Akua Naru, « First Lady » du global hip-hop 

Depuis près de 10 ans, dans la lignée de Lauryn Hill et d’Erykah Badu, l’artiste et activiste américaine Akua Naru mêle rap, jazz, nu-soul et storytelling « conscient» pour partager son expérience de femme afro-américaine – et fière de l’être. Avant son concert à la Maroquinerie le 2 juin, retour sur le parcours d’une poète à la voix suave et au flow incisif qui vient de sortir The Blackest Joy.

« J’ai proposé à Akua Naru de rédiger un poème pour Marianne et le garçon noir (Pauvert, 2017)… (Sa) présence dans un ouvrage parlant du vécu des afro-descendants en France se justifie par le profil de cet artiste, la transversalité de sa sensibilité afro qui étreint et réunit toutes les populations noires. »


Ces mots de l’écrivain Léonora Miano suffisent à dresser le portait de cet oiseau rare. Tout y est : l’amour de la langue, l’importance de son héritage et le militantisme de celle qui se considère d’abord comme une poète et décrit ses textes comme des « politics » plutôt que des « lyrics ». Originaire de New Haven (Connecticut), c’est au sein de l’Eglise Pentecôtiste qu’elle fréquentait avec sa grand-mère que la jeune Latnaya entame le parcours qui fera d’elle Akua (« celle qui est née un mercredi » en langue akan ou en ewé). A l’approche de ses 10 ans, un oncle brave l’interdit familial et la rigueur pentecôtiste en lui faisant écouter secrètement ses premières cassettes de rap : biberonnée au gospel, elle tombe dans le hip hop. À l’adolescence, elle prend la plume et peaufine son écriture. Dans le même temps, elle se forge une conscience politique en fréquentant des activistes aguerris ayant pris part aux mouvements des droits civiques et en s’intéressant aux travail de Frantz Fanon, Angela Davis, Malcolm X ou Assata Shakur. Diplômée, entre autres, de l’université de Pennsylvanie (UPenn), l’un des établissements d’enseignement supérieur les plus prestigieux aux États-Unis, cette grande voyageuse vit deux ans en Chine avant de poser ses valises en Allemagne, à Cologne en 2006.

Son très remarqué premier album, A Journey Aflame, sort en 2011 sur le label allemand indépendant Jakarta Record et il est plus que jamais hip hop : des classics boom bap (« Nag Champa », « The Backflip »), un featuring avec le rappeur d’origine ghanéenne Blitz The Ambassador (The Wound) et un poignant « The World is Listening »,  hommage aux grandes dames qui ont ouvert la voie : de Roxane Shanté à Foxy Brown en passant par Lauryn Hill dont le mythique album, The Miseducation of Lauryn Hill, reste pour Akua Naru une source d’inspiration sans égale.


Dès ce premier opus, Akua Naru affirme sa volonté de créer, selon ces termes, « un corpus de connaissances » et de « rendre hommage à ses ancêtres » en donnant une place centrale aux expériences de femmes noires  (« The Journey Aflame » ou « Run Away »). Son lyrisme poétique, ses talents de conteuse et sa capacité à intégrer un propos historique à ses créations, lui valent d’être invitée à s’exprimer et à se produire dans de nombreuses universités à travers le monde, des États-Unis à l’Allemagne en passant par le Soudan.

L’année 2012 la voit d’abord aux côtés de Questlove (batteur de The Roots), Angelique Kidjo et Tune-yards pour une reprise de « Lady » sur la compilation Red Hot + Fela : un hommage au maître de l’afrobeat au profit de la lutte contre le SIDA. Puis à Harare, au Zimbabwe, participer à une campagne contre les violences faites au femmes. Suivront des collaborations avec les français Wax Taylor, GUTS et Ben L’Oncle Soul avec lequel elle co-écrit plusieurs chansons de l’album A Coup De Rêves, sorti en 2014.


L’année suivante, on  retrouve Ben l’Oncle Soul sur son deuxième album The Miner’s Canary : 17 morceaux hip-hop live d’inspiration jazz, enregistrés entre Paris, New-York, Bruxelles, Sao Paulo et Harare, en collaboration avec le très respecté batteur américain Bernard Purdie (Aretha Franklin, James Brown, Isaac Hayes..), le troubadour de la soul américaine Cody Chesnutt, le trompettiste américain et symbole du renouveau jazz Christian Scott ou encore le rappeur américain Sa-Roc et le frenchy Dee Nasty (« Boom Bap Back »).

L’image de ce canari qui alertait les mineurs des émanations toxiques inodores et invisibles au fond des galeries souterraines, colle à la posture d’Akua. Aux avant-postes de notre société, l’artiste observe et écrit sur les dangers qui guettent notre humanité, prônant amour, bienveillance et unité. Une fois encore, les femmes noires y occupent une place de choix avec pour point d’orgue un titre dédié à son auteure préférée, Toni Morrison, lauréate du Prix Nobel de Littérature en 1993 : « Si je devais choisir un ou une artiste qui m’a le plus influencé, ce serait elle sans aucun doute parce que j’ai l’impression qu’elle a complètement changé ma vie. Elle m’a mis au défi, et de la lire, ça m’a beaucoup aidé à trouver des principes pour ma vie, ça m’a aidé à déterminer comment je voulais vivre et comment je voulais écrire en tant qu’artiste noire. Grâce à Toni Morrison, j’ai compris comment rechercher la liberté dont j’ai besoin dans le monde que je crée », confiait-elle en 2016, au micro d’Ellebore.


Avec cet album, celle qui trouble immanquablement son auditoire à chacune de ses apparitions sur scène, parcourt une nouvelle fois le monde et organise même sa première vraie tournée sur le continent, se produisant au Lesotho, au Rwanda ou au Mozambique. The Blackest Joy, son dernier album (dont la pochette a été réalisée par l’artiste canadien d’origine nigériane Oluseye) est le fruit de ces séjours à répétition, pour ne pas dire de cette quête sur le continent : « J’éprouvais le besoin d’inviter des personnes pour m’aider à raconter mon histoire, je voulais entendre d’autres langues, j’ai des amis qui parlent le Sesotho et le Swahili, cela me tenait à cœur d’intégrer ces langues dans mon travail. En tant que personne qui se revendique panafricaine, la démarche me semblait évidente » peut-on lire dans le communiqué de presse.

Parmi ses invités, la chanteuse ougandaise Sandra Suubi (« Sweat ») et, sur « The Offering », le père de l’Ethio-Jazz Mulatu Astatke pour une composition à la croisée du temps, entre jazz fusionnel et basses hip hop où la voix feutrée d’Akua Naru évoque Coltrane et Shakespeare dans un plongeon presque mystique.

Tournés à Lomé par le réalisateur allemand Joachim Zunke et produit notamment par le rappeur togolais Elom20ce, les clips des morceaux « Made It » et « My Mother’s Daughter » célèbrent, à travers une photographie d’une grande beauté, l’Afrique et l’identité noire. En featuring avec la star du RnB, Eric Benet, « Made It » rappelle la force de l’esprit humain, là où « My Mother’s Daughter », ode à la figure maternelle et à la terre mère, prend des accents plus oniriques.


Celle qui confie « être folle de rage, tout le temps », contre les suprémacistes blancs, le racisme, le patriarcat ou l’impérialisme, poursuit la démarche entamée il y a près de dix ans : transformer sa rage en un « cri politique et un appel profond à la joie ». C’est donc comme un acte de résistance qu’il faut écouter The Blackest Joy : onze titre et autant d’histoires pétries d’amour, de respect, de gratitude et d’émancipation. D’espoir aussi. Notamment sur le titre « Baldwin’s Crow »référence à ces mots de l’écrivain américain James Baldwin : “Your crown has been bought and paid for, all you have to do is wear it. »  (Ta couronne a été achetée, acquittée. Il ne te reste plus qu’à la porter).

Et Akua Naru de rajouter : « Au milieu du tumulte, il y a une voie vers la réjouissance…  la couronne demeure. » 

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