Antibalas, 20 ans de grooves afrobeat et d’esprit kung-fu (1/2)

En 2018, le groupe new-yorkais fêtait ses 20 ans. Digne héritière de Fela, la formation s’apprête à sortir un nouveau disque qui puise autant aux sources de l’afrobeat qu’à celles de la Chine antique. Interview, en mode kung-fu.

Retrouvez la deuxième partie de l’interview ici.

Depuis 1998, pas moins de quarante musiciens ont foulé la scène en tant que soldats d’Antibalas (en espagnol, « anti-balles »). Souvent considérés comme les héritiers américains de Fela Kuti (ils furent d’ailleurs choisis pour accompagner la comédie musicale Fela), la bande à géométrie variable attire depuis sa naissance la crème des musiciens de New York et du monde entier pour mieux dompter l’afrobeat à travers six albums et d’innombrables concerts.

Martin Perna (fondateur) et Duke Amayo, deux des membres historiques et noyau dur du groupe, ont ouvert une parenthèse dans leur tournée pour nous partager un morceau de leur histoire. Dans la cour de la Maison Folie Moulins de Lille, les deux musiciens chevronnés évoquent tour à tour la philosophie des arts martiaux et leur vision moderne de l’afrobeat : les deux mamelles qui ont nourri leur prochain album, qui s’annonce passionnant.


Vous avez célébré votre 20
e anniversaire l’année dernière. Le groupe a été créé en 1998, un an après la mort de Fela. Est-ce une coïncidence ?

Martin : Les membres originels du groupe ont participé à un projet de LP appelé The Daktaris, en collaboration avec des musiciens de New York, de Côte d’Ivoire et du Cameroun. Le batteur avait joué avec le groupe Egypt 80 de Fela et Manu Dibango avant ça. Il s’agissait d’un projet studio, et j’y ai aussi participé avec des membres de Sharon Jones & The Dap-Kings. Le projet Daktaris a démarré en 1996 avec l’album « Soul explosion », j’avais en fait déjà rêvé du concept avant la mort de Fela.


C’est donc bien une coïncidence. D’une certaine manière, avez-vous tout de même ressenti le devoir de continuer son travail ?

Martin : Après sa mort, l’afrobeat ne pouvait pas mourir avec lui, c’était une nécessité de continuer à en faire. En même temps, je ne considère pas Antibalas comme un hommage direct à Fela. Nous nous inspirons du style et des possibilités qu’offre ce son. Il ne s’agit pas uniquement de le vénérer, mais plutôt de se demander ce que nous pouvons apprendre de lui, et ce que l’on peut faire avec la technologie musicale actuelle pour raconter notre propre histoire.


Antibalas est sans doute la meilleure incarnation américaine de l’afrobeat de nos jours. Avez-vous le sentiment de contribuer à garder ce pont entre l’Afrique et l’Amérique grand ouvert ?

Amayo : Ce pont a été emprunté tellement de fois, surtout quand on parle de musique diasporique et de conscience. La musique est la première chose capable de garder ce lien en vie… Dans cet ADN, et en regardant comment les choses ont évolué, il y a toujours ce pont et par conséquent cet aller-retour constant entre un genre et d’autres genres. Tout le monde est inspiré par un style, en prend le meilleur, et essaie d’en créer un autre, en particulier avec les beats afros qui ont récemment évolué, spécialement avec les artistes nigérians. Si tu puises profondément dans les racines de ces nouveaux sons, tu sens que ça provient de la même source. Quand tu écoutes ces artistes, tu peux dire qu’ils empruntent toujours un peu de Fela.

Martin : Tu peux imaginer que l’Afrique est une balle de ping-pong. Peut-être qu’elle va à Londres, peut-être à New York, puis elle revient vers Lagos et s’en va vers Dakar. Puis New York la renvoie au Brésil et le Brésil la frappe jusqu’en Jamaïque. C’est littéralement comme ça que ces rythmes voyagent ! 
 


Pensez-vous que l’Afrique va chercher de l’inspiration aux États-Unis, de la même manière que vous puisez vos idées en Afrique ? Comment le son est-il en train d’évoluer là-bas ?

Martin : C’est certain ! Regarde l’influence de James Brown en Afrique, regarde Nas ou Alicia Keys. Maintenant, je pense qu’il y a plus de gamins nigérians qui veulent être comme Jay-Z plutôt que Fela. Ou peut-être qu’ils veulent devenir une combinaison des deux ! Ça n’est pas comme si chaque jeune voulait essayer de créer un orchestre avec 18 musiciens. Ils se demandent sans doute ce qu’est le beat parfait, où est le producteur qui pourrait les aider, quelle est la façon la plus rapide et efficace pour avoir sa signature et son histoire.

Amayo : Ils n’ont pas forcément besoin de recruter une section de cuivres. Peut-être peuvent-ils avoir la leur avec un simple clavier ! Ils essaient de transformer ce qui existe du mieux qu’ils le peuvent. Avec Antibalas, nous essayons juste de nous en tenir aux standards et à ce qui les a rendus irrésistibles, à l’état d’esprit original qui a rendu tout ça excitant. Évidemment, nous pourrions changer et faire autre chose, mais il y avait une décision commune de coller à cette époque, de rester encapsulés dans cette période.


Cela signifie-t-il qu’il y a une sorte de nostalgie dans l’esprit d’Antibalas ?

Martin : Quand nous composons une chanson, nous n’essayons pas de la faire sonner comme si c’était un morceau nostalgique écrit en 1973. D’une certaine manière, nous aimons la façon dont une pièce écrite en 1973 swingue et dont nous pouvons sentir le groove, mais nous essayons de faire quelque chose de nouveau, qui reflète l’expérience collective. Dans l’afrobeat des années 70 ou 80, ils ne parlent pas de harcèlement sexuel, il n’y avait pas de langage autour de ces différents types de justice sociale. En tant qu’artistes, nous devons mettre ces sujets dans notre musique. À l’époque, il y avait une certaine façon d’être politique, et nous avons vu la manière dont ce type d’activisme a pu être productif. Nous devons créer un décalage avec notre musique, il n’y aurait rien de révolutionnaire à continuer à faire la même chose. En tant que musiciens, dans notre répertoire, nous essayons d’avoir assez de morceaux de Fela tout comme un artiste jazz aurait des morceaux de Miles Davis, John Coltrane ou Duke Ellington dans le sien. C’est excitant de les interpréter et de jouer notre truc. Nous faisons ça depuis si longtemps qu’à mon avis, personne ne peut prétendre que nous essayons de copier qui que ce soit. Chaque nouvel album est un univers différent. Dans le prochain disque, tu pourras entendre un tout nouveau son.


Pouvez-vous nous en dire plus sur ce prochain album qui arrive ?

Amayo : C’est un ensemble de musiques que j’ai rendues peu à peu incontournables. Je ressentais une certaine nostalgie, parce que je suis instructeur et je voulais continuer à enseigner, mais le travail avec Antibalas était si monstrueux… Je suis spécialisé dans la danse du lion chinoise et les grooves associés. Ceux-ci sont devenus le modèle de l’album. J’ai aussi commencé à réexaminer ma culture et mon enfance. Je viens du Nigéria et je sens qu’il y a beaucoup de Fela en moi, je me souviens des mélodies qui flottaient autour de moi et de ce groove particulier. C’est devenu une source principale pour tenter d’écrire cette bande-son. Je donne des cours de kung-fu à des étudiants, et je voulais également insuffler cette activité dans les chansons.


Concrètement, comment fais-tu pour injecter ce concept d’enseignement du kung-fu dans la musique ?

Amayo : Il faut que tu prennes des cours avec moi pour comprendre ! (rires) Chaque mouvement est conçu sur la base d’un rythme et possède son propre tempo. En tant qu’artiste martial, quand tu bouges, tu as besoin d’une bande-son. La plupart du temps, tu attaques en trois points. Tu ne frappes pas qu’une fois, tu dois frapper en trois mouvements consécutifs. Ces trilogies sont la base de cet art. Ce sont des formes rythmiques, ou des titres de chansons. « Fist of flowers » que j’ai fait pour mon projet Fu-Arkist-Ra, est par exemple basé sur des mouvements tirés des arts martiaux. Tout ça a mis du temps à se développer. Dans toute forme d’art martial, tu peux apprendre un mouvement, et celui-ci doit être répété pendant trois ou six mois jusqu’à ce que tu puisses le maîtriser. Dans mon esprit, je voulais laisser mariner ces morceaux, les répéter pendant trois mois. Par exemple, ça m’a pris un an pour écrire une des chansons de l’album. J’ai pris des petites parties et les ai passées en boucle dans ma tête. Je n’ai pas d’autre approche en musique, c’est naturel pour moi. Être avec Antibalas est aussi une manière de calibrer quelque chose qui a du sens, rythmiquement parlant. Tout le monde m’aide à rendre ces chansons vivantes. Le projet a mis du temps à mariner, mais maintenant il est prêt à sortir ! Cet album donnera une vision complète de ce qui peut se passer lorsqu’on met l’afrobeat au contact du kung-fu. Je suis très excité. Quand tu entendras les chansons, tu ressentiras quelque chose ! Les mots sont juste des mantras, sur des choses que j’ai faites ou auxquelles je crois. Je ne voulais pas les inscrire dans l’ADN d’Antibalas, c’était important que les paroles existent indépendamment.



Vas-tu nous montrer quelques techniques sur scène ?

Amayo : Absolument ! (rires)

Martin : Tu peux regarder le modèle de Fela et te dire qu’il s’agit simplement d’un nouveau jeu de mélodies et de lignes de basse calées sur ce modèle. Ce dessin est une composition de différentes sources. Comme le disait Amayo, tout est groupé en nombres. Dans certains morceaux, ça peut être des éléments d’une rencontre entre l’est et l’ouest, ou ça peut sonner plus chinois, avec un gong au début, comme dans « Fist of flowers » une fois de plus. Les paroles montrent le chemin au danseur. Tu es instruit par le mouvement, c’est comme un mantra. De plus, je pense que l’album arrivera à un moment opportun, historiquement parlant. La Chine est partout en ce moment, en particulier en Afrique. Dans ce genre de connexion, on parle souvent de ponts, d’autoroutes, d’armées et de pétrole, mais les artistes ont bien plus à dire. Cela représente une autre possibilité de conversation que l’on doit amener autour de la table, en disant quelles sont les nouvelles possibilités que peut apporter cette rencontre Est/Ouest. Ça pourrait simplement devenir une colonisation 2.0 ou ça pourrait être quelque chose d’incroyable, car la Chine est le berceau de la civilisation ! C’est important d’avoir une autre vision et ne pas simplement dire « oh tu es une personne mauvaise et stupide parce que tu veux être ici ». C’est excitant de contribuer à un projet qui fait partie de cette discussion dans l’air du temps. La Chine maîtrise le monde aujourd’hui, spécialement aux États-Unis ! Nous ne devons pas répéter les mêmes conflits que ceux du passé. Cette rencontre pourrait être magnifique, mais il appartient aux artistes d’imaginer ces possibilités, car quand les leaders sont ensemble, on est plus dans l’idée de « comment vais-je embobiner ce gars et me faire embobiner en retour ? », alors que tout le monde sait qu’il n’y a pas besoin d’en arriver là ! C’est un moment excitant et je pense que les gens comprendront qu’il ne s’agit pas seulement de musique africaine, mais de musique globale.


S’agit-il du principal message politique de ce prochain album ?

Martin : Depuis que nous avons atteint ce tournant, nous savons que les leaders vont en faire quelque chose de mauvais. C’est comme si’il fallait que les choses aillent mal avant de changer dans le bon sens. Voilà un exemple où les choses pourraient commencer à changer, en regardant leur beauté. Nous essayons de faire un saut en avant, en montrant ce qui peut se passer dès lors qu’on décide de se mettre ensemble. Au lieu de chercher une solution tardive, nous cherchons à voir à quoi les choses pourraient ressembler une fois que l’on a résolu leur côté absurde. Si tu passes ton temps à creuser le passé, ce que tu obtiendras sera toujours du passé… Si tu passes plus de temps à fabriquer un nouveau futur pour toi-même, tu peux absolument maîtriser tout ça. Nous faisons partie d’un mouvement, de certains messages, nous sommes tous inébranlables à travers notre activisme. Continue de protester, mais enfile une veste différente. Ne porte pas une veste de l’armée, porte un gilet pare-balle, porte un bouclier et une lance, c’est le genre d’attitude que nous essayons de distiller.

À suivre dans la deuxième partie de l’interview.

Lire ensuite : Histoires de Fela : Sorrow, Tears and Blood