Ady Suleiman : la neo soul et les mystères d’une âme qui déraille

Ady Suleiman se dévoile avec Memories, un premier album intimiste et sans filtres, qui le place parmi les artistes les plus talentueux de la nouvelle scène neo soul anglaise.

Avec un père né à Pemba, dans l’archipel de Zanzibar, Ady Suleiman fait partie des nouvelles voix neo soul déjà adulées en Grande-Bretagne et aux USA. À 25 ans, il propulse ce genre souvent léger dans les méandres de sa maladie mentale, qu’il assume et qu’il chante librement sur des textures sonores originales. De quoi questionner notre « santé » mentale et musicale.

En 2017, Ady Suleiman vit ce que la plupart des jeunes chanteurs soul aimerait vivre : signer sur une major, travailler avec des grosses pointures (Joey Badass, Gilles Peterson, Chance The Rapper), faire des grosses tournées. Ady s’apprête alors à entrer sur le plateau d’une émission télévisée qui va changer sa vie. Cette émission ne va pas vraiment lui faire décrocher les étoiles, mais plutôt le connecter avec cette partie trouble de lui-même, avec cette « émotion qui vous submerge parfois, et que tout le monde doit sûrement croiser à un moment de sa vie ». Cette vague d’angoisse envahit Ady au point qu’elle « l’empêche parfois de vivre une vie normale »… Il décide d’en parler dans les pages du quotidien britannique The Independent, après être devenu ambassadeur de CALM (Campaign Against Living Miserably), une association qui soutient les personnes atteintes de troubles mentaux, pour qui Ady enregistre une version de « Lean On ». Dans cette reprise de Bill Weathers, Ady rappelle combien « on a besoin de quelqu’un sur qui compter ». En ligne, cette chanson accompagne un texte qu’il écrit à la première personne où il raconte sans complexe sa crise en pleine campagne promo :

« Je me sentais comme une merde, mais j’allais entrer sur un plateau télé, sourire et prétendre que j’étais content et cool (…) C’était la première fois que j’étais submergé par mes pensées et mes émotions (…) Je me suis rendu compte que je souffrais d’anxiété et de dépression (…) Quand tu débutes ta carrière, ton boulot c’est de rencontrer de nouvelles personnes. Mais quand tu traverses quelque chose très dur en toi même, c’est vraiment très difficile de faire comme si tout allait bien. »





Dans cette tribune, Ady Suleiman décrit avec une honnêteté bouleversante son épopée dans le music business. Il explique qu’il a arrêté de fumer de l’herbe et de boire beaucoup, et qu’il voit un psy — une expérience qu’il conseille d’ailleurs à tous pour faire « un check up de notre santé mentale ».


« Derrière nos attitudes de mecs virils, de durs, se cachent souvent des êtres sentimentaux blessés. J’aime cette juxtaposition d’identités. »

Alors, quand on rencontre ce jeune homme, presque an plus tard, avant un concert au Yoyo, la salle branchée du Palais de Tokyo, on n’ose pas trop lui coller d’étiquette ni le juger. Ce qui frappe pourtant d’emblée, c’est que derrière son professionnalisme poli et son survêt’ à capuche, Ady a encore un visage de poupin qui s’illumine, une « baby face » joviale qui cache une grande maturité. Il dit ne pas être doué pour la lecture, mais il a les mots justes pour oser parler de ses émotions, sans pathos ni calcul de star. Tout simplement, avec sa sincérité et son accent bien british. Ady demande timidement l’autorisation avant de lâcher un gros mot. Pourtant, sur son disque, les « fuck » et les jurons côtoient les mots d’amour et les émotions pures.

« C’est vrai que c’est plutôt rare chez les gars des banlieues de Nottingham comme moi de se dévoiler. Jurer c’est notre façon de parler, mais on a aussi un côté doux-amer. Derrière nos attitudes de mecs virils, de durs, se cachent souvent des êtres sentimentaux blessés. J’aime cette juxtaposition d’identités. J’ai grandi dans cet univers ambigu où il faut faire son chemin pour être soi-même et ne plus aimer la bière ou le foot. »




Comme Ady, ce disque a des airs rugueux et urbains de beats hip-hop qui cohabitent avec une face sucrée, soul, plus commerciale au premier abord. « Ce disque parle de sentiments, pas tellement de problèmes mentaux, mais plutôt de comment je vis avec tout ça en tant que jeune adulte, parce que j’ai écrit ce disque quand j’avais 19 ans. »

Si Memories, ce nouvel album, ne sort qu’aujourd’hui alors qu’Ady fête ses 25 ans, c’est parce que l’auteur-compositeur a dû se libérer du joug d’une Major pour créer son propre label. Il appelé son label Pemba, en hommage à cette île de l’archipel de Zanzibar où il se sent à la fois « chez lui et complètement décalé », mais où son père est né et a grandi. « Ce disque a mis des années à sortir parce que Sony, qui m’avait signé, reportait sans cesse sa sortie. J’ai fini par dire stop et créer Pemba. Je ne touche aucune des royalties, car tout est versé à Sony, mais au moins ma musique est disponible » explique Ady. Le chanteur s’accommode de cet entre-deux au jour le jour, en apprenant à slalomer entre différents mondes : entre la hype du rap de L.A. avec Chance The Rapper ou Joey Badass qui l’ont invité à chanter en Californie, entre l’angoisse et la solitude de la dépression et le crew du show bizz, le quartier et les tournées, l’industrie et l’authenticité… Par-dessus tout, il sait désormais vivre avec cette étrange vague qui le tient parfois loin de lui-même. Ady le raconte dans « So Lost », une chanson « qui parle de ce moment où tu perds le contact avec le réel, avec les quatre murs qui t’entourent, de cette expérience hors de ton corps et du retour à la réalité où tu vas questionner ta vie avec l’anxiété qui peut naître de tout cela, explique Ady. Même sans souffrir de troubles mentaux graves chacun peut se retrouver dans ce titre, parce que quand tu fais la fête, que tu perds un proche, que tu bois ou que tu prends des drogues et que tu retournes à ta réalité, c’est une expérience troublante pendant laquelle tu réalises que tu vis entre deux univers ». Le tout est de garder les bonnes « Memories » de ce trip hors du temps pendant lequel la soul sucrée peut révéler la noirceur de nos âmes…

Écoutez Ady Suleiman dans notre playlist Pan African Music sur Spotify et Deezer.

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