Abiodun Oyewole, le dernier poète

Les Last Poets jouent ce vendredi en ouverture du festival Banlieues BleuesMembre fondateur du groupe, Abiodun Oyewole, poète et enseignant, nous a reçus chez lui à Harlem, là où tout a commencé.

Photographie de Gregory Chris

Ne manquez pas les « derniers poètes » de Harlem au festival Banlieues bleues. Leur présence est rare en France ! Pendant leurs cinquante ans d’existence, leur nom a été, de près ou de loin, associé à celui d’autres figures de la culture afro-américaine comme Angela Davis, James Brown, Jimi Hendrix (auquel Umar Bin Hassan des Last Poets a dédié un poème), Miles Davis, Toni Morrisson… Leurs morceaux ont aussi été samplés par la crème du hip hop, Digable planets, NWA, Quasimoto ou encore Brand Nubian. L’an dernier, un demi-siècle après leurs débuts, les Last Poets ont gravé à New York un nouvel album ; Understand What Black Is, passé injustement (presque) inaperçu. Dédié à Prince et à Biggie Smalls, il a été produit par le roi du dub britannique Prince Fatty et par Benedic Lamdin, du groupe de soul Nostalgia 77. L’un de ses titres, « We Must Be Sacred«  a fait l’objet d’un joli remix par l’Anglo-Mauricien Mo’Kolours.


Retour à Banlieues Bleues

Il y a dix ans, en 2008, Umar Bin Hassan, Abiodun Oyewole, Felipe Luciano et David Nelson donnaient un concert mémorable à Banlieues bleues (1). La même année, trois des Last Poets étaient invités sur l’album Untitled du rappeur Nas. Le groupe avait déjà été remis à l’honneur par Common, trois ans plus tôt. Sur « The Corner », tiré de son excellent album Be, le refrain scandé a marqué les mémoires :

« I wish I could give you this feeling / I wish I could give this feeling / On the corners niggas rob or kill / And dying just to make a living, huh? »

Traduction : « J’espère vous donner ce sentiment, dans les coins les nègres volent ou tuent, et meurent juste pour vivre, hein ? ». Ce texte incisif sur le quotidien souvent dramatique des Noirs américains du nouveau millénaire a été cosigné par Common, Kanye West, et pour les Last Poets, par Umar Bin Hassan et Abiodun. 
 

The Last Poets - photo SOUNDEVIDENCE
The Last Poets © Sound Evidence

Le poète doyen

Abiodun Oyewole est un patronyme yoruba, afrocentrisme oblige. Il nous reçoit en famille, dans son bel appartement de Harlem, avec ça et là des photos en noir et blanc et des pochettes d’album encadrées. À son air serein, arborant une barbe blanche de doyen, on ne dirait pas qu’Abiodun était, selon ses dires, « le plus jeune et agressif des Last Poets ». De son vrai nom Charles Davis, il est né en 1948 à Cincinatti (Ohio) et a grandi dans le Queens à New York. Mais son vœu le plus cher a toujours été de faire partie du foisonnement intellectuel d’Harlem : « Harlem était l’endroit le plus arrogant et fier que j’ai jamais vu pour les Noirs ! Avec ma famille j’allais là-bas à l’église tous les dimanches. C’était un grand jour et un voyage pour moi. Je savais que j’y vivrais plus tard ! »

Naturellement, c’est ici au cœur de ce Harlem vibrant, plus précisément au Marcus Garvey Park d’East Harlem, le 19 mai 1968, jour de l’anniversaire de Malcolm X, qu’Abiodun et ses amis forment les Last Poets. Il en est aujourd’hui l’un des survivants. Le groupe mythique a perdu plusieurs de ses membres, le percussionniste Nilaja Olabi, et, en 1995, le poète Sulaiman El-Hadi. Quant à Jalal Mansur Nuriddin, alias Afia Purim, alias Lightnin’ Rod, une plume majeure du groupe considérée par certains comme le « grand-père du rap », il est décédé l’an dernier à l’âge de soixante-quatorze ans. Loik Dury, compositeur des films de Cédrick Klapisch et ancien de Radio Nova, lui a notamment rendu hommage.


De Malcolm à la Bataille d’Alger
 

Nous sommes en 1968, quand tout a commencé pour les Last Poets, sous l’égide de Gylan Kain, David Nelson… et Abiodun Oyewole : « C’était une période très chaude en termes de conscientisation, se souvient Abiodun. On se rendait compte de l’hypocrisie ambiante. On voulait faire quelque chose contre ça. Malcom X était vraiment le fer de lance pour beaucoup de penseurs indépendants. On était presque, d’une manière poétique, ses disciples. » David Nelson a trouvé le nom, qu’on pourrait croire sorti de l’Enfer de Dante : Last Poets. Un vers du Sud-Africain Keorapetse Kgositsile lui a servi d’inspiration : « Si le moment s’échappe dans l’utérus du temps il n’y aura pas de mots durs. Le seul poème que vous entendrez sera la lance enfoncée dans la moelle percée. L’enfant du pays atemporel dansant comme un fou pour restituer les rythmes du désir s’évanouissant dans la mémoire (2) ».

David Nelson y a simplement rajouté une phrase de son cru : « Therefore we are the last poets of the world. » Dans ce cas, nous sommes les derniers poètes du monde. Les Last Poets étaient nés !

À l’instar de ses camarades, Abiodun s’investit à fond dans le mouvement « Black power » : « Cela faisait totalement sens pour moi. Si un groupe ethnique a le pouvoir et pas un autre ce n’est pas juste. Le « Black Power » c’était mon essence quotidienne. Le film qui a défini notre démarche c’est La bataille d’Alger de Gilles Pontecorvo (1966). Ce film décolonial majeur, longtemps censuré en France, raconte la lutte des Algériens pour se libérer de l’occupation française. « Dans le film, la force révolutionnaire algérienne patrouillait et disait aux maquereaux ‘Vous avez deux semaines pour nettoyer les rues’. Les proxénètes s’inclinaient. Ensuite ils allaient voir les dealers : ‘Vous avez deux semaines pour arrêter de vendre de la drogue.’  Deux semaines plus tard. Le business continuait comme d’habitude. Alors les forces révolutionnaires n’ont pas posé de question, pas parlé. Ils ont tiré ! C’est plus ou moins ça notre raison d’être aux Last Poets ! » Bien sûr, il faut prendre cela au sens métaphorique et littéraire, les Last Poets n’ont tenu qu’un stylo, contrairement au fameux Black Panther Party for Self-Defense. « On ne va pas t’abattre, mais on a des mots comme des bombes qui vont t’exploser à la figure ! prévient Abiodun, non sans malice. We are the last words before the revolution moves on you, Come and join what we’re gonna do. » (Nous sommes les derniers mots avant que la révolution ne déferle sur toi. Viens et rejoins ce que nous sommes en train de faire !)

 
 


« Quel est ton truc, frère ? »

Pétri de ce chaudron intellectuel de Harlem, Abiodun a écrit un tout premier poème « « What is your thing brother? » (Quel est ton truc frère ?) questionnant les appartenances politico-religieuses. « C’était une des expressions qu’on entendait beaucoup à ce moment-là », explique Abiodun. Ça signifiait : « Qu’est-ce que tu fais pour la révolution ? Es-tu un Black panther, un musulman…? Tout ce que j’écris vient du peuple. J’entends dire quelque chose, je le prends, le médite et le compose. » L’album éponyme The Last Poets, enregistré en juin 1970 à l’Impact Sound Studio de New York, sur le label Douglas Records est un jalon musical et politique. Sur la pochette, dans une rue pleine d’immondices, se tiennent quatre gaillards, dont l’un avec une coupe afro, et un autre jouant sur une conga afro-cubaine. Minimaliste et efficace. La démarche des précurseurs du rap a tout de suite intéressé un certain Gil Scott-Heron. « C’était un très cher ami », raconte Abiodun. Les Last Poets sont souvent crédités pour être ceux qui ont posé les bases de sa carrière. Il nous a vu jouer à la Lincoln university en Pennsylvanie où il était étudiant. Il est venu nous voir en coulisses après en nous disant qu’il voulait commencer un groupe comme le notre. Je lui ai dit : ‘Vas-y ! On veut qu’il y ait des Last Poets dans le monde entier !’ Cette même année 1970, Gil Scott-Heron sort son premier album Small Talk at 125th and Lenox (Flying dutchman). « Les gens font souvent la confusion entre son poème ‘The Revolution Will Not Be Televised’ et le notre When The Revolution Comes’, qui est dans notre premier album à cause du mot ‘révolution.’ C’est souvent qu’on lui disait ‘When the revolution comes’ et qu’il répondait gentiment ‘Right on brother!’ et vice versa. Ces deux morceaux nous ont attiré beaucoup d’amour de la part des gens et c’est cela qui importe, au-delà du quiproquo… »Abiodun, en hommage au poète écorché décédé en 2011, a écrit l’un de ses plus beaux textes « Poem for Brother Gil ».


 

 


Hell up in Harlem

Dans les années 70, les Last Poets sont fichés par l’administration Nixon via Cointelpro, le tristement célèbre programme de contre-espionnage du FBI. À l’époque, de leur second album This Is Madness (1971), Abiodun est absent… car il est incarcéré. Les Last Poets participent aussi à la bande originale du film Right On. L’année suivante ils font partie du disque collectif du Black Forum Records, Black Spirits – Festival Of New Black Poets In America, à l’Apollo Theatre, le temple de Harlem. On ne peut décidément pas les dissocier de ce borough, l’équivalent d’un arrondissement. Même si aujourd’hui Harlem s’est beaucoup gentrifié, Abiodun est persuadé que son esprit restera éternel : « Les gens dans le monde entier restent fascinés par Harlem. C’est l’un des endroits les plus électriques du monde. La 125e rue est une artère majeure, avec l’Apollo, et tous les talents fantastiques qui en ont émergé, avec l’Amateur night (tremplin ayant révélé nombre de chanteurs, NDLR). Si tu es bon, tu peux devenir une star ! On a eu Adam Clayton Powell, le premier membre africain-américain à avoir été membre du Congrès. C’était un brillant chevalier noir qu’on admirait. C’était un prêtre. On le voyait les samedis soirs au Red Rooster d’Harlem, un endroit qui jouait du jazz, avec de  l’alcool et de la fumée. Mais Powell était le premier à venir à l’église le dimanche matin ! Il y avait aussi un temple, la House of Prayers, dirigée par un certain… Sweet Daddy Grace, un type aux ongles très longs, habillé tout en blanc. Il collectait des liasses de billets. C’était un spectacle à lui tout seul. Il se comportait comme s’il recevait des ordres de Dieu depuis son penthouse ! »Abiodun se souvient aussi de l’enterrement de James Brown, « le roi de l’Apollo », en 2006 : « ça a été extraordinaire à Harlem. Comme c’était le funk master, tout le monde dansait dans la rue ! »



 


Pluie de terreur

Mais revenons aux Last Poets ! Dans les années 80 et 90, ils se font plus sporadiques. Notons malgré tout des collaborations intéressantes, comme avec le batteur Bernard ‘Pretty’ Purdie sur Delights Of The Garden en 1977, et le bassiste Bill Laswell sur Oh My People en 1984, des projets menés par Jalaluddin Mansur Nuriddin et Sulaiman El-Hadi sous le nom des Last Poets. En 2013, Umar Bin Hassan a été convié sur le disque Information Age de Dead Prez. De son côté, Abiodun anime depuis des années des ateliers d’écriture « at home » : « J’ai une session ‘open house’ chez moi tous les dimanches. Une bande de jeunes gens débarque et déclame leurs poésies. Je leur donne autant de conseils et de critiques que je peux. » En 2012, pour la première fois, il se produit sur la « Terre mère », au Sénégal, grâce à l’Ambassade américaine, dans le sillage de Tony Vacca and his World Rhythms Ensemble. Avec les années, le vieux lion ne s’est pas assagi. En 1997, sur l’album Time Has Come, son texte  « For the millions » parle de la façon dont les Noirs ont été traités dans ce pays et dans l’ensemble des diasporas. Et ce n’est pas fini ! « Le nouvel album est chaud, nous assure-t-il. Il faut écouter ‘Rain of terror’ qui compare les États-Unis (de Trump) à un état terroriste. Dans un monde dominé par le profit et les machines il n’y a plus de place pour l’humanité. Il y a des gens qui en souffrent parce qu’ils ont un cœur. Ils sont méprisés par les gouvernements dans le monde entier ! C’est de ça qu’on parle aujourd’hui. » Voilà un prélude « très giletsjaunien » pour le retour des Last Poets à Paris.

The Last Poets seront en concert le 22 mars à l’espace 1789 de Saint-Ouen en ouverture du festival Banlieues Bleues.

(1) En 2008, ils étaient accompagnés par Babatunde aux percussions, Robert Irving III au piano, Jamaladeen Tacuma à la basse et Ronald Shannon Jackson à la batterie.

(2) « When the moment hatches in time’s womb there will be no art talk. The only poem you will hear will be the spearpoint pivoted in the punctured marrow of the villain. Timeless native son dancing like crazy to retrieve rhythms of desire fading into memory »

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Merci à Gregory Chris pour la photo de une, ainsi qu’à Rahima Tacuma et son agence Sound Evidence (photo couleur centrale).