine musical de la région, que ce soit à travers la biguine, le kompa, le gwo ka, le jazz et le zouk.

Cette richesse musicale, peu connue en métropole, n’a vraiment jamais bénéficié d’une image favorable. Elle était généralement associée à quelques clichés, à quelque chose de folklorique et d’un peu caricatural. En d’autres termes, le succès de La Compagnie Créole, de Philippe Lavil ou de Francky Vincent ne reflètent qu’une infime partie de la musique des Antilles. 

Après une géniale compilation sur le Boogaloo créole, le label parisien Born Bad Records continue de redorer le blason de la musique antillaise avec sa nouvelle compilation Antilles Méchant Bateau. 15 titres sublimes, accompagnés d’un passionnant texte de Jacques Denis – à découvrir ci-dessous – garantissant une immersion totale.

« Les Antilles, doux rivages sujets à bien des clichés d’un autre âge. La carte postale des cocotiers, du verre de rhum qu’on sirote, des robes madras qu’on trouve tellement exotiques… Presqu’autant que la compagnie créole, et des couplets « doudouistes » qui en disent long sur les malentendus de part et d’autre de l’océan. Cette vision déformée colle encore à la peau des Antillais, comme au bon vieux temps des colonies. Car sous le vernis d’images moisies, se trame une toute autre réalité. Ils tapent sur des tambours mais ils ne furent jamais numéro un, pour détourner le refrain d’un chanteur français né en Martinique. C’est de ceux-là dont parle cette sélection, de musiciens qui tambourinent sur des percussions, histoire d’affirmer leur identité créolisée. De chansons qui à mots couverts raconte un autre quotidien que celui que l’on a donné à la becquée aux Métropolitains. Des cas à part, dont les cris de joie comme les complaintes s’accompagnent de cadences qui invitent à la transe, toutes baignées dans le melting-pot rythmique caribéen.

Antilles Méchant Bateau, un low tempo aux faux airs de boléro, en fait un pur coup de blues et un terrible solo de saxophone. Quoi de plus normal pour donner le diapason de cette sélection, où la biguine reprend ses couleurs d’origine, plongée dans la noirceur du tambour gwo ka. Ce 45-tours sous étiquète Aux Ondes fut enregistré par André Mahy dans les années 1960 chez Cellini, l’une des deux grandes maisons de la Guadeloupe. Dans ses roulements de tambours comme dans son chant déchirant, il rappelle qu’avant d’en arriver là, au mitan des années 1960, l’histoire des Antilles s’est écrite dans l’océan de larmes que fut l’Atlantique noir dont parle si bien le poète philosophe martiniquais Edouard Glissant dans L’Archipel des Grands Chaos.

Ces maudits bateaux, que l’on appelait « négriers », transportèrent des siècles durant des millions d’Africains vers le continent américain. Toute cette sinistre histoire avait commencé par l’arrivée d’une flotte de caravelles gouvernée par Christophe Colomb en 1492. Ce fut le premier pas d’une colonisation qui allait décimer les peuples indigènes de cette terra incognita et déporter les forces vives du continent berceau de l’humanité. Un an plus tard, le 4 novembre 1493, le même Colomb baptisera la Guadeloupe en hommage au monastère Santa Maria de Guadeloupe de Estramadura. La croix, symbole porteur, sera là pour justifier le calvaire de peuples à qui l’on nie même toute humanité. Très vite, après l’éradication des tribus Caraïbes, les Français vont y importer massivement de la main-d’œuvre du Ghana, du Togo, du Dahomey, de Côte-d’Ivoire, du Nigeria, du Cameroun, du Gabon, du Congo ou encore d’Angola, comme le rappellent en 2012 les Marches dédiées aux différentes ethnies des esclaves, qui font face au Mémorial du tambour ka sur Grande Terre, en Guadeloupe.

Ils seront ainsi des centaines de milliers à devoir survivre dans l’enfer des habitations, ce système comparable à celui des plantations dans le Sud des Etats-Unis : les chaînes, fers aux pieds, entraves, carcans, garrot, colliers et masques de fer, cachots, lynchage rythment le quotidien. L’aristocratie sucrière, l’or brun de l’époque, fait alors régner un régime de terreur sur les habitations. Le maître y a les pleins pouvoirs, de vie et de mort, sur les esclaves, qui travaillent de 4 heures du matin au coucher du soleil. Il faudra attendre le 27 avril 1848, date de la seconde et définitive abolition de l’esclavage (une première eut lieu avec la révolution, vite réprimée dans le sang par Bonaparte…) grâce au combat du député Victor Schoelcher, proche de Lamartine. Le chemin sera néanmoins encore long pour que soit appliquée la devise au fronton de la République : Liberté, Egalité, Fraternité… La société « post-esclavagiste » fera perdurer une réelle ségrégation économique, une distinction reproduite de génération en génération… Et quand bien même, près d’un siècle plus tard, la loi du 19 mars 1946 octroie le statut de Départements d’Outre Mer aux quatre vieilles colonies, cela ne change rien au cours de l’histoire. Ce fossé dès lors se creusera, autrement mais sûrement, à mesure que la République met en pratique une politique d’assimilation qui nie les identités et fait table rase du passé.

Dans ce jeu de dupes, le ka va devenir dès les années 1960 la voix identitaire pour les Guadeloupéens qui ne peuvent se résoudre à être purement et simplement désintégrés. Fabriqué à partir d’un tonneau de salaison ou de vin utilisé à l’époque coloniale – les bateaux, on y revient sans cesse dans ce mouvement de flux et reflux –, le « quart », devenu « ka » une fois créolisé, fut dès l’époque coloniale le puissant symbole de résistance. Même si sa pratique fut vite proscrite par les maîtres, estimant qu’il contient les germes de révolte, ce grand tambour (longtemps désigné par le terme bamboula !… qui signifie la fête païenne à Haïti, qui deviendra même une expression populaire dans la France des années De Gaulle) s’incruste inexorablement dans la culture locale, jusqu’à devenir le creuset essentiel du mouvement de la musique racine face à une métropole sourde. Son cœur battant, suivant les sept rythmes spécifiques du gwo ka.

Plus qu’une simple affaire de rythmes, ce tambour charrie une parole chargée d’histoire et d’histoires, un message porteur de mémoire et d’espoirs. Le gwo ka porte en lui les stigmates de la société esclavagiste, et les chants qui lui sont associés en sont tous hérités. Medium des sans-voix, ce tambour sera un onguent sur les corps maltraités, mais aussi un stimulant pour les âmes rebelles. Sous les doigts du frappeur, le ka bat le rappel des ancêtres. Tout comme les paroles convoquent la mémoire d’un peuple longtemps rangé au stade de simple bien meuble, selon l’article 44 du Code Noir érigé en 1685 par Colbert afin de réglementer le statut des esclaves, avant d’être régi par le système du livret qui permettait de surveiller les déplacements et le travail de la main-d’œuvre dans une Guadeloupe, certes libérée de l’esclavage, mais encore aux faux airs de régime « bananier ». Ce trauma transpire au fil d’un répertoire où se retrouve la douleur des coupeurs de canne et l’ivresse du jour de paie, l’oppression du racisme et le recours au mythe d’une terre promise. Au fil des chansons, se bousculent tout le bestiaire qui peuple les campagnes et les nombreux poissons qui alimentent les ragoûts, se côtoient satyres acides sur la réalité au quotidien et saillies bien senties sur l’actualité internationale, chroniques ancrées dans le terroir local et jeux de mots acérés. On peut chanter pour un mort que l’on veille, ou se lancer lors d’une soirée bien arrosée dans de longues tirades, pleines de sous-entendus coquins.

Au tournant des années 1960, alors que certains bars sont encore réservés aux Blancs, alors qu’on interdit de parler le créole dans les cours d’école, alors que l’on considère le tambour comme une « mizik à vié neg », alors que l’église y voit un symbole de dégénérescence, l’esprit marron – le nom des esclaves ayant fui les habitations pour vivre libre dans les bois – renaît de ses tréfonds, sous une autre forme. Dans cette décennie et celle qui suit, ce mouvement qui redonne toute sa place aux percussions accompagne les revendications qui se font plus précises tandis que les îles anglophones accèdent à l’indépendance. Jouer du ka, banni des studios officiels, c’est déjà choisir son camps. A partir de 1963, le Bumidom (Bureau pour la Migration des Départements d’Outre-Mer) nouvellement institué par Michel Debré organise une forte émigration antillaise vers des emplois peu qualifiés et la vie terne des banlieues. En réponse le Gong (Groupe O Nationale de la Guadeloupe) appelle à l’Indépendance pour la Guadeloupe, et deux ans plus tard, le Front Guadeloupéen pour l’Autonomie naît. Ces années sont rythmées de grèves, de répressions dont le point d’orgue sera mai 1967. Un massacre en place publique, à Pointe-à-Pitre, dont on tait jusqu’en 2012 le bilan officiel. Ils seront nombreux à dénoncer les saignées opérées par le Bumidom dans les forces vives de la Guadeloupe. Sur les murs fleurissent des slogans dont l’emblématique : « Jeune, ne quitte pas ton pays. »

Message reçu par une partie de la jeunesse qui choisit de reprendre en mains le tambour, tel un symbole d’une identité émasculée de ce peuple «entièrement à part», pour reprendre la formule d’Aimé Césaire, père de la Négritude. Le ka sera la bande-son de cette génération, qui accélère le tempo avec les années 70 et le transplante définitivement en ville, tandis que l’économie de la plantation, terroir originel du ka, est en crise. Dès lors, les vieux tambouyés sont célébrés à leur juste valeur : Anzala, Carnot, Serge Dolor, Ti Seles, Robert Loyson, Arthème Boisban, Esnard Boisdur… et surtout Velo – Marcel Lollia, pour l’état-civil – qui meurt néanmoins dans la misère, en pleine rue, en 1984. « Champs de canne, champs de coton ! », s’exclamera Guy Konket, l’un des grands chantres de la cause guadeloupéenne dont le sillon s’inscrit dans cet héritage, tout en le déplaçant sur le bitume de Carénages, quartier chaud de Pointe-à-Pitre. Le poète a le sens de la formule qui frappe juste, comme son tambour de bouche.

Pas de doute, blues et ka, même combat, des siècles d’oppression, de négation, avant de trouver le chemin d’une possible rédemption. Entre eux, la même langue, celle des esprits créoles, submergés dans le grand océan. C’est de ceux-là dont parle cette sélection, où le bon sens de l’humour né doit pas masquer les billets d’humeur entre les lignes. Le jazz y infuse une énergie émancipatrice des formats consacrés, conférant à ces chansons une musicalité qui rime avec spiritualité. Entre cadences infernales qui empruntent aux rythmes « latins » des îles voisines, biguines au tempo épicé de percussions et ballades plus à la coule, pas moins sombres, cette compilation nous replonge dans les premières heures d’un mouvement de renaissance synonyme de reconnaissance. Un bain de jouvence où toutes les musiques de la diaspora née dans l’Atlantique noir s’entremêlent naturellement. Telle une vague de sons, de sens et de sang qui rappelle que du fond des cales de ces méchants bateaux a surgi une culture originale, dont la trace demeure des plus tenaces en 2018. »

Jacques Denis

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