Africa Nouveau : quand Nairobi accueille les ‘martiens’ d’Afrique

Du 8 au 10 mars, le festival Africa Nouveau accueillait à Nairobi une sélection d’artistes d’avant-garde. Autour du thème des Mondes parallèles, installations, jeux en réalité virtuelle et bien sûr concerts dessinaient les contours d’une Afrique dont les nuits débordent sur l’aube, et l’aujourd’hui sur demain. Sebastien Lagrave, directeur du festival Africolor, est parti humer l’air nouveau qui souffle au Kenya. Il nous a envoyé ses impressions. 

Photo Une : Faizal Mostrixx © Wanjira Gateri


Vendredi 8 mars : warm up pour nuit froide

Si quelqu’un pensait encore que tout le continent africain était chaud comme un midi sahélien, il aurait dû compter les quidams scotchés aux braseros d’Africa Nouveau dans la nuit nairobienne, faute d’avoir réussi à faire remonter la température intérieure avec force liquides surprenants (dont un succulent cidre local au gingembre). C’est donc par environ 15 degrés Celsius, vers trois heures du matin, que nous comprimes que le vendredi est au Kenya un warm up collectif. On y fait le check up des articulations, on fluidifie les tendons, on redémarre le grand huit des genoux, tout ça dans une ambiance de veille de marathon, spécialité locale, car on sait que le weekend va être long. Les concurrents étaient donc chauffés à blanc quand s’acheva, dans la nuit, l’athlétique DJ-set de Buruntuma, venu spécialement de Guinée-Bissau pour l’occasion. L’homme avait produit un set de haute-volée, efficace dans l’afro-house comme dans les clins d’œil (un « Djadja » surgissant au milieu d’un afrobeat). Certes, un battle d’afro-house, improvisé pour l’occasion, avait vu la nette victoire par KO des Tanzaniens, mais on avait le sentiment que tout le monde en gardait sous le pied pour le samedi. Auparavant, si Ibaaku avait offert un set de bonne tenue, malgré quelques hésitations dans la grande forme, ce vendredi avait plutôt une allure de répétition générale, avec quelques aficionados triés sur le volet. Bengatronics a donc pu inaugurer la grande scène, avec un projet mêlant beats de DJ et une très efficace guitare de Benga, genre injustement oublié de rumba kenyane.

Buruntuma © Wajira Gateri


Même si on a aussi trouvé que le set manquait là aussi d’une écriture dynamique, le projet a le mérite d’engager un renouvellement d’un patrimoine ignoré par la plupart des Kenyans (pour le curieux, l’encyclopédie Shades of Benga est une somme théologique en la matière). D’ailleurs, on devrait peut-être rendre son enseignement obligatoire, tant il a semblé que les premières DJ-ettes de la soirée (8 mars oblige) allaient systématiquement digger dans des sons ultra-marins (les États-Unis étant l’outre-mer quand vous êtes au Kenya).

Africa Nouveau est une réappropriation de l’écriture visuelle et plastique du continent. Ses monumentales scénographies et sculptures revendiquent une Afrique « bubblegum [1] », fashionissime, sans tomber dans les errances d’un afropunkisme ou d’un afrofuturisme qui surjouent parfois une image très léchée du continent pour le vendre à des jeunes oies blanches en mal d’ailleurs (façon festival de Coachella africain). C’est pourquoi les artistes programmé(e)s à AfricaNouveau ont une très grande responsabilité : celle de construire les sons d’une nouvelle façon de vivre son propre continent, une façon de ressaisir son passé et son altérité sans tomber dans la fascination pour le local ou le global. Bref, faire entendre un panafricanisme artistique qui valait bien ce petit tour de chauffe du vendredi.

Sho Madjozi © Wanjira Gateri

Samedi 9 mars : Cendrillon sort du poste et en met plein la vie

« I’m a black cindirella… » la formule avait de quoi faire fondre les cœurs d’artichaut kenyan (il doit bien en exister puisque toutes les tulipes hollandaises viennent d’ici), mais la Sud-africaine Sho Madjozi a tout de suite dissipé tout malentendu sur une hypothétique candeur de dessins animés. Dés les premiers beats de gqom, elle a mis tout le monde d’accord avec « Wakanda for Ever », extrait de son dernier opus inénarrable, Limpopo Champions League :

Know yourself / Pick a struggle / Yey’ wena / Boys, they hustle / Show yourself / Boys, they bubble / Who we be? / Wakanda forever!

Connais-toi toi-même / Choisis un combat / Yey’ wena / Les garçons qui trafiquent / Montrez-vous ! / Les garçons qui bouillonnent / Qui serons-nous ? / Wakanda pour toujours

Dans un shorty arc-en-ciel ceinturé par un Xibelani (danse tsonga) post-moderne, flanquée de deux danseurs acharnés avec des ceintures d’avion jaune fluo, Sho Madjozi a envoyé un set façon haut du panier, avec cette petite dose de rage que lui avait value sa nuit précédente au commissariat central de Nairobi. La belle, oubliant la malédiction de la citrouille, avait été prise dans une de ces rafles de bars à chichas qu’affectionne particulièrement la police kenyane. Sans prince charmant, on s’en sort souvent avec un billet glissé au milieu d’une poignée de main, mais ça vous vaut toujours une sale nuit avec carrosse blindé. À la fin du show, on s’est dit qu’Africa Nouveau avait trouvé chaussure à son pied, tant le visuel et le sonore sont piles au centre du concept évoqué hier : une contemporanéité assumée, un second degré bubble, et surtout un bougé dans les représentations des corps et des visages. Que n’a-t-on pas vu défiler l’après-midi de fashionistas (en images plus bas, NDLR) qui, d’inspirations égyptiennes, qui, de jeux de voiles chamarrés, qui, de coiffures et de maquillages défiant les lois de la pesanteur ; la palme, si on ose dire, revenant à la Queen herself, Muthoni (qui signait l’année dernière un troisième album explosif, NDLR). Ce n’était pas une, deux ou trois, mais une pléiades de Shomadjoziennes qui déambulaient dans les travées d’un festival-concept, ce qui, de mémoire d’éléphant parisien, est une première (à marteler) sur le continent. Car, avant et après Sho, la soirée a été tout sauf un empilement indigeste de têtes d’affiche. Le très prometteur Faizal Motrix a proposé un show électro ambitieux, avec les premiers pas de ce qu’on pourrait appeler une danse afro hip-hop ougandaise.

Muthoni Drummer Queen © Shem Obama


Si le projet demande encore des temps d’écriture scénique, notamment dans la narration et dans la précision gestuelle de tous les interprètes, Faizal Motrixx apparaît clairement comme un des chorégraphes/compositeurs/graphistes les plus importants des années qui viennent. Il sera sans doute sur les mêmes routes internationales que la nouvelle musique furiosa qui va déferler sur le monde et provoquer des infarctus en masse, le singeli. Pour faire court : un Singelien ne discute pas en dessous de 200 BPM, sinon il s’ennuie. Donc, tout ce qui est désespérément lent (c’est à dire normal pour vous et moi) doit être impitoyablement surchauffé via un cyclotron musical (le cyclotron est un accélérateur de particules lourdes, NDLR). Pendant une heure, c’est donc tout l’espace-temps qui se courbe et les particules dansantes ondulent de trajectoires quantiques aléatoires, répondant à la formule bien connue en Tanzanie : Singeli=MC2. Le principe étant la fragmentation des solides, les danseurs et danseuses développent des super-pouvoirs, grimpent et se déhanchent sur les mâts latéraux, les lassèrent de torches enflammées, et font montre d’une autonomie (pour le moins hypnotisante) des deux parties de leurs nucléaires fessiers. Le Ventilateur, le Mapouka ou le Yambeul ne sont que des danses de salon pour ces chercheurs en physique appliquée. On sort rincé de cette traversée spatiale et on se dit qu’il n’est pas besoin d’aller bien loin pour rencontrer les « outer beings » qu’Africa Nouveau met à l’honneur. Au détour des rues de Dar es Salam, derrière les masques de Faizal Motrix, sous les extensions multicolores de Sho, on a trouvé nos « outer beings », nos Martiens : les artistes.

[1]Africa Nouveau s’inspire de la philosophie « #Afrobubblegum » de Wanuri Kahui, réalisatrice de Rafiki, selon laquelle l’art africain doit être amusant, fantastique et frivole, sans autre objectif que celui d’apporter de la joie.


Fashion report par Ojwok Photography

Lire ensuite : Muthoni Drummer Queen : la reine-tambour frappe encore… et ce n’est qu’un début