Les guitar heroes d’Afrique

On vous propose un voyage en bonne compagnie : celle des héroïques guitaristes d’Afrique.

Photo Une : Super Biton

Écoutez la playlist African Guitar Heroes qui accompagne cet article sur Spotify et Deezer.


Prologue : quand la guitare (espagnole) est arrivée

Au XXe siècle, la guitare fut sans doute la chose la mieux partagée en Afrique. Au-delà du foisonnement des peuples du continent et des musiques qui les racontent, la guitare est partout, instrument fondateur des musiques dites « urbaines » (par opposition à celles du terroir). Elle partage ce privilège avec les cuivres, apparus avec les fanfares militaires coloniales, où furent formés des centaines de musiciens, ceux-là mêmes qui fonderont les premiers « jazz », c’est-à-dire les premiers grands orchestres modernes.

Par rapport aux instruments à vent, la guitare « espagnole » avait cependant l’avantage d’être plus accessible, plus évidente à fabriquer sur place, et elle pouvait être jouée par celui qui chantait, formant à elle seul l’embryon d’un orchestre. Elle n’a d’ailleurs pas attendu la colonisation pour faire son entrée par les grands ports du continent. Elle était l’instrument de prédilection des marins de tout bord qui relâchaient dans les ports africains. Au XIXè siècle, le développement de la marine à vapeur accélère ce processus, et la guitare se popularise, d’autant que les marins caribéens ou nord-américains qui font escale en Afrique en ont fait leur instrument de prédilection (avec sa variante, le banjo, dont l’akonting de Gambie est sans doute l’ancêtre). Comme bien d’autres éléments importés, la guitare espagnole fut vite rééduquée à l’africaine. Les instruments à cordes étant innombrables sur le continent, ils servirent d’inspiration aux musiciens qui transposaient sur la guitare les rythmes, mélodies, mais aussi les techniques de jeu que la tradition leur avait enseignés.

Les guitaristes étaient nés. Puis, dès les années 50, l’avènement des amplis donna un coup de fouet à la vocation, au point de faire de la guitare électrique la reine des musiques populaires urbaines d’Afrique. Du Golfe de Guinée au Zimbabwe en passant par les rives du Niger ou celles du Congo, quel pays n’a pas eu ses « Guitar Heroes » ? 
 

Dr Nico Kasanda


Cette sélection vous propose donc un voyage sur le continent, à la découverte de cette histoire et de ceux qui l’ont faite. Pour mieux les entendre, il faut souvent attendre, une fois le thème ou le refrain passé, que la chanson s’épanouisse, avant que ne surgisse l’heure du guitariste.

En guise d’introduction, commençons par le fabuleux voyage auquel nous invite la guitare de Djelimady Tounkara, l’un des meilleurs instrumentistes de sa génération (Titre 1). Membre du Rail Band de Bamako puis du Super Rail Band qui lui survécut à Abidjan, celui qui reçut une formation de djeli, c’est-à-dire (comme on dit imparfaitement en France) de « griot », a su faire épouser à sa guitare les accents et les triolets appris autrefois sur le ngoni, le luth mandingue. Ici, il flirte avec le flamenco et l’afro-cubain devenus les cousins naturels des mélodies maliennes.


Et les amplis aussi….

Remontons le temps, voici nos guitares au Congo, actuelle RDC. Dans les années 50, s’épanouissait à Léopoldville (plus tard renommée Kinshasa) la fameuse rumba congolaise. Fortement influencée à ses débuts par les musiques cubaines, elle allait dominer le continent pendant près de cinquante ans. Dès les années 60, deux monuments de la guitare se font face : Nico Kasanda dit « Docteur Nico » d’un côté (Titre 2), et de l’autre Franco dit « le sorcier de la guitare » (Titre 3). Le premier était devenu un expert en guitare hawaïenne, et le second, maître de ces boucles rythmiques ornées d’infinies variations, qui rappellent le jeu des likembe (la sanza d’Afrique de l’Ouest). Oui, car la guitare a toujours su prendre les couleurs des instruments légués par la tradition.


Guitares et racines

En Guinée-Conakry aussi, où les griots (djélis) occupaient une place de choix dans les grands orchestres d’État. Sekou Diabaté, dit « diamond fingers » était ainsi, avec le chanteur Demba Camara, la star du Bembeya Jazz National. Écoutons-le s’éclater dans « N’lanyo » (Titre 4).

Au Mali aussi, où les grands orchestres furent légion, et où, dans le creuset de mythiques formations, explosèrent d’incroyables talents, comme ceux de Zani Diabaté, ou encore Mama Sissoko qui fit les beaux jours du Super Biton de Ségou (Titre 5).

Un peu partout en Afrique, les années 70 furent l’âge d’or des guitares électriques. Elles offraient une formidable bande-son aux lendemains d’indépendance, ou bien portaient les luttes encore en cours, comme en Rhodésie du Sud, qui deviendrait Zimbabwe en 1980. Oliver Mtukudzi (Titre 6) est l’une des grandes figures de ces musiques électriques, qui, inspirées des rythmes de transe du peuple shona, contestaient l’ordre établi en reprenant — à la guitare — le jeu des xylophones traditionnels. Un peu plus à l’est, dans l’océan Indien, Madagascar compte aussi de fabuleux guitaristes, qui ont fait leurs armes sur le kabosy, guitare rudimentaire à quatre cordes, ou encore sur les cithares traditionnelles valiha ou marovany. Originaire du sud désertique, D’Gary en est l’un des plus flamboyants représentants (Titre 7).

Sékou Bembeya Diabaté « Diamond Fingers » en concert au New Morning, photographié en 1985 par le meilleur oeil du Paris Black des années 80, Bill Akwa Betote


Notre voyage continue en terre anglophone, à la fin des années 70 et au début des années 80. Au Ghana d’abord, où les guitar bands donnèrent au high-life autrefois cuivré une couleur hautement électrique (Titre 8), mais aussi au Nigeria où Sir Victor Uwaifo (Titre 9) fit sensation en s’offrant une guitare à deux manches.

Prince Nico Mbarga et son célèbre orchestre Rockafill Jazz firent aussi les beaux jours de l’instrument, avec son cultissime « Sweet mother » (Titre 10).


GSF : Guitares sans frontières

Retour au Congo. Après les pionniers, puis les grands orchestres qui accompagnèrent le temps des indépendances, débarqua la troisième génération de musiciens congolais (à l’époque on disait Zaïrois, puisque le pays avait changé de nom). Papa Wemba fut de ceux là, et renouvela la musique du pays avec l’orchestre Zaiko Langa Langa (Titre 11) et son célèbre guitariste Popolipo Benico. Bientôt la musique s’accéléra, et le soukouss fit fureur de Kinshasa à Paris en passant par Nairobi et les Antilles. Bopol Mansiamana (Titre 12) ou Diblo Dibala (Titre 13) font partie des guitar heroes des années 80, quand,  grâce au magazine Actuel notamment, les Parisiens découvraient l’ambiance des soirées afro de la capitale où s’illustrait alors le mouvement de la SAPE, la Société des Africains et Personnes Elégantes. Feu papa Wemba en était un grand-prêtre.

Dans ces mêmes années, Abidjan était devenu une des plaques tournantes des musiques africaines. Certains membres du Rail Band malien s’y établirent, comme Djelimady Tounkara, mais aussi une partie de l’orchestre rival : les Ambassadeurs du Motel, dont certains membres fondèrent dans la capitale ivoirienne les Ambassadeurs internationaux. Parmi eux, Salif Keita et le guitariste émérite Kante Manfila, l’un des innombrables parents de Kante Facely, l’un des premiers griots à avoir adopté la guitare européenne, et à en jouer avec maestria. Manfila et Salif enregistrèrent plusieurs albums avec les Ambassadeurs, mais aussi, en formation plus acoustique et intimiste, quelques morceaux dont « Djigui » (Titre 14). Les deux 33 tours enregistrés en 1979 à Abidjan, réédités sur le CD « The Lost Album » chez Cantos.

Franco, Pierre Mandjeku


À la même époque, le fameux Sekou « Diamond Finger » du Bembeya Jazz et son cousin, Papa Diabaté vinrent à Abidjan pour enregistrer un disque unique, African Virtuoses. C’est Papa Diabaté qui tient le premier rôle dans ce titre acoustique, « Solo virtuose » (Titre 15).


Du Niger au Mississippi

« Solo virtuose », morceau-fleuve, nous ramène au Niger, qui prend sa source en Guinée et file se perdre dans le sables du Sahara, avant de piquer vers le Sud – au Nigeria- pour se jeter dans l’océan Atlantique. Il fut la colonne vertébrale de l’ancien empire du Mali qui, à son apogée, au XIVè siècle, embrassait une grande partie de l’Afrique de l’Ouest sahélienne. Pas étonnant qu’au long de ses rives, aujourd’hui encore, les musiques entretiennent des cousinages, comme les peuples qui vivent des eaux nourricières du fleuve.

Depuis les temps anciens, Kita a toujours été un des hauts lieux de la djeliya, la caste des djelis (ou griots) de l’empire du Mali. C’est là qu’a été formé Djelimady Tounkara dont on a déjà parlé, qui continue, avec sa propre formation, à perpétuer un héritage unique, sans cesse réactualisé (Titre 16). En quittant Kita, on remonte vers Koulikouro et bientôt Ségou, capitale d’un autre empire qui brilla au 18è siècle sous la férule de Biton Coulibaly. C’est là qu’a grandi Bassekou Kouyaté.


Il n’est pas guitariste, car il a préféré garder son ngoni traditionnel, mais il a décidé de le doper à l’électricité. Ampli, pédales d’effet, le son de son luth est décidément rock’n’roll. Ainsi donc, quand bien des guitaristes se sont inspirés du jeu du ngoni, ce sont désormais aussi les joueurs de ngoni qui s’inspirent du jeu et du son des guitares électriques (Titre 17). L’un des traits communs à ces peuples et ces musiques qui ont fleuri sur les bords du fleuve, c’est le blues. Ou du moins c’est ainsi quelles oreilles occidentales  l’ont appelé.

Bassekou Kouyaté dit que chez lui, on appelle Poye ce genre traditionnel. Est-ce lui qui a voyagé dans les cœurs et sous les doigts des esclaves déportés en Amérique, et qui a ressurgi là-bas comme une complainte née aux abords des champs de coton, puis des grandes villes industrielles ? En tout cas, Ry Cooder ne s’y est pas trompé, quand il a rendu visite à Ali Farka Touré, chez lui, à Niafunké, là où le fleuve Niger commence à décrire une grande boucle pour passer à proximité de Tombouctou. Leur album commun, Talking Timbuktu (Titre 18), est un sommet de blues, malien et américain, couronné par un Grammy Award en 1994.

En s’enfonçant dans les sables du Sahara, en direction de Kidal dont sont originaires les célèbres Tinariwen, a fleuri le blues des ishumar, les chômeurs sahariens que les sécheresses et les conflits avec l’État moderne du Mali ont poussés à se réfugier dans les années 80 en Algérie et en Libye. Les Tamikrest en sont les dignes héritiers (Titre 19). Engagés comme leurs aînés, ils chantent la douleur des leurs sœurs (chatma), les femmes, qui sont les premières victimes des conflits que connaît cette région toujours tourmentée.

Pour finir ce voyage qui en appelle d’autres, une curiosité. Ce titre issu du disque Coup Fatal, musique de l’opéra éponyme présenté en 2014 et 2015 sur les scènes européennes. Au chant : le talentueux haute-contre Serge Kakudji, et à la guitare, Rodriguez Vangama, tous deux originaires de RDCongo. Sous la direction musicale de l’Italien Fabrizio Cassol, les voici partis pour une version revisitée de la « Toccata de Monteverdi ». Quand le baroque est revisité par la rumba, ça donne ça ! (Titre 20)

Écoutez la playlist African Guitar Heroes qui accompagne cet article sur Spotify et Deezer.

Tracklist :

1. Djelimady Tounkara – Fanta Bourama
2. Dr Nico – Mambo Hawaienne
3. Franco – Infidélité Mado
4. Bembeya Jazz – N’lanyo
5. Super Biton – Malamini
6. Mtukudzi – Dzoka Uyamwe
7. D’Gary – Lamba Flanelle (plus disponible sur Spotify/Deezer)
8. Kyeremateng – I go Die for You
9. Sir Victor Uwaifo – Madaka
10. Prince Nico Mbarga – Aki Special
11. Zaiko Langa Langa – Bolingo Etumbu
12. Empire Bakuba – Bakuba Show
13. Diblo Dibala – Laissez passer
14. Kante Manfila & Salif Keita – Djigui
15. African Virtuoses – Solo Virtuose (plus disponible sur Deezer)
16. Djelimady Tounkara – Denandiya
17. Bassekou Kouyaté – Siran Fe
18. Ali Farka / Ry Cooder – Diaraby
19. Tamikrest – Tisnant at Chatma
20. Coup Fatal – Toccata

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