Les 40 meilleurs albums de 2018

Nos quarante coups de cœur pour des albums parus en 2018.

L’exercice est en soi une mission impossible : choisir une quarantaine de disques qui nous ont surpris, enjaillés, conquis en 2018. Y trouver un fil directeur l’est tout autant, tant les genres et les régions d’origine des artistes choisis sont éclectiques. À l’image de la ligne que nous essayons de tenir : les oreilles grandes ouvertes à toutes les musiques qui ont un lien avec l’Afrique. Qu’elles soient produites sur place, qu’elles soient nées en Occident parmi les diasporas, héritières ou inspirées par le patrimoine africain, toutes nous intéressent et nous tentons chaque jour de vous en faire découvrir une partie, en rencontrant les artistes qui les portent.

C’est ainsi que, dans la sélection qui suit (qui n’est pas à proprement parler un classement), le tsapiky du sud de Madagascar joué par Damily côtoie la nu-soul d’Akua Naru ; les rappeurs originaires d’Afrique du Sud et du Congo (Earl Sweatshirt, Baloji) côtoient les étoiles du jazz (Shabaka Hutchings ou Jowee Omicil) ; ou encore le raï cuivré made in Paris de Fanfaraï côtoie l’afro-beat de Seun Kuti ou de ses cousins brésiliens de Bixiga 70… arrêtons là cet avant-goût, et concentrons nous sur l’essentiel : du Kenya à Trinidad en passant par l’Éthiopie, le Nigeria, l’Afrique du Sud, la Tunisie, Londres et Paris, voici un voyage en quarante escales dans l’année qui vient de s’achever. À savourer.

Écoutez la playlist issue de cette sélection sur Spotify et Deezer.

40. Vaudou Game
Otodi

Otodi, le nouvel album de Peter Solo et son band Vaudou Game, porte en lui l’histoire singulière du studio analogique construit dans les années 70 à Lomé, la capitale du Togo, par le président Étienne Gnassingbé Eyadema. Le complexe de l’Office Togolais du Disque (OTODI) offrait alors un son d’une qualité exceptionnelle. Les têtes d’affiche de l’époque y affluent pour enregistrer, notamment les Zaïrois Abéti Massikini, Sam Mangwana ou l’Ivoirien Daouda « le Sentimental ».

Après plusieurs années d’intense activité, le chef de l’État met OTODI sous scellés à cause d’une mauvaise gestion financière, et le studio croupira sous la poussière plus d’un quart de siècle avant que Peter Solo, boulimique de son vintage, n’obtienne sa réouverture, le retape sur fonds propres et y enregistre l’album baptisé Otodi.

C’est le premier album de sa formation enregistré en Afrique. Treize titres chaleureusement festifs vous propulsent d’emblée dans la soul-funk, ambiance Apollo Theater d’Harlem, ou vous téléportent dans les dancings high-life d’Accra au Ghana et parfois – flirtant avec l’afrobeat, jusqu’au Shrine de Fela. Tous sont porteurs de l’obsession qui s’est emparée de Peter Solo depuis la publication de son projet Analog Vaudou en 2011.


39. Fanfaraï
Raï Is Not Dead

L’orchestre Fanfaraï Big Band c’est douze musiciens de tous horizons qui revisitent avec bonheur les répertoires du Maghreb, plus vivants que jamais ! Raï Is Not Dead, leur troisième disque navigue avec jubilation parmi toutes les couleurs que prennent les musiques du Maghreb quand on les acoquine avec le jazz, la funk, l’afrobeat ou le reggae. Pas étonnant, à regarder la composition de ce groupe éminemment cosmopolite, qui de la Bretagne à l’Oranais en passant par l’Italie, sème dans sa musique les fragments d’histoire, les passions et les dadas de chacun des douze musiciens. Et, pour ce troisième album, un inclinaison résolument raï, déclinée comme un hommage à Boutaiba Sghir, l’un des vénérables et prolifiques auteurs-compositeurs de chansons raï, que les chebab du Raid ont bien souvent pillé, sans le créditer. Dans Raï Is Not Dead, l’oubli est réparé !


38. Thabang Thabane
Matjale

Matjale voit Thabang Tabane prendre la place qui lui revient dans une lignée prestigieuse. Avec ce très attendu premier album, le percussionniste montre l’influence indélébile de la musique de son père  le guitariste de légende Philip Tabane qui vient de disparaître et qui fut à l’origine du style Malombo – tout en imprimant sa marque.

L’album dans son ensemble est porté par un sens instinctif, inné du groove. Sur ‘Ngawananga’, par exemple, la simplicité est la clé : la mélodie insistante et répétitive est soutenue par les lignes de basse et de guitare de Thulani Ntuli et Sibusile Xaba. Sur ‘Bengekho’, le jeu est plus intense, le tempo plus rapide, mais l’approche  qui repose sur des phrases lyriques répétées et un entrelacement de la mélodie et des percussions  est tout aussi direct.


37. Bixiga 70
Quebra Cabeça

Pour son 4e album, Quebra Cabeça, le big band afrobeat brésilien a complexifié son casse-tête musical et invité en studio les vibrations électroniques de la mégapole São Paulo. « C’est essentiellement la musique urbaine de São Paulo que l’on rajoute à notre afrobeat », détaillent-ils. «Cette ville a toujours représenté une grande influence sur nous. Elle possède ce sens de l’urgence, une course permanente pour essayer de rattraper le temps. En continuant ainsi à creuser aux sources de leur quotidien dans une ville multiculturelle, le groupe donne de la voix aux communautés qui défendent l’hétérogénéité géniale de la société brésilienne, majoritairement façonnée par les cultures des esclaves africains et leurs descendants, altérées au contact d’un nouveau territoire. Leurs récentes collaborations avec le chanteur ghanéen de highlife Pat Thomas, puis le saxophoniste nigérian Orlando Julius en sont la preuve notable.


36. Anthony Joseph
People Of The Sun

Enregistré sur son île natale de Trinidad, ce 7ème album studio est un retour aux sources pour Anthony Joseph. People Of The Sun est un hommage à Port of Spain (POS), ce port bouillonnant, lieu de rencontre de nombreuses cultures et porte ouverte sur l’Amérique du sud. Comme il l’explique lors d’une interview : « C’est L’ALBUM ! Celui dont je rêvais depuis le début. J’ai toujours souhaité enregistré à Trinidad, mais j’avais besoin de temps, de faire des albums en Europe au préalable, d’expérimenter, trouver ma voie avant de revenir à la maison, sur mon ile natale. J’avais besoin de mieux me connaitre, et là c’est bon j’étais prêt ! C’est vraiment un rêve qui a pu se réaliser grâce au soutien de mon label. »


35. Akua Naru
The Blackest Joy

Depuis près de 10 ans, dans la lignée de Lauryn Hill et d’Erykah Badu, l’artiste et activiste américaine Akua Naru mêle rap, jazz, nu-soul et storytelling « conscient» pour partager son expérience de femme afro-américaine – et fière de l’être.

Avec The Blackest Joy, celle qui trouble immanquablement son auditoire à chacune de ses apparitions sur scène, parcourt une nouvelle fois le monde et organise même sa première vraie tournée sur le continent, se produisant au Lesotho, au Rwanda ou au Mozambique. The Blackest Joy,  (dont la pochette a été réalisée par l’artiste canadien d’origine nigérianOluseye) est le fruit de ces séjours à répétition, pour ne pas dire de cette quête sur le continent : « J’éprouvais le besoin d’inviter des personnes pour m’aider à raconter mon histoire, je voulais entendre d’autres langues, j’ai des amis qui parlent le Sesotho et le Swahili, cela me tenait à cœur d’intégrer ces langues dans mon travail. En tant que personne qui se revendique panafricaine, la démarche me semblait évidente, » précisait Akua Naru lors de la sortie du disque.


34. Damily
Valimbilo

Comme dans ces trois disques précédents, enregistrés en France (où résident depuis quelques années le chanteur et le fidèle quartet qui l’accompagne), Damily prend soin d’alterner les morceaux épileptiques avec des balades plus calmes, faites pour reposer le corps et l’esprit. Il passe avec aisance de l’électrique à l’acoustique, et associe à merveille les génies malgaches des cordes et des voix. Bref, ce nouveau disque, publié sur le label suisse Bongo Joe, ravira les fans de Tsapiky et tous ceux qui ne connaissent pas encore ce genre débridé qui, à présent que le concept de « world music » est enterré, gagnerait à monter sur toutes les scènes ou le rock et l’électro sont programmés.


 33. Kiddy Smile
One Trick Pony

Sur One Trick Pony, son premier album, « on trouve des larmes chaudes sur du dancefloor. Un garçon qui se cherche dans un monde hostile et qui essaye de trouver la lumière et la joie ». Résultat : une house d’inspiration ’90s, des basslines sexy qui, sur certains titres, rappellent les productions de Todd Terry et une voix soul qui, à la différence de son premier EP, Enough of You, est devenue reine. Qu’il aborde des thèmes graves — l’acceptation de soi dans « Be Honest », au refrain soul gorgé de choristes, ou plus légers — l’obsession phallique dans « Dickmatized » et sa booty bass capiteuse, faire danser les gens reste le premier cheval de bataille de ce trentenaire aux physique de géant et aux multiples talents (ex-danseur, chanteur, DJ, performeur et producteur).


32. Hollie Cook
Vessel Of Love

À 30 ans à peine, Hollie Cook sort déjà son troisième album, Vessel of Love. Elle transforme toujours avec volupté le reggae lovers rock des ’80s en une tropical pop mélancolique, un style qu’elle a créé pour porter sa voix sensuelle vers des rivages pop-ulaires. Avec Vessel Of Love, le son de Hollie Cook continue d’évoluer alors qu’il entretient sans effort ce parfait équilibre entre influences contemporaines et âme nostalgique. Signée sur le label américain Merge Records, ce nouvel album marque la première collaboration de l’artiste avec le prestigieux producteur Martin ‘Youth’ Glover (U2, Guns N’ Roses, Paul McCartney, The Verve…).


31. Jowee Omicil
Love Matters!

Né à Montréal de parents haïtiens, Jowee Omicil est un artiste multi-instrumentiste que la scène française découvrait en 2017 avec l’album Let’s BasH!, une exhortation à donner de l’Amour, réincarnée par le petit dernier, Love Matters! (« l’amour compte ! »). Le disque est un arc-en-ciel de rythmes et mélodies glanées au fil des voyages entre Caraïbes, Afrique et Amérique, une immersion dans ses racines haïtiennes, une ballade à travers jazz, gospel, funk ou sono jamaïcaine. Treize compositions éclectiques porteuses de musiques à l’image de son univers. Love Matters! convoque l’esprit d’autres grands aînés qui ont inspiré le saxophoniste. « Obas Konsa », où les tablas et la flûte laissent planer un air de cérémonie hindoue, exalte en une prière la mémoire des compatriotes de l’artiste, comme le plasticien Charles Obas, martyr dans les années 60 du régime Duvalier, et le talent de son fils Beethova Obas considéré comme l’un des auteurs-compositeurs les plus doués et les plus inspirés de sa génération.


30. Arat Kilo
Visions of Selam

Arat Kilo fait partie des ces groupes français qui, depuis une dizaine d’années, ont réactualisé sur scène les trésors musicaux du Swinging Addis des années 60-70. Sur ce chemin qui inspire désormais tant de monde, les Arat Kilo sont sans doute les Français les plus aventureux, explorant le mariage du déjà très métis éthio-jazz avec d’autres genres, du rap au dub en passant par la funk, la soul ou l’afrobeat.

Déjà, sur leur album A Night in Abyssinia (2011), ils proposaient au rappeur So Called et à la Malienne Rokia Traoré de les rejoindre sur une de leurs chansons. Sur Visions Of Selam, ils invitent la Malienne Mamani Keita et le rappeur américain Mike Ladd. Enregistré en trois jours, sur bande, ce disque frappe d’abord par ses couleurs sonores, chaleureuses et brillantes, mais aussi par son extraordinaire éclectisme et sa profonde cohérence. Visions of Selam – visions de paix, est à écouter comme un voyage, presque chamanique.


29. Popcaan

Forever 

L’album Forever du jamaïcain Popcaan est l’album incontournable de dancehall à écouter en 2018. Popcaan c’est l’étoile montante du genre : il a ces dernières années collaboré avec Jamie XX, Drake et Gorillaz, entre autres pointures. Produit par Dre Skull, Forever est un pur concentré des meilleures vibes caribéennes parfaitement ancrées dans l’époque avec ses détours R&B, hip hop, et même pop. Forever offre plusieurs classiques comme « Silence », « Firm and Strong » ou ce génial « Wine for me ».


28. Ammar 808
Maghreb United 

AMMAR 808 est un des membres du groupe funk et folk tunisien Bargou 08. Le projet accueille trois chanteurs maghrébins d’exception : Mehdi Nassouli (Maroc), Sofiane Saidi (Algérie) and Cheb Hassen Tej (Tunisie). Maghreb United propose une version électronique des musiques traditionnelles nord-africaines. « Le passé est un patrimoine collectif, » explique AMMAR 808, qui a commencé à travaillé sur ce projet il y a un an, juste après les sessions d’enregistrement de son groupe Bargou 08. Son désir est de mélanger le folklore et la mythologie avec le futurisme, qu’il soit positif ou négatif. Pour cela, AMMAR joue avec les sonorités tirées du targ, du gnawa et du raï, qu’il couple avec sa TR-808 et d’autres instruments plus traditionnels tels que le gembri, la flute gasba et la cornemuse zokra.


27. Gerald Toto
Sway

Gérald Toto, c’est l’une des voix du célèbre trio panafricain Toto Bona Lokua, composé de ses amis Lokua Kanza et Richard Bona. Ensemble ils ont sorti deux albums à treize ans d’intervalle sur No Format, une signature fondatrice du label. Leur premier album est sorti en 2004, le second Bondeko l’année dernière. Cette fois Gérald la joue en solo, mais toujours sur le même label. Cet album, Sway (qui signifie « balancement »), il l’a enregistré seul chez lui. Il aime d’ailleurs dire que c’est son vrai premier album.

Gérald Toto nous emporte avec à sa sublime voix vers les grands espaces de l’intime, comme s’il susurrait à l’oreille de chacun. Gérald va à l’essentiel, et se fait du bien pour en faire aux autres.


26. Okzharp x Manthe Ribane
Closer Apart 

Okzharp & Manthe Ribane est le duo formé par le producteur Gersava Gordon, a.k.a. Okzharp, et la chanteuse/artiste/danseuse Manthe Ribane. Le photographe et réalisatrice Chris Saunder – qui a récemment fait de superbes clips pour Oumou Sangaré – travaille de très près avec eux. Tous les trois sont d’origine sud-africaine, mais seule Manthe continue de vivre à Johannesbourg. Okzharp lui vit à Londres, où il est DJ et producteur. Signé sur le label de Kode9, Hyperdub, le duo a créé ce problème malgré les distances. Okzharp décrit Manthe comme un co-producteur, elle sélectionne les bases instrumentales avant qu’ils ne les développent ensemble. Plus doux que leurs précédents EPs, Closer Apart, reflétant plus le côté « lady » de Manthe.


25. Farai
Rebirth

À mi-chemin entre le post-punk et la new wave anglaise, notamment grâce à la production de son compère TONE, Farai confronte l’actualité politique britannique de 2018 et ses racines pan-africaines. Née au Zimbabwe, élevée à Londres, les textes de la chanteuse s’inspirent des différentes villes et des différents environnements qu’elle a connus, ainsi que des changements occasionnés par ces déménagements successifs.

Après un premier EP marquant (paru en 2017 via le collectif NON Worldwide de Chino Amobi, Angel-Ho et Nkisi), ce premier album intitulé Rebirth rassemble certains des repères musicaux importants issus de South East London, une des zones emblématiques du post-punk anglais, et sonne comme un témoignage musical de son appartenance à la diaspora africaine.


24. Orquesta Akokán
Orquesta Akokán

Akokan, en yoruba, signifie « du fond du cœur ». Or, on le sait, le yoruba est la langue africaine qui a dominé les cultures et les cultes afro-cubains et afro-brésiliens, sources des musiques sacrées puis profanes qui, bien après l’abolition de l’esclavage, feront le tour du monde. Akokán, c’est aussi le nom que s’est choisi cet orchestre qui rappelle la Banda Gigante du « Sonero Mayor » cubain Beny Moré. Et de fait, autour du chanteur José « Pépito » Gomez, nous voici transportés dès le premier titre dans La Havane des années 50, quand le mambo régnait en maître.

L’Orquesta Akokán se promène dans les répertoires cubains, un peu de rumba par-ci, un boléro par là – en hommage à Elegua (Legba au Bénin, la divinité messagère, qui ouvre les chemins) – avec toujours un soin particulier au son : celui des percussions afro-cubaines, le lustre étincelant des cuivres, la voix de Pépito Gomez qui plane, pleine de sentiments… Ce disque ressuscite une époque que nous n’avons pas connue, mais qui gagne toujours à l’être. D’autant qu’apparemment, grâce à l’Orquesta Akokán, elle n’est pas révolue.


23. The Maghreban
01DEAS

01DEAS est le premier LP du producteur Ayman Rostom aka The Maghreban. Étonnant pour ce beatmaker hip-hop qui n’aimait pas la house, mais qui a su lui insuffler de nouvelles couleurs. Peut-être aussi que le succès de groupes mélangeant le jazz et la house (comme St Germain ou I:Cube) et l’explosion de la scène house après 2010 l’ont poussé sur des chemins de composition qu’il n’avait jusque là jamais explorés. Dans « Strings » par exemple, Ayman nous offre une house régulière et millimétrée, qu’il vient bousculer avec un saxophone se glissant tantôt dans le beat, ou débarquant carrément à contre-courant. 01DEAS, aussi riche que bariolé, donne l’impression – tout comme sa pochette – d’être rentré dans le séquenceur modulaire du studio d’Ayman, et de naviguer dans ses répertoires au grès des fiches qu’il branche et débranche. Des premières idées qui donnent envie d’écouter les prochaines : elles nous mèneront peut-être jusqu’à la ville de son père, Alexandrie.


22. Ann O’Aro
Ann O’Aro

Au-delà de son talent d’auteure-compositrice, la chanteuse de 28 ans est une interprète bouleversante. Une voix capable d’asséner ou de caresser, une écriture viscérale, une musicalité et une force d’interprétation peu commune. Le premier album de la réunionnaise Ann O’Aro est un véritable manifeste poétique de l’intime.

Ann O’Aro a l’art de mettre en scène les mots et les nuances. Elle est capable, sur un même titre, d’autant de gravité que de légèreté. Son grain, tantôt aérien tantôt rugueux, façonne chacune de ses syllabes. Au point que même a capella ou entourée de peu, la voix de celle qui était enceinte de son deuxième enfant au moment de l’enregistrement, est capable de nous emmener dans une véritable transe « ce que je voulais vraiment c’est qu’on ressente une tension du début à la fin de l’album même parfois sans l’entendre, que chaque morceau soit sous-tendu par quelque chose qui avance, qui avance, qui avance… » Ses désirs, manifestement, sont des ordres tant cette tension sourde nourrit tout l’album d’une insondable puissance.


21. Delgres
Mo Jodi

Delgrès, c’est le nom d’un héros oublié de la lutte contre l’esclavage aux Antilles françaises. C’est aussi le nom d’un trio de blues créole qui n’a pas attendu la sortie de son premier album (prévue à la fin de l’été) pour faire vibrer corps et âmes. Voilà donc déjà deux ans que Pascal Danaë (découvert en 2012 au sein du trio afro-brésilien Rivière Noire), Baptiste Brondy et Rafgee jouent ensemble au quatre coins du globe, au point que d’aucuns auraient pu croire leur premier album déjà sorti. Que Nenni! Ils ont écumé les scènes pour mieux se roder, et donner toute son âme à ce premier disque, Mo Jodi.

Delgrès est d’abord le fruit d’un cheminement très personnel, celui de son guitariste et chanteur, Pascal Danaë : « Il y a quatre je vivais à Amsterdam, j’étais dans une mauvaise passe professionnelle, je me sentais isolé, j’avais le blues, vraiment. Et puis je suis tombé nez à nez avec cette guitare Dobro [guitare à résonateur, Ndlr], et j’ai adoré le son. C’est là que les prémices de Delgrès ont commencé à sortir. Il fallait remettre un pied devant l’autre, j’ai mis une note devant l’autre. Petit à petit, dans mon coin, sans me soucier de l’endroit où ça allait aller. Cet instrument et mon état d’esprit du moment m’ont instinctivement amené à faire du blues. Et le créole, que j’ai un peu chanté autrefois, s’est aussitôt invité. J’ai beaucoup travaillé avec des musiciens africains, j’ai toujours aimé la rumba zaïroise notamment, j’adorais la façon dont ils chantaient et j’ai toujours eu envie d’avoir ces sonorités-là. Il faut laisser les gens rentrer dans l’album. C’est un petit voyage : on va du blues je dirais un peu classique, même si on chante toujours en créole, vers des choses plus intimistes, peut-être plus lumineuses, plus solaires. Et puis, il y a des surprises…» conclut Pascal Danaë.

20. Angelique Kidjo
Remain In Light

La chanteuse béninoise installée à Brooklyn reprend le mythique Remain In Light de Talking Heads, sorti en octobre 1980. Un chef d’oeuvre largement inspiré à l’époque par la musique africaine, notamment par Fela. Comme nous l’expliquait Angelique Kidjo lors d’une interview : « C’est un des premiers disques de rock mythique qui a ouvertement rendu hommage à l’Afrique. David Byrne m’a expliqué que, quand ils ont commencé à écouter Fela et les musiques traditionnelles d’Afrique de l’Ouest, ils partaient complètement ailleurs. Comment intégrer cette puissance dans leur musique ? Avec Brian Eno, qui était vraiment un précurseur des boucles, ils ont décidé d’utiliser un instrument qui joue la même chose du début à la fin : la basse de Tina, la seule femme du groupe. La basse est le centre névralgique des morceaux, elle joue la même chose sans flancher. Pour moi cette transe est très africaine, et elle est portée par une femme. C’est aussi ce qui m’a plu dans ce groupe qui a évolué dans le monde très masculin du rock, et qui a confié ce rôle si important à une femme ! »

À travers ce disque, Angelique boucle la boucle, elle ramène le rock en Afrique (qui n’a pas une histoire d’amour avec le rock) de sorte que les Africains puissent se dire que le rock est une musique que l’on peut se réapproprier et sur laquelle on peut danser.


19. Kamasi Washington 
Heaven & Earth

Après la sortie du sublime The Epic sorti en 2015 et des collaborations remarquables avec ses compères Flying Lotus, Thundercat et Kendrick Lamar, le saxophoniste de la Côte Ouest sort le tant attendu Heaven and Earth, un double album. La première face, « Earth » est censée représenter le monde tel qu’il le voit de l’extérieur. Un disque rythmé, avec des titres comme « Fists Of Fury » et de « Testify » aux orchestrations très réussies. La deuxième face, « Heaven » est la représentation du monde tel qu’il le voit de l’intérieur, plus lent et contemplatif mais avec des titres toujours aussi épiques comme « The Space Travelers Lullaby » ou « Will You Sing ». Kamasi Washington signe un album complet mélangeant les genres entre afrobeat, rythmes afro-latins, jazz vocal et gospel.


18. Seun Kuti
Black Times

Black Times est le quatrième album de Seun Kuti accompagné du groupe historique Egypt 80 hérité de son père. Toujours engagé, sur ce dernier album, Seun appelle la jeunesse africaine à se replonger dans leur histoire et aux leaders africains oubliés. Il s’en prend aux élites toujours autant corrompues et aux injustices qui continuent sur son continent.

Lors d’une interview qu’il nous a consacré lors de son passage sur Paris, il nous explique : « Le rêve et les idées qui nous ont apporté cette liberté dont nous profitons aujourd’hui ont été trahis par ceux qui ont volé le pouvoir aux grands leaders dont je parlais… Aujourd’hui vous les voyez se pavaner comme des dirigeants démocrates, mais ils ont pris l’Afrique en otage, ils ont volé notre Terre-Mère à ceux qui l’avaient libéré, ils ont foulé aux pieds leurs idées, en préférant la voie capitaliste et libérale, au mépris de la volonté et du bien-être de centaines de millions d’Africains. Regardez, dans tout Lagos je ne crois pas qu’on puisse trouver une avenue ou une rue Kwame Nkrumah, pas même une statue de lui. Dans les écoles, on ne nous parle jamais de Lumumba, Sankara, Sekou Touré, Ben Bella, Abdel Nasser, Malcom X… la liste est longue. Tous ces hommes qui se sont sacrifiés pour nous tous, peuples noirs, sont oubliés. Est-ce ainsi qu’on les remercie ? »


17. Mélissa Laveaux
Radyo Siwèl

Avec Radyo Siwèl, son troisième album Mélissa Laveaux fait un nouveau pas en avant, armée de l’envie de se réinventer en musique. C’est aussi un pas de côté, un pas de retrait(e) vers son passé, puisqu’elle revient sur l’histoire de la terre qui vit naître ses parents : Haïti. Un passé lointain, un passé dont il ne reste que des bribes, presque effacées et pourtant si présentes. À la fois sombre et solaire, politique et parfois même espiègle – comme le sont ces vieilles chansons qui moquent les oppresseurs (américains) ou évoquent des extases sexuelles que des métaphores gourmandes voilent à peine. Mélissa Laveaux y rencontre Haïti, et s’y découvre elle-même.


16. Muthoni Drummer Queen
She

She est le second album enregistré avec GR & Hook!, deux beatmakers suisses entrés en contact avec Muthoni Ndonga, aka MDQ, grâce à un de leurs amis communs qui séjournait à Nairobi, DJ Cortega.

She est d’un grand éclectisme musical, mais il n’en découle pas moins d’une même stupéfiante énergie, et tisse au fil des titres un patchwork qui ressemble au tableau de la situation des femmes, urbaines, aux prises avec les difficultés de la vie. Car chaque titre de She est un portrait : dans Million Voices, celui d’une réfugiée somali qui lutte contre l’ostracisme de la société kenyane (le pays accueille depuis de longues années des ressortissants des pays voisins), celui d’une copine qui rêvait d’un salon de coiffure et qu’elle avait promis d’aider en investissant dans son affaire (« Suzie Noma »), ou encore celui de cette femme médecin qui invective le gouvernement (« Kenyan Message ») contre la déliquescence de l’hôpital, écho de la très longue grève des personnels de santé du pays en 2017. Un hommage kenyan au fameux « The Message » de Grandmaster Flash.


15. Various Artists
We out here

Largement saluée pour sa créativité et son dynamisme, la très remuante nouvelle scène jazz anglaise prend corps pour la première fois sur une compilation, We Out Here, qui met en scène les talents les plus prometteurs, sous la direction musicale du saxophoniste Shabaka Hutchings, parrain du projet. Enregistrée en trois longues et fructueuses journées dans un studio du nord-ouest de Londres, We Out Here laisse entendre quelques moments d’ouverture musicale rare, où les frontières entre les genres tombent et comptent bien moins que l’énergie et l’impulsion de chacun des musiciens. Jeter un coup d’oeil au tracklisting laisse entrevoir une liste non exhaustive des projets les plus en vue et des musiciens les plus affairés du moment. Et bien au-delà de ça, le résultat parle de lui-même : il s’agit aussi d’une fenêtre ouverte sur le futur musical d’un underground londonien plus que jamais à l’avant-garde.


14. Kendrick Lamar
Black Panther

Le blockbuster des studios Marvel Black Panther et sa BO orchestrée par Kendrick Lamar sortaient en février. L’album est tout simplement énorme avec son casting de rêve où figurent Anderson .Paak, Jorja Smith, The Weeknd, Travis $cott, Future, Khalid, Vince Staples, James Blake, 2Chainz, Swae Lee, et le noyau dur du label TDE Schoolboy Q, Jay Rock, SZA et Ab Soul, sans oublier les Sud-Africains Babes Wodumo, Reason, Yungen Blakrok et Sjava.


13. Makaya Mc Craven
Universal Beings

Né à Paris, élevé en Nouvelle-Angleterre, résident à Chicago depuis de nombreuses années, Makaya McCraven est considéré comme l’un des meilleurs espoirs de la scène jazz de Chicago. En 2015 déjà, il redéfinissait le genre en présentant son concept musical organic beat music sur l’album In The Moment. Avec Universal Beings Makaya McCraven propose un disque qui incarne à la perfection la nouvelle dynamique jazz internationale. Sans doute son projet le plus élégant, le plus abouti à date depuis le point culminant de son concept musical. Porté par le label International Anthem, structure essentielle de la windy city, Makaya s’aventure à moderniser la musique et invite avec lui les principaux acteurs d’une scène brillante. On y retrouve Shabaka Hutchings, Nubya Garcia ou Ashley Henry.


12. Youssoupha
Polaroid Experience

Le rappeur d’origine congolaise, fils de Tabu Ley Rochereau, revient avec un album authentique qui s’inspire des photos de son enfance. Polaroïd Experience retrace son parcours de rappeur de Kinshasa à Cergy. Douze titres où il évoque la famille, sa vision sur le monde actuel et les travers de la société.

À l’aube de la quarantaine, avec ses doutes et certitudes, Youssoupha renoue avec la spontanéité. Plus épuré que les précédents albums, entre sonorités modernes et traditionnelles, le rappeur mêle poésie, ironie et ego-trip avec une plume sans égale. Comme il le rappe si bien : « Ceci n’est pas un album, c’est une putain d’expérience. » Un album très réussi pour un des monuments du rap français, et peut-être un tournant dans son cheminement.


11. Elza Soares
Deus é Mulher

Deus é Mulher (« Dieu est une femme ») est un sacré sacrilège dans ce pays profondément sexiste et chrétien qu’est le Brésil. Une forme de répétition dans la provocation, aussi, après celle que la chanteuse a osée il y a 58 ans, en intitulant son deuxième album A Bossa Negra (« la bossa noire »), face à une société raciste jusqu’aux racines. Religion, décolonisation, sexualité, homosexualité, transexualité, violence domestique, corruption… la diva et vétéran du monde du spectacle ne s’économise pas et porte haut la voix – ou plutôt les gritos (les cris) – des opprimés sur disque et sur scène, à un âge où ses pairs contemporains ont tendance à se faire plus discret (Gal Costa, Maria Bethânia, Caetano Veloso ou Gilberto Gil).

Deus é Mulher est une bible de la transgression, un manifeste de l’activisme adressé à toutes les minorités opprimées du Brésil et d’ailleurs. Cette bombe anti-réactionnisme à retardement devrait être mise entre toutes les mains de quiconque a l’audace des luttes. « Nós não temos mesmo sonho e opinião / Nosso eco se mistura na canção / Quero voz e quero o mesmo ar / Quero mesmo incomodar, » confesse-t-elle dans un murmure fait cri de rage sur « Língua solta ». Soit « Nous n’avons pas les mêmes rêves et la même opinion / Notre écho se fond en musique / Je veux m’exprimer et je veux [respirer] le même air / Je veux vraiment déranger. » Elza Soares et son équipe sont hors compétition, décidément trop sulfureux pour qu’on les laisse fouler le terrain du panem et circenses qui régit la société.


10. Hailu Mergia
Lala Belu

Lala Belu, c’est le premier disque depuis quinze ans du vétéran Hailu Mergia. Six morceaux en trio : Hailu Mergia, accompagné par le batteur Tony Buck et le bassiste Mike Majkowski, tous deux nés en Australie et vivants aujourd’hui à Berlin. De la rêverie mélancolique de « Tizita », ouverture sur les plaines orientales éthiopiennes chevauchées par l’accordéon de Mergia, au frénétique et inquiétant « Addis Nat » soutenu par une batterie qui boxe punk, sans oublier « Gum Gum » et sa nonchalance latin-jazz… C’est tout l’éclectisme de l’éthio-jazz, toute sa classe aussi, que l’on retrouve sous les doigts d’Hailu Mergia et de ses camarades. Le doyen conclut par « Yefikir Engurguro », un sublime solo de piano que lui envieraient certainement Keith Jarrett et Abdullah Ibrahim, lointains cousins devenus si proches, le temps d’un morceau.


9. Deena Abdelwahed
Khonnar 

Après un premier EP sorti en 2017 et une apparition sur l’importante compilation du collectif Arabstazy dont elle fait partie, Deena Abdelwahed poursuit l’aventure avec le label français InFiné pour son premier album intitulé « Khonnar ». Prononcé « ronnar », le terme fait pleinement partie du registre linguistique et culturel tunisien. Il évoque « le côté sombre, inavouable et dérangeant des choses qu’on cherche à dissimuler, mais que Deena s’efforce de faire resurgir à travers sa musique, » qui oscille entre bass music, techno et musique expérimentale. Dès les premières secondes de Khonnar, on retrouve une atmosphère bien plus introspective que sur son premier EP, loin de l’ambiance festive. C’est dans le studio barcelonais d’Edu Tarradas (mieux connu sous le nom de Clip), collectionneur invétéré de synthétiseurs modulaires, de boîtes à rythmes analogiques et autres hardwares que Deena a enregistré une grande partie cet album.

Tête de liste de la nouvelle scène techno maghrébine, ancienne jazzwoman reconvertie en figure incontournable du Plug à Tunis, Deena Abdelwahed est l’archétype d’une génération mondialisée, née avec Internet et pour qui les frontières sont une notion obsolète.

8. Baloji
137 avenue Kanyama

137 Avenue Kaniama est un clin d’œil à cette rue de Lubumbashi, en RDC, où le rappeur belge est né il y a une petite quarantaine d’années. Dans cet album (chanté en anglais, en français, en lingala ou en swahili) résolument hip-hop où la tendance est au brassage des styles et des humeurs, les références à Fela Kuti ne manquent pas. Elles donnent même le ton, d’entrée de jeu avec « Glossine (Zombie) ». Sur son titre, le père de l’afrobeat visait les militaires qui obéissent aveuglément aux ordres. Baloji, lui, pointe la résignation de ses contemporains.

Dans un bouillonnement parfois sensible, parfois furieux, Baloji arrange avec une autorité impressionnante son quatrième album. Les cordes du violon de James Underwood (Vampire WeekendThe XX) s’invitent sur de la rumba (« Bipolaire – Les Noirs »), la trap se frotte au bikutsi (« Ensemble (Wesh) »), et l’afrobeat comme les musiques électroniques sont convoqués pour porter le flow de cet artiste complet. Auteur-compositeur, Baloji est avant tout un poète. Et un rappeur, amateur de sample, au grand talent de storyteller. D’ailleurs, il a conçu 137 Avenue Kaniama comme un long plan-séquence. Et ses 14 morceaux, en partie autobiographiques – pour ne pas dire cathartiques, sont truffés de fausses répliques de films et de vraies références cinématographiques (de Godard à Gondry).


7. Bamba Pana
Poaa

Bamba Pana est l’un des principaux producteurs du studio Sisso Records – une plaque tournante centrale pour les MC et les producteurs de la scène Singeli dans le ghetto de Mburahati, dans la banlieue de Dar Es Salam en Tanzanie. Une scène passionnante porté par le prolifique collectif Nyege Nyege, fer de lance d’une musique qui bouleverse les codes établis. Avec ses pairs, Jumanne Ramadhani Zegge aka Bamba Pana revisite le singeli (musique locale en Tanzanie) à l’aide de son ordinateur portable et de logiciels introduisant des rythmes uptempo (le plus souvent à 150 bpm) et des mélodies de synthés entraînantes. Difficilement descriptible, ça pourrait s’apparenter à du kuduro ou a du grime tanzanien. C’est addictif. Neuf titres qui ne devraient pas vous laisser assis sur votre chaise.


6. Burna Boy
Outside

Le nigérian sortait le flamboyant Outside en janvier et ouvrait la saison des albums 2018 en plaçant la barre très haut. Pas un seul des treize morceaux de l’album n’est à déclasser en seconde division. Du début à la la fin, la signature vocale dancehall de Buna Boy s’appuie sur des prods aussi soignées que variées (hip-hop, afrobeats, dancehall..), en commençant pas le track d’ouverture « More Life » produit par Baba Stiltz et qui devait initialement figurer sur l’album de Drake du même nom.


5. Georgia Anne Muldrow
Overload

Durant ses 12 ans de carrière, Georgia Anne Muldrow a gagné le respect et l’admiration d’auditeurs et de pairs à travers le monde grâce à son talent non seulement de chanteuse et d’auteure mais aussi son rôle de productrice et de musicienne qui sait si bien allier le jazz, la soul et le hip-hop.

Produit par Flying Lotus, Aloe Blacc et Dudley Perkins et sorti sur le label Brainfeeder, « ce nouvel album Overload est une expérience autour de la retenue, explique Georgia. Je me suis concentrée sur quelque chose d’aussi clair et précis que possible, avec l’aide d’artistes du monde entier. La manière dont on interprète ça en live est aussi une expérience en tant que telle. Mon groupe The Righteous et moi-même partons dans un joyeux bazar, quand on se lance. Ces deux expériences et les dynamiques qu’elles déploient, c’est ce que j’ai toujours essayé d’équilibrer dans ma vie, depuis que je suis née, depuis que je veux enregistrer de la musique. Et grâce aux dons de patience, de discipline et de dévotion que j’ai reçus, un équilibre s’est petit à petit mis en place. »


4. Petite Noir
La Maison Noir / The Black House

Petite Noir interroge son passé, fait parler ses racines tout en se tournant vers l’avenir. Il y évoque l’exil et le monde futur, avec une démarche plus spirituelle, plus passionnée que jamais. À l’image d’un premier single à l’énergie irrépressible, « Blame Fire », au sujet duquel l’intéressé nous dit : « “Blame Fire” est une expression que j’ai inventée, dont la signification est “dieu merci”. Je compare le buisson ardent que voit Moïse à cette flamme qu’est la passion, cette motivation que nous avons tous en nous pour provoquer le succès dans la vie. Donc, ne me blâmez pas,“Blame Fire” pour tout ce que j’ai. En résumé, cela signifie : toute la gloire à Dieu. » Avec ce titre largement joué par la BBC Radio 6, Petite Noir a déjà reçu le soutien d’artistes de premier rang, parmi lesquels Solange et Dev Hynes (Blood Orange).

La Maison Noir est le troisième projet de « noirwave », un mouvement/genre futuriste créé par Petite Noir et la directrice artistique RhaRha. Sur le plan musical, le concept conjugue (entre autres) polyrythmies africaines, beats hip-hop, post-punk et new-wave électronique. Centrée sur l’Afrique, leur vision répond aux mouvements culturels actuels, dans un contexte d’anxiété internationale concernant les frontières, la mondialisation et la notion d’identité nationale. Noirwave offre à ses disciples une citoyenneté qui encourage la liberté de mouvement, aussi bien physique qu’artistique.


3. Noname
Room 25

Son premier album Telefone avait insufflé une bouffé d’air frais sur la scène hip-hop. Avec Room 25, la prometteuse artiste de Chicago, Noname, place la barre très haut en signant un album parfait, d’une richesse musicale unique. De son vrai nom Fatimah Nyeema Warner, Noname distille son flow entre rap et spoken word tout en douceur avec une mélancolie si particulière. Comme elle l’explique dans une interview pour The Fader : « Pour moi, ne pas avoir de nom augmente ma créativité. Je suis capable de faire n’importe quoi. »

Enregistré entre Los Angeles et Chicago et produit par Phoelix, Room 25 emprunte au jazz, au rap à la soul et au R&B. Elle invite Smino et Saba (qui avait produit le titre « All I Need » extrait de son précédent album). Le résultat est sublime, hors temps non sans rappeler un album devenu culte, devenu intemporel, Mama’s Gun, le deuxième album d’Erykah Badu sorti il y a 18 ans déjà.


2. Sons Of Kemet
Your Queen Is A Reptile

Dans la galaxie des jeunes musiciens de Londres, Shabaka est une étoile à part. Une étoile filante superactive, qui éclaire les projets qu’il traverse avec brio et intelligence (The Heliocentrics, Mulatu Astatke, Courtney Pine, Anthony Joseph, compositions pour quatuor à cordes en hommage à Ligeti…). Sans jamais prendre toute la lumière.

Après des années passées dans différentes orbites musicales, le saxophoniste brille toujours par son intelligence et sa liberté. Il examine et ré-imagine les influences avec une dextérité unique. Sa trajectoire passe par la Barbade, Coltrane, Pharoah Sanders, Sun Ra et les soirées dubs londoniennes, mais son souffle dépasse les frontières des étiquettes musicales terrestres. Shabaka regarde vers l’avenir et l’espace. Il souffle sur le feu matriciel de l’Afrique. Pas par mode, mais pour l’évidence de la force des racines. « Je suis fasciné par les liens entre l’Afrique et ceux qui en viennent : la musique du Congo et celle de Haïti, de la Jamaïque et de l’Afrique de l’Ouest : quelle part de musique africaine résonne en moi ? »

Ce  nouvel album s’offre le luxe de revisiter l’histoire pour rendre hommage à ses Queens, ses reines noires (Angela Davis, Harriet Tubman, Nanny of The Marroon de Jamaïque, Yaa Asantewa du Ghana, Albertina Sisulu…) par opposition à la Reine d’Angleterre, devenue symbole d’oppression…


1. Earl Sweatshirt
Some Rap Songs

Some Rap Songs, c’est le troisième album du rappeur, Earl Sweatshirt, de son vrai nom Thebe Kgositsile et membre du collectif Odd Future. Comme il l’explique, ce disque est en parti porté sur la mort de son père, Keorapetse Kgositsile, poète et militant sud-africain. Sur la track Playing Possum, on y retrouve sa voix mais aussi celle de sa mère, Cheryl Harris, professeure de droit. Sur le dernier titre de l’album, « Riot! », on entend un sample de l’oncle du rappeur, le géant du Jazz sud-africain, mort également en début d’année, Hugh Masekela. L’album compte également une collaboration avec le rappeur et producteur new-yorkais Navy Blue sur l’excellent « The Mint », et sur le titre « Ontheway! » avec le crew Standing On the Corner.

Sur Some Rap Songs, on y retrouve un Earl Sweatshirt décomplexé à la frontière entre le jazz et le hip hop, sur des prods syncopés, effets lo-fi dans tous les sens et samples déstructurés. Tout le long d’ un album de 25 minutes pour 15 titres, Earl ne se trompe pas, il bouscule encore plus les codes avec génie et prouve qu’il est toujours bien là !

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