Amira Kheir, la quête des racines nubiennes

Mystic Dance est une petite pépite, sortie sur le label britannique Sterns Music, connu notamment pour avoir produit le rappeur brésilien Criolo et pour ses rééditions du label Syllart. Nous avons rencontré la chanteuse anglo-soudanaise Amira Kheir à l’origine de ce joli projet.

Sur la pochette de Mystic Dance on voit une belle jeune femme au regard envoûtant, parée de boucles d’oreille de forme triangulaire. Les pyramides de Méroe dans le fond du décor, cette cité antique de Nubie, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, ne laissent pas de doute sur l’ancrage géographique d’Amira Kheir — à prononcer « reir » comme Khartoum, qui se dit en arabe « rartoum ». Quant au concept des pyramides nimbées par la voûte céleste, il rappelle un peu celui du classique d’Earth Wind and Fire « All and All » de 1977. Rappelons que le célèbre groupe de Chicago fut fortement irrigué par l’Afrique. Leur ancien leader, Maurice White, jouait de la kalimba, ce petit instrument en bois avec des touches métalliques (également baptisé likembe, mbira ou sanza NDLR).


Du passé au présent

Mais revenons à Amira Kheir ! Contrairement aux apparences le visuel de Mystic Dance est l’œuvre d’une… Française, Véronique Roberts : « Elle a fait ce travail formidable qui rend hommage à mon patrimoine. » résume Amira. « C’est une revendication très claire de là d’où je viens. Les pyramides de Méroé ont été construites par le royaume de Kush (dont l’origine remonte à 25 siècles avant notre ère NDLR). C’est un héritage qui appartient à tous les Soudanais. Mystic Dance est une quête vers ces racines. » En même temps, cet album se conjugue au présent, avec des ponts établis entre plusieurs traditions musicales, le jazz, le rock et les musiques africaines. Un des meilleurs titres du disque « Nasaim Allel (Night Breezes) » se réfère au climat désertique du Soudan : « J’essaie d’avoir une réflexion large sur les préoccupations quotidiennes des gens. Il fait très chaud la journée. On ressent une grande fatigue. Quand le soir tombe, les étoiles apparaissent et une sorte de sérénité s’installe. Avec l’arrivée de la fraîcheur, l’ambiance change complètement. Les gens profitent de la soirée ensemble. Pendant ce court laps de temps, ils oublient leurs problèmes et espèrent. » Une nostalgie plane sur le stratosphérique « Amwaj (Waves) » : « J’y parle du rôle que joue l’humanité dans ce monde. On est conscients qu’on peut tirer, collectivement, cette planète vers la positivité. » Sur « Manaok (Forbidden) », un morceau qui tire vers le jazz-rock, l’oud de Nadir Ramzy opère la jonction entre l’Afrique et le monde arabe. 


Workshop métissé

La BBC la surnomme la “diva du désert soudanais”. Mais avec nous, elle rejette d’un revers de la main ce raccourci journalistique. Amira Kheir, qui a grandi à Turin en Italie, chante depuis sa plus tendre enfance : “J’ai été exposée à toutes sortes d’autres musiques. Mon influence principale a été la soul américaine. En prenant de l’âge, je me suis mise au rock, au jazz et à des musiques issues de différentes parties du monde : le fado du Portugal, le flamenco d’Espagne, le gnaoua nord-africain, la musique indienne… Toutes ces choses ont fusionné quand j’ai créé ma propre musique”.

Partie vivre au Royaume-Uni, Amira Kheir y fait ses premières scènes : « J’ai toujours composé mes propres chansons. J’ai cherché des musiciens avec lesquels collaborer. Une chose en entraînant une autre, je me suis professionnalisée. » De cette maturation artistique ressortent deux premiers albums signés par le label britannique Sterns Music : View from somewhere en 2011 et Alsaraah en 2014.

Dans l’intervalle, la belle a constitué un corpus de titres qu’elle a exploités sur Mystic dance : « Ma façon de composer est organique. Il y a un côté ‘work in progress’. Je me produis sur scène et j’ai des collaborations, jusqu’au moment où je sens que c’est prêt ! »

Dans cet esprit, à l’occasion du Bird’s Eye View Film Festival, Amira a interprété en live une bande-son sur les images du film muet Sumurun (1920) d’Ernst Lubitsch : « J’ai appris beaucoup de cette expérience, raconte-t-elle. C’était entièrement improvisé, comme dans le jazz. Le moteur du jazz c’est la liberté. Ramène qui tu es. Joue et vois ce qui en sort. Ce que j’aime avec le jazz c’est que c’est vrai et surprenant. » 
 


Racines soudanaises

Et le Soudan dans tout ça ? Amira a la chance d’y aller régulièrement : « Une atmosphère unique s’en dégage. Au Soudan comme dans le reste de l’Afrique la musique fait partie de la vie de tous les jours. Depuis l’aube les radios jouent et les gens chantent. » (1) Ce pays, l’un des plus étendus du continent, occupe une position géographique particulière : « C’est un carrefour vers le Moyen-Orient et l’est de l’Asie, un melting-pot de plein d’influences. La musique soudanaise se définit par une gamme pentatonique assez unique combinée avec de nombreuses percussions. » Amira Kheir revendique comme principale influence l’haqibah, un répertoire traditionnel remontant aux années 20, dans lequel les chants sont souvent accompagnés par des tambours : « C’est un dérivé de la musique religieuse soufie madeeh qui est très présente dans notre vie quotidienne. » retrace Amira Kheir. « L’haqibah est une forme vers laquelle les musiciens soudanais contemporains reviennent en la réinterprétant. Il y a aussi l’aghani albanat, qui signifie en arabe le chant des femmes. » À cette occasion, des femmes se réunissent et improvisent au son des percussions : « L’une commence et l’autre continue et ainsi de suite. Chacune peut ajouter ce qu’elle ressent au moment présent. C’est un bel espace pour une expression authentique. » Ce style a aussi inspiré sa compatriote Alsarah qui s’est taillé un beau succès avec son groupe les Nubatones.


Soudanese Melting-pot  

Pour la suite, Amira, qui devrait jouer sur les scènes européennes cette année, entend bien poursuivre les hybridations. Sur « Nasaim Allel (Night Breezes) » elle a convié un slameur et poète sud-africain Leetho Tale : ‘J’ai pensé à lui parce que sa voix, sa tonalité particulière, sa scansion collaient parfaitement. Je lui ai expliqué la signification de la chanson en lui disant d’écrire librement ce qui l’inspirait.’  On entend aussi la clarinette d’Idriss Rahman, qui a joué sur plusieurs titres de l’album : ‘C’est un musicien qui ressent la musique de façon étonnante. Sur mon deuxième album Alsaarah j’ai invité un chanteur sénégalais Abdoulaye Samb. Il y a toujours des choses inhabituelles qui ressortent de l’expérimentation. J’aimerai jouer avec des musiciens gnaoua, que je trouve hypnotiques. Leur instrument, le guembri, me fascine. Leur tradition est proche de notre madeeh soufi. J’aimerais aussi collaborer avec des chanteurs indiens et des joueurs de tabla. Ça serait intéressant de le mélanger avec le style soudanais.’ Du raga soudanais ? Chiche !

Mystic Dance d’Amira Kheir est disponible sur Bandcamp et autres plateformes digitales.

(1) Cet entretien a été réalisé avant les manifestations qui contestent depuis plusieurs semaines à Khartoum le régime d’Omar El Bechir en place depuis 1989

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